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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 11 – 読むためのテキスト

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 11

上級 1 フランス語の の読み練習用レッスン

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Chapitre 11

Ainsi commença la course contre le temps. Qui de la terre ou de l'eau braverait le mieux les vents? Car durant que Pélagie fouettait ses boeufs et pigouillait les reins de son peuple de lambins qui grossissait de jour en jour les rangs des charrettes, Beausoleil gonflait ses voiles et s'agrippait à deux mains à la barre de la Grand'Goule.

À Philadelphie!

Il rattraperait sa Pélagie à Philadelphie, ville d'amour. Et tribord, et bâbord, et larguez les amarres au-dessus des haubans! Et que j'en attrape point un seul à rendre gorge par-dessus bord.

Au même moment, Pélagie criait aux siens de tirer vers la droite, vers les côtes. La mer restait leur plus sûr lien avec l'Acadie du Nord. On peut s'égarer dans la forêt, ou se cogner le front aux monts; mais la mer du Nord ne saurait aboutir qu'au pays.

Hue! huhau! vers la mer.

Mais ce qu'ignorait Pélagie, c'est qu'entre la mer et la caravane de charrettes, couraient à grandes enjambées sur la terre d'Amérique trois jeunes messagers de Beausoleil: Jean à Pélagie, Maxime Basque et un dénommé Benjamin Chiasson, arraché à son île Madame après la reddition de Louisbourg. Les trois courriers avaient reçu mission de leur capitaine de rattraper les exilés en marche et de les orienter vers Philadelphie. De les défendre aussi contre les attaques possibles des insurgés qui bivouaquaient dans tous les bois et au creux de chaque dune entre la Virginie et la Nouvelle-Angleterre, où la rébellion commençait à tourner en franche guerre d'indépendance.

«Et c'est comme ça que plusieurs des nôtres avont quitté les charrettes et pris le bois.

—Comment vous dites ça?»

Et Bélonie, troisième du nom, face à la maçoune de la Gribouille, raconta au cercle des gicleux cette page inconnue de leur histoire.

Le Léger dit la Rozette, par exemple, et le plus jeune des Girouard, plus tard un Gaudet et un Martin, pourquoi vous pensez qu'ils avont joint les rangs des rebelles?

Mon doux séminte! Des rebelles par-dessus le marché!

Point des rebelles rebelles, des insurgés, que ça s'appelait; et ça c'était tout comme des patriotes.

«Vous m'en direz tant!

—Et pourquoi pas?

—Par rapport que.

—Ça serait-i', à votre dire, qu'un pays comme l'Amarique avait point droit à ses biens et à sa liberté? Que la Virginie avait point le droit de cultiver son tabac et les Bostonais de boire leur thé sans en payer tribut au roi d'Angleterre?

—C'était pourtant le roi d'Angleterre qui l'avait découvrie, c'te terre-là, puis fondee et ensemencée…

—Pantoute, les Anglais étiont point les premiers. Je sons arrivés avant. Pis auparavant, y avait eu les Basques. Et peut-être bien les géants du Nord.

—Quoi c'est qui ramâche là? Les géants?

—Mais à qui c'est qu'appartenait l'ous de la jambe que j'ons déterré au bout de la pointe, dans c'te cas-là?

Quelqu'un a-t-i' déjà vu un houme du coumun comme vous et moi marcher sus des jambes de passé trois pieds?»

La maçoune se tut. Le tibia mesurait en effet plus d'un mètre. Selon le dire d'un Giroué de Sainte-Marie qui fut le seul à l'avoir mesuré. Mais qu'importe, on détenait là la preuve du passage des géants au pays, personne n'oserait contester la parole d'un adgermé de Saint-Marie, tout de même.

«Ça fait que les Anglais d'Angleterre pouvont point prétendre après ça que le monde leur appartient, même pas l'Amarique.

—Racontez-nous l'histoire de nos aïeux tant que vous voudrez, mais mêlez-y point les Amaricains. Ceux-là sont point de nos oignons.

—Point de nos oignons! Point de nos oignons! Mais c'est leurs oignons, ben au contraire, que je mangions à l'époque, et c'est leur terre que je traversions à pied derrière les boeufs.

—Peuh!

—Mais quittez-le parler, diable!»

…Donc la charrette avait tourné sa boussole vers le nord-est. Mais plus on s'aventurait dans cette direction, et plus la guerre rageait. Au point que les deux camps ennemis cherchaient dans les rangs de Pélagie, qui continuaient de grossir à mesure qu'on montait vers le nord, la relève des morts qui pourrissaient dans les foins.

«V'là une guerre qui nous regarde point», qu'elle huchait à son monde, la mère Pélage.

Mais ça n'empêchait pas les jeunes fringants nés en cours d'exil de rêver à la défense de la patrie.

