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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 13 – 読むためのテキスト

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 13

上級 1 フランス語の の読み練習用レッスン

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Chapitre 13

«La noce est finie, ragornez vos guénilles.»

Et le coffre encore une fois fit jouer son couvercle sur ses gonds et engouffra d'un coup sec les dentelles et les soies d'Orient. Tout cela était prêt, on pouvait décamper. Et l'esclave s'en fut à travers champs à la chasse aux couleuvres pour huiler ses roues de charrettes. Jeanne Bourgeoise avait eu le temps de s'habituer à ces moeurs barbares en trois ans et ne rendait plus la gorge à chaque fois. Elle se contentait d'un haut-le-coeur du bout des lèvres et d'un «je m'accoutumerai jamais aux esclaves» qui faisait rire une Acadie qui avait vécu sa dernière génération en exil et en esclavage.

«Console-toi, Jeanne Trahan, d'avoir point eu encore besoin de les manger, les serpents du noir.»

Célina aurait dû ce matin-là mieux retenir sa langue. En tout cas, telle fut l'opinion de Bélonie-le-Vieux qui radotait qu'on était sorcier ou qu'on ne l'était pas, et que cestuy-là qui a le don, qu'il soit guérisseux, arrêteux-de-sang ou septième du septième, ne devrait jamais tenter le ciel. Un ciel chatouilleux, malicieux, ou simplement espiègle, mais qui prend aisément les diseuses au pied du mot.

Et l'année qui suivit les réjouissances de Philadelphie, on mangea du serpent.

Heug!

«On mangea de la crotte et de la bouse de boeu', au dire des vieux; et on dormit empilotés les uns sur les autres pour se réchauffer. L'un des plus mauvais hivers du siècle, qu'on a rapporté, et qui aurait gelé la graisse qui leur restait au creux des ous, aux aïeux de nos aïeux. Même que Jeanne la Girouère, apparence, en aurait eu éventé sa propre mort.»

…Jeanne Aucoin, vous dites pas!

«Mais elle a point passé.»

Et mon cousin emprunta pour me confier la suite l'énigmatique sourire ancestral:

«Jeanne Aucoin était aussi familière avec les morts que le vieux Bélonie en personne. Mais elle leur résistait et se faisait point prendre. Apparence qu'elle avait le tour de bailler son pied dans l'oeil à n'importe quel effronté de défunt, hormis le Charles à Charles, qui osait la nuit lui pincer les orteils. Si fait, j'ai entendu dire que les morts les plus morts se teniont à dix pieds de Jeanne Aucoin Girouarde… hi!» ,

Et la Girouarde serait revenue de son agonie aussi fraîche qu'un oignon, prête à passer son suaire à la lessive du lundi matin avec les caleçons de son homme. Car Jeanne Aucoin était lavandière comme Célina était guérisseuse et sage-femme. Plus que ça. Dans une armée régulière, elle aurait eu le grade de maréchal des logis. Pélagie avait en quelque sorte confié le train de maison à cette femme qui avait appris dans la tourmente à faire flotter des barques trouées et pousser du blé dans un fond de charrette. À inventer la corde à linge ambulante, voire.

C'était au lendemain de la noce, alors qu'elle surprit les deux bâtiments en flagrante obstination. Aucune de la goélette et la charrette ne consentait à partir en premier. Non, pas nous, que je te disons, je ne bougeons pas; j'attendrons s'il faut jusqu'à la fin des temps, c'est notre dernier mot, ça se passera comme ça, et patati, et patata. La goélette et la charrette en restaient là à s'aviser, attendant la démission ou l'épuisement de l'autre.

«J'attendons que le vent vire au large.

—Je laissons reposer nos boeufs.

—J'ons point achevé de dénoucler nos noucles.

—Je devons graisser les moyeux de nos roues.

—J'ons des voiles à hisser aux mâts.»

…Et autres pareils arguments.

Mais lorsque Jeanne Aucoin entendit:

«Et nos hardes à faire sécher au soleil…»

…Elle jugea que la plaidoirie avait assez duré. Quand on est rendu à retarder le retour d'un peuple au pays des aïeux sous prétexte de faire sécher au soleil sa demi-douzaine de capelines et ses trois cotillons, l'heure est à Jeanne Aucoin. Et elle trancha le débat en hissant de ses propres mains la voile de misaine et en installant dans les charrettes ses cordes à linge ambulantes: des arbustes, bien attachés à la ridelle d'en arrière, chacun capable d'accueillir sur ses branches la lessive de toute une famille. Elle avait trop d'organisation dans le cerveau, Jeanne Aucoin, et surtout trop de coeur dans la poitrine pour laisser les deux plus éminents personnages de son temps se déchirer l'âme une seconde de plus. Brûlons d'abord l'abcès, on cicatrisera la plaie plus loin.

Ainsi s'ébranla, au lendemain des noces de Madeleine d'Acadie, la caravane des charrettes qui remontaient l'Amérique, enguirlandées de festons, de rubans, de restants de fête, et des en-dessous d'un peuple qui n'avait plus rien à cacher.

Suivit une dure année. Car si on avait prévu les vents et les frimas du Nord, aucun almanach de l'époque n'avait annoncé les pluies gelaudées, les tempêtes, les tornades et les inondations que tous ces chavirements devaient entraîner. Pour les charrettes et les boeufs, la Nouvelle-Angleterre fut la catastrophe.

Pourtant, on résista.

Mais par quels miracles de Célina! Elle s'attaquait aux fièvres à coups de harengs salés et de rondelles d'oignon sous la plante des pieds; à coups de doses de séné, de petite-merise et de racines de chiendent; à coups de frictions à l'huile verte appelée aussi thé des bois; à coups de cataplasmes de feuilles trempées dans la tisane de savoyanne, ou de sacs de camphre dans le cou contre les auripiaux ou autres maux de gorge; à coups de graines de lin pour faire péter les abcès et d'herbe-à-dindon pour faire péter tout court; et du pissat de grenouille pour tout le restant. Ah! je vous dis que sans la science et l'entêtement de Célina durant cette année 1777… Bélonie l'avait prédit, d'ailleurs: trop de sept en cette année-là. À elle seule, 1777 condensait les sept années de vaches maigres et les sept plaies d'Égypte.

…Dix plaies d'Égypte.

Dix, comme vous voulez, mais les Acadiens, laissez-moi vous dire, en eurent plein les bras de sept et pouvaient sans rechigner se passer des trois autres. Il était grand temps, au 1er de l'an 1778, d'aborder Boston. Un Boston qui les attendait de pied ferme, hélas!

Les charrettes avaient oublié les mises en garde du capitaine Beausoleil contre ces Bostonais à la mémoire perverse et à l'esprit vindicatif. Après tant de misère pour s'arracher aux griffes des vents et marées, personne ne pouvait imaginer les hommes plus cruels que les éléments. Pourtant…

«Tout le monde est méchant à son heure», que devait risquer plus tard l'un des Bélonie sans aviser la Gribouille.

Heh! devant des mots tordus, la Gribouille n'avait pas besoin qu'on l'avise pour comprendre qu'on lui parlait, ça s'adoune, et elle renvoya sa méchante phrase à l'effronté.

«Et chacun, qu'elle dit, a son heure.»

On se mit d'accord, toutefois, sur un point: les Bostonais avaient dépassé la mesure en s'en prenant à un pauvre peuple en lambeaux qui remontait un continent sur la pointe des pieds. On avait bien besoin de renchérir sur le destin et de rosser des hommes à genoux!

À cela les Bostonais auraient répondu que ces lambeaux d'hommes étaient les fils des bourreaux de leurs pères au siècle précédent et que c'était au tour des autres de payer. Ainsi chacun croyait venger son passé en crachant sa bile et son venin sur un parfait inconnu. Et c'est comme ça que les déportés qui avaient déjà payé d'un exil les brouilles de deux rois qui n'auraient su ni l'un ni l'autre trouver l'Acadie sur la carte, se voyaient aujourd'hui maltraités au nom d'une guerre à laquelle ni eux ni leurs pères n'avaient participé.