Célina levait les bras au ciel. La patrie! Mais où se voyaient-ils une patrie, ces effarés-là? Dans cette terre de Peaux-Rouges et de planteurs de coton? Dans ce pays étranger buveur de thé et de rhum des îles? Eux les Giroué, les Martin, les Bastarache, les Léger dit la Rozette, eux les fils d'exilés, les sans-patrie, ils allaient mourir pour un pays qui ne leur appartenait pas?

Justement, ils allaient mourir pour un pays, les sans-patrie. La mort au moins leur donnerait une terre bien à eux.

Et Bélonie-le-Vieux fit de nouveau son clin d'oeil à sa charrette qui ne tarderait pas à faire grincer ses roues invisibles dans les propres ornières de la charrette des vivants.

Pélagie avait beau faire claquer le nerf de boeuf, et piaffer de toutes ses pattes, la guerre la rattrapait à chaque tournant et à chaque source où elle menait boire sa tribu altérée; la guerre et sa séquelle de maux qui s'ajoutaient à toutes les calamités qui s'étaient acharnées contre sa charrette depuis la Georgie: la famine, la sécheresse, les pluies, les épidémies, les chamailles, les défections, et maintenant les soudards déserteurs et déchaînés.

«Point tous déchaînés et point tous déserteurs. Certains veniont en toute loyauté demander abric aux charrettes. Les trois Marilandais, par exemple.»

Fallait point les prendre pour des déserteurs, ceux-là, ni pour des félons. Ils avaient faim, c'est tout. Depuis des mois qu'ils se cachaient dans les bois, traqués par l'Empire, trahis, vendus, ils venaient humblement demander refuge à cette caravane de déportés plus misérables qu'eux.

C'est Pierre à Pitre qui fit l'interprète.

«Leurs frères de la Pennsylvanie campont juste en face. Ils demandont que j'envoyions des messagers.»

Trois miliciens fourvoyés quasiment sous le nez de l'ennemi, trois jeunes et beaux gaillards, ardents autant qu'affamés, et qui louchaient déjà du côté de Madeleine, Catoune et les autres jupons. Le beau jars de Charles-Auguste s'ébroua et la P'titeGoule dans une seule enjambée s'interposa entre la milice et les pucelles d'Acadie. Et la milice se gratta la nuque, sans plus.

C'est alors que Pacifique Bourgeois tira Pélagie à l'écart et la mit au fait de ses devoirs de mère, de chef, et de sujette d'un pays qui l'avait accueillie et nourrie durant près de vingt ans. Ces insurgés étaient traîtres à leur patrie et à leur roi.

«Le roi? quel roi?

—Le roi George d'Angleterre, tu le sais bien.»

…George d'Angleterre. Celui-là même du serment d'allégeance? Celui qui avait fait mander tous les hommes de la Grand'Prée, un dimanche matin de septembre, puis qui avait commandé le massacre, et l'incendie du village, et la déportation des survivants? Le roi qui les avait dépouillés, elle et les siens, qui l'avait rendue veuve et orpheline d'Acadie?

Elle regarda droit dans les yeux Pacifique à Jacques Bourgeois:

«Voilà trois jeunes genses qui cognont à notre porte. Or tu sais que nos pères avont jamais refusé l'hospitalité à cestuy-là qui était dans le besoin et qui la demandait pour l'amour de Jésus-Christ.

—C'est point sûr que ces mécréants-là nous la demandont pour l'amour de Jésus-Christ.

—Ça les empêche point d'être dans le besoin.»

Et poussant de son chemin Pacifique Bourgeois, elle se dirigea droit sur ses hôtes et de ses propres mains leur offrit à boire dans la tasse dite de l'hospitalité, un gobelet rituel rescapé du Grand Dérangement. Et pour accompagner le geste, aussi la phrase rituelle:

«Faites comme chez vous.»

Puis elle fit passer les insurgés dans les charrettes jusqu'en Pennsylvanie.

Louis-le-Drôle plus tard devait lancer à ses compères:

«J'espère que les Amaricains avont point oublié que je leur avons aidé à faire leur Révolution… hi!»

Pacifique avait beau répéter à Pélagie qu'il fallait point blâmer le roi George pour tout, qu'il n'avait rien fait lui-même, mais que d'autres s'étaient chargés de la sale besogne en son nom. Pélagie se renfrognait, mais d'un renfrognement qui souriait par en dessous.

«Nous autres non plus je faisons rien nous-mêmes, mais j'empêcherons point les autres de prendre vengeance pour nous.»

Et elle donna un bon coup de cravache à ses Brigadiers.

«C'est même pas certain, que répliqua le Pacifique à Jacques, que l'Angleterre ait connu les agissements de Lawrence en Acadie. Il a peut-être bien tout décidé de son cru, le vaurien, sans consulter ni les ministres ni le roi.»

Pélagie plissa un oeil et sa paupière en trembla.

«Faut quand même pas prendre le gouverneur Lawrence pour un brave, Pacifique, ni prendre le roi d'Angleterre pour un enfant martyr. Ce qu'ils avont fait, ils l'avont fait. Asteur que personne s'en vienne me demander à moi d'y fournir un bassin d'eau pour s'y laver les mains.»