Mais allez expliquer ça à des loyalistes américains, eux-mêmes en déroute devant l'insurrection triomphante! L'esclave battu bat son chien; et le loyaliste vaincu rosse le déporté. Dire que tous les deux allaient se retrouver bientôt face à face en terre d'ancienne Acadie, où la bastonnade allait se poursuivre tout le long du siècle suivant. Si Pélagie avait pu prévoir ce proche avenir, elle aurait sans doute redoublé d'ardeur dans cette escarmouche entre ses charrettes et les chars des Bostonais… pour prendre un peu d'avance dans cette lutte entre le renard et le loup qui ne se terminera jamais.

Tout a commencé avec les jougs d'hiver.

Les jougs d'hiver contre la glace.

…?

Les jougs d'hiver, voyons, tout le monde sait que les boeufs aussi se ressentent du frimas et des pavés glacés, et qu'aucun fer à boeuf ni crampon ne peut les empêcher de danser sur le verglas. Les pauvres bêtes se cabrent, se dandinent à contretemps et finissent par s'empêtrer les cornes, c'est connu. D'où les jougs d'hiver faits pour s'adapter à la danse des boeufs et les empêcher de se garrotter. Tout cela se pratiquait en ancienne Acadie. Mais où trouver des jougs d'hiver à Boston? Et des jougs de cornes, en plus, à la mode acadienne, différents des jougs à la mode anglaise, de garrot.

Vraiment, il fallait êtes obtus pour imaginer que les Anglais disposaient de jougs de cornes; plus obtus encore pour croire que s'ils en avaient eu, ils les auraient cédés à des parlant français; et plus fou qu'obtus pour s'en aller en plein jour éveiller l'ours qui dort.

Pire, le sortir du lit.

Pélagie s'arracha les cheveux.

«Quoi c'est que l'idée, c'te fois-citte?»

C'te fois-là, l'idée sortait des Allain, eux-mêmes sortis de la cuisse d'Adam et Eve, et qui avaient cru bien faire. Eh oui, Jean-Baptiste, on le sait que c'est l'intention qui compte, mais ça aide de la farcir d'un brin de discernement, de temps en temps. Figurez-vous que le zélote, non content de réclamer des jougs étrangers chez un marchand du pays, aspergea son marchandage d'un flot de conseils divins de l'ordre de Dieu est avec nous et hors de l'Église point de salut. Une doctrine qui eut pour effet d'échauffer la bile du presbytérien qui jeta le papiste hors de sa boutique à coups de pied au cul.

Et là, sur les pavés verglacés de la place, chacun embrassant d'une main sa foi et de l'autre le col de son ennemi, s'engage dans un combat pour son Eglise qui a vite fait d'alerter tout Boston. En moins de temps que Bélonie ne peut le dire, on voit le sang gicler, les dents sauter, les bras s'entortiller les uns dans les autres, et les cris de «Nom de Dieu, arrêtez-les, ils vont se faire mal!» revoler jusqu'au ciel. Pierre à Pitre s'en vient en hâte quérir Pélagie qui accourt sur les lieux du combat pour découvrir la ville en cercle autour des combattants et qui crie: Hit ‘em, Tom, hit ‘em! Des haines vieilles de deux ou trois générations surgissent de toutes les mémoires et de tous les coeurs.

Des Français de Nouvelle-France, des papistes, des ennemis qui en 1633, en 1709, en 1744, et tant de fois les ont sauvagement attaqués. Hit ‘em, Tom! Et encore en 1755, on en a débarqué des goélettes entières tout le long des côtes du Massachusetts, des mendiants squelettiques et ahuris qui mangeaient la nuit le blé en herbe. Hit ‘em!

hit ‘em! Et Tom tape sur le pauvre Jean-Baptiste qui n'est point de taille, tout confirmé de l'Esprit saint qu'il soit.

Pélagie n'a jamais éprouvé une particulière sympathie pour les Allain, sortis des mains de Dieu le Père avant tout le monde. Mais elle ne peut pas laisser continuer le massacre. Elle est responsable des Allain comme des autres, veut, veut pas. Et elle siffle son géant.

En apercevant la P'titeGoule, Boston comprend qu'il aura besoin de tous ses Bostonais pour équilibrer les forces. Et tous les Bostonais sautent comme des mouches sur le géant.

Ah! oui?…

Sitôt les Basques se jettent sur les hérétiques, les protestants sur les papistes, les Landry, Giroué, Cormier, LeBlanc sur tout le monde et… Dieu! quel splendide combat! On ne prend pas le temps de sauver ses dents ni de s'éponger le nez. À coups de poings et de pied, on se fraye un chemin jusqu'au géant qui, à lui seul, a monopolisé les volées de tous les Bostonais.

On ne laissera pas faire ça, défends-toi, P'titeGoule, coup pour coup, écrabouille-les! Pélagie, à dos de Hussard, huche à ses hommes et à ses Jeanne, commande, attaque, charge de toutes les cornes de ses boeufs et de tous les pieux de ridelles de ses charrettes. Ohé! huhau!

Soudain, la lutte fige, bras et jambes enlacés: le ciel de la brunante s'est éclairé d'une lueur inaccoutumée.

«Le feu!»

Un chariot flambait, même deux. Sauve qui peut!

On put sauver celui des Allain en se jetant quasiment sur le brasier. Mais le charreton des Belliveau y passa tout entier.

«Il reste pas planche sur planche.»

Célina ramassa toute sa réserve de ses poumons et tout le feu de ses yeux:

«Fils de Satan! c'était leur logis!»

Les fils de Satan ont dû avoir honte, car ils se défilèrent comme les perles d'un collier. On raconte même qu'un grand blond, certains pensent qu'il s'agit du Tom en question, serait revenu le même soir porter au troupeau désemparé une pleine charretée de victuailles. Apparence que Pélagie lui aurait laissé entendre qu'elle eût préféré la charrette à la charretée, mais que le Bostonais n'aurait pas eu l'air de comprendre la langue.

«Faut-i' bien, qu'elle répétait, j'étions avant ça sur la paille, nous v'là rendus dans la cendre.»

C'est la Célina qui s'ébroua cette nuit-là. Elle vida son apothicairie, la guérisseuse.

«Quel dégât!»

Au petit jour, il ne restait plus une seule feuille de thé des bois ou fleur de camomille dans toute l'Acadie ambulante. Pas plus qu'un seul Acadien intact. Mais comme devait dire plus tard un héritier, un peuple sorti des cales de goélettes du gouverneur Lawrence avec tous ses os peut bien sortir d'une prise de bec à Boston avec toutes ses dents.

Ce qui n'empêcha pas le Jean-Baptiste de porter bien haut son martyre et de crier à tous les descendants qui voulaient l'entendre que ses os rompus lui seraient comptés en paradis, vous ne perdez rien pour attendre. Et Jean-Baptiste Allain, en caressant ses plaies, jeta un regard de mépris sur cette bande de mécréants, les LeBlanc et tous les autres, qui sortaient des branches latérales des défenseurs de la foi et qui n'avaient point participé comme les Allain à la Saint-Bartholémy.

…La quoi?

Il allait la chercher loin son histoire, le Jean-Baptiste, jusqu'au bourg perdu de Saint-Bartholémy des vieux pays, t'as qu'à ouére! Et Bélonie en ricana un bon coup.

Hi!…

Mais l'heure n'était pas au rire, Jeanne Aucoin le laissa entendre clairement. Car pour mal faire:

«Fallit que ça seyit la plus grousse famille qui passit au feu.»

Si fait, les Belliveau étaient, de tous les clans, le plus nombreux. Dix-sept enfants, sans compter l'aïeule et les trois brus. Et des directs, aucun n'avait péri dans le Grand Dérangement, comme par miracle. Fallait pas flancher à la porte du pays. Jeanne Aucoin parla à Charles à Charles, Bélonie à sa charrette, Pélagie à son capitaine en mer. Et tous les absents firent une seule réponse: «Partagez-vous les affligés.»

Et le lendemain, l'on procéda au dénombrement.

Jeanne Aucoin se juche sur un tonneau et commence la criée:

—L'aïeule, l'aïeule en premier, qui veut prendre dans son charreton la pauvre Anne-Marie Françoise, veuve de Joseph-Mathurin Belliveau, jadis de la Rivière-aux-canards, Anne-Marie-Françoise qui n'a plus que sa peau tordue autour des ous et ses grains de chapelet tordus autour des doigts, Anne-Marie-Françoise, septante-quatre ans, toutes ses dents, tous ses cheveux…»

Elle y met des formes, la Girouère, tout le monde connaît la vieille Françoise par son petit nom, âge et malaises compris. Mais on ne fait pas tous les jours encan, faut point se priver. Et Jeanne Aucoin renchérit:

«Septante-quatre ans de vie chrétienne, bon an, mal an, sans jamais geindre ou se plaindre de son sort.

—Je la prenons!»

Les têtes se tournent.

«Aux Cormier, Anne-Marie-Françoise montera dumeshui dans la charrette des Cormier, premiers arrivés, premiers servis.

—Merci.

—De rien. Après l'aïeule, les nourrissons, deux anges du bon Dieu, frais aveindus du ventre maternel, le même jour, une jolie paire de bessons comme on n'en fait plus, à prendre avec leur mère, si c'est pas trop demander…»

Une main se lève.

«Aux Landry, merci.

—Aaah!

—Et asteur, qui veut de c'te petit morveux, un gamin sans malice ni méchanceté, un moussaillon qui pourra vous aider, Marguerite Bourg, à décrotter vos roues, vous m'en reparlerez… merci, merci, Marguerite à Pierre à Céleste Bourg…»

Et l'on se passe le petit morveux à bout de bras, jusqu'à la charrette de Marguerite à Pierre qui tasse ses propres rejetons un peu plus contre les ridelles.

«Maman!»

Puis viennent les jeunes filles en rang d'oignons: Angélique, Marguerite, Rosalie, Isabelle, enjambant le marchepied des Léger ou des Basques qui garrochent par-dessus bord les derniers souvenirs d'une autre époque.

Jeanne Aucoin reprend son souffle:

«Henry et Marie-Louise, que Dieu a faits homme et femme, rescapés par deux fois des flambes avec tous les leurs, rassemblés à leur famille après la tourmente…

—Arrêtez!»

Les charrettes et les boeufs cessent en même temps de beugler et grincer des roues.

«Arrêtez…»

C'est Pélagie qui vient de rejoindre Jeanne Aucoin au pied du tonneau.

L'Acadie entière lève des yeux bleus suppliants sur son chef qui déjà s'empare de la tribune. Elle prend une longue respiration, Pélagie, comme si tout l'air d'Amérique ne parviendrait plus jamais à étancher la soif de ses narines, puis embrassant tous les siens d'un seul tour de tête:

«Nos pères avont vu une fois déjà leurs familles déchirées et démembrées. Eh ben, c'était une fois de trop. Certaines d'icelles erront encore à l'étrange, se cherchant les uns les autres, et Dieu sait quand elles seront raccommodées. Ce que les barbares nous avont fait, sans le consentement de Dieu, j'allons point le faire aux autres. Henry et Marie-Louise, ragornez encore une fois les vôtres, et venez-vous-en dans ma charrette. Ça sera point dit chez nos descendants que j'avons nous autres mêmes démembré la seule famille que le roi d'Angleterre a épargnée… même sans le faire exprès.»

Et elle redescend de la tribune en se drapant dans sa cape comme un consul romain dans sa toge.

Ce jour-là, on l'aurait eu couronnée de lauriers, la Pélagie, si on avait été en saison.

Trois jours plus tard, la caravane repartait vers le nord, un peu plus à l'étroit dans les charrettes, un peu plus lourde sur ses trente-six roues, mais en chantant grâce à Dieu de n'avoir perdu aucun fils du pays dans l'escarmouche.

Là-bas, en mer, la nouvelle de la bataille de Boston s'engouffra dans les voiles de la Grand'Goule, chavira sur le pont et atteignit Broussard dit Beausoleil en plein coeur.

«Cap au nord-noroît, cria-t-il à son équipage. Tous les hommes à leur poste.»

Il était hors de lui, le Robin des Mers, prêt à foncer sur Boston et mettre la ville à sac, prêt à faire subir le supplice de la planche à tout Bostonais coupable d'avoir levé la main sur son peuple, sur les siens, sur Pélagie la bien-aimée.

… Pas de quartier pour les sans-coeur qui s'attaquent à des sans-pays.

Les vents et les marins eurent fort à faire pour calmer le capitaine plus furieux que les lames et plus fort à lui seul que son équipage au grand complet. Plus complet qu'à l'ordinaire, même, plus complet que jamais auparavant, oui, Bélonie…

Une jeune recrue s'approcha avec aplomb du maître après Dieu. Beausoleil l'avait repêché en mer, le mousse, ou dans les îles, d'autres prétendent qu'on l'aurait presque arraché à la gueule du monstre marin qui sillonne depuis des millénaires les océans. Une seule chose sûre: il parlait français dans l'accent du pays.

«J'ai grand' envie de retrouver mon monde», qu'il dit à Beausoleil, sans calouettement des yeux et sans chatouilles dans la voix.

Le capitaine regarda son mousse et se déraidit les mâchoires, petit à petit.

«Ton monde, c'est point beaucoup de monde, qu'il lui répondit, mais c'est point une raison pour t'en priver.»

Puis à tout l'équipage:

«Franc nord, qu'il hucha; le premier qui apercevra les quatre boeufs attelés aux charrettes aura double ration de pain durant trois jours.»

Le franc nord ne devait pas suivre la ligne franche longtemps, car bientôt la Grand'Goule dut piquer vers l'est pour contourner le Cap Cod, avec sa baie plus longue que la baie Française. Boston se nichait là, au creux de cette mer, comme une garce endormie. De nouveau Beausoleil baissa les yeux sur sa nouvelle recrue de mousse, le rescapé des eaux profondes, le dernier de sa race qui se cherchait des ascendants, et il avala le flot de bile qui lui montait à la gorge, le capitaine, et se détourna de Boston. Désormais, il ne songea plus qu'à rattraper les charrettes pour panser les blessures des affligés. Et qui sait, tenter une dernière fois sa chance? Ce qu'il aurait donné, le Beausoleil, pour entendre de la bouche de Pélagie, la Pélagie de son malheur, la Pélagie de son espoir, la Pélagie de ses longues nuits en mer, le seul cri qu'il espérait depuis déjà cinq ans.

C'est le cri de la jeune recrue qu'il entendit, du haut de la hune:

«Salem! le port de Salem est à l'ouest quart suroît!

Mais quand Beausoleil voulut interroger le mousse, il le trouva en transes comme une diseuse ou un possédé du démon.

«Salem!» qu'il s'égosillait comme si Salem l'avait mis au monde.

Heh! qu'il devait lui-même avouer un jour au fils de son fils, ça lui avait été prédit qu'une ville des côtes du Massachusetts, une ville de la taille de celle-là, une ville aux toits noirs et aux lucarnes closes, lui rendrait plus que la vie. Ça lui avait été prédit par dès sorcières qui murmurent dans les vents des marais la nuit. Et c'est le nom de Salem que chantaient les roseaux.

«Plusse que la vie, tu dis? Quoi c'est qu'y a de plusse que la vie d'un homme?

—C'telle-là de sa lignée», qu'il fit, le mousse.

Et le capitaine Broussard dit Beausoleil mit le cap à l'ouest quart suroît, à pleines voiles.

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