Et encore un coup de fouet aux Brigadiers.

…Elle n'empêcherait ni les insurgés, ni les propres fils d'Acadie de lutter contre le roi George, un George troisième du nom, celui-là, un quantième de plus que le précédent, bourreau d'Acadie. Mais ça, Pélagie l'ignorait. Quand on arrive à peine à démêler les vivants des morts de sa propre famille, on ne se mêle pas de défricheter les dynasties d'Angleterre. D'ailleurs l'eût-elle su que les George se succédaient, là-bas, et se passaient le sceptre… Heh! les pères ont mangé du verjus et les fils en ont les dents agacées. Ainsi pour elle, ainsi pour les autres.

«Pourquoi pensez-vous que je regrimpons l'Amarique à pied?»

Mais en attendant le pays, son pauvre peuple payait très cher sa résistance aux George d'Angleterre et au revirement de l'Histoire. Comme si les dieux avaient résolu de ne pas rendre leur terre aux Acadiens avant de leur avoir fait boire la coupe jusqu'à la lie. Dans leur soif, ils auraient bu n'importe quoi, d'ailleurs, en ces années de sécheresse et de famine, et mangé la semelle de leurs bottes s'ils ne s'étaient pas déjà depuis belle heurette départis de leurs chaussures. Il restait à peine pour toutes les familles une douzaine de paires de sabots usés et cobis qu'on se passait à mesure que grandissaient les pieds des enfants ou que se décalcifiaient les os des vieux. On aurait mangé la paille de son chapeau ou la laine de ses chaussettes, on aurait mangé…

Les boeufs!

Et le drame éclata.

Les boeufs étaient de la corvée, quasiment de la famille, depuis bientôt cinq ans, peut-être plus, on perdait le compte. Ils étaient, en tout cas, avec les LeBlanc, Bélonie et Célina, les plus anciens citoyens de la charrette. Puis ils avaient porté le bât sans rechigner, et tiré les charrettes de toutes leurs forces, beau temps mauvais temps, les flancs meurtris sous le fouet, les cornes empêtrées dans les branchailles, les pattes enfoncées dans la terre grasse des marais. Sans geindre, sans se buter comme l'âne des Belliveau et la mule des Allain. On allait les sacrifier pour toute récompense?

«Eh ben que le plus grand sans-coeur d'entre nous aiguise son couteau sus les ous de mes palettes d'épaules. Les v'là tout nues telles que le Créateur du ciel et de la terre me les a baillées un matin d'hiver.»

Et Célina entortilla ses bras secs autour des cornes de ses Hussards, sous le ricanement des hommes qui cherchaient à deviner sous son corsage des signes de palettes que le Créateur du ciel et de la terre lui aurait plantées entre les épaules.

Jeanne Aucoin, sur le coup, vint se jeter sur ses Brigadiers. Qui c'est qu'on attellerait aux charrettes à la place des boeufs? Justement on avait faim, justement on maigrissait à vue d'oeil, c'était bien en quoi! Plus on est faible, et plus on a besoin de se laisser porter. Déjà le quart du convoi, quasiment la moitié, ne pouvait plus se traîner; ça fait que sans les boeufs… Y aurait-i' par adon des volontaires parmi les affamés pour s'enfoncer le derrière dans les brancards et haler les charretons et les charrettes, dumeshui?

Et chacun soupesa le postérieur de l'autre.

Puis se fut au tour de la Bourgeoise. Ah! là, poussez-vous du chemin, c'est Cicéron qui s'amène. Elle se lança dans une longue diatribe sur l'injustice et les passe-droits, accusant les Girouard, Célina et même Pélagie de favoritisme et d'aveuglement, avec leur poutre dans l'oeil qui voyait la paille dans la prunelle du voisin, avec leur double poids double mesure pour mesurer et peser la grosse part des autres et la maigre portion du faible et chétif Fantassin qui lui restait. Et elle enfonça son opulente poitrine sur le museau de la pauvre bête qui a dû se souvenir sur l'heure du temps qu'il était veau.

Pélagie jeta un oeil méprisant à toutes ces grimaces et se mit à tâter les jarrets et la croupe de ses boeufs. Cinq ans déjà! Elles devaient se sentir fourbues, les pauvres bêtes, et aspirer elles aussi au repos. Elles avaient bien servi leurs maîtres, accompli une mission digne de passer aux annales du pays.

Un pays à leur image d'ailleurs: patient, têtu, buté, vindicatif. Vindicatif contre le destin, buté contre l'histoire et patient avec le temps. L'Acadie avançait au pas des boeufs. Qu'importe si elle arrivait en retard, on avait tout l'avenir pour se rattraper.

De bien braves bêtes! Et Pélagie sourit en songeant à l'oraison funèbre qu'elle venait de leur chanter au nom de tout son peuple.

Puis elle secoua sa crine et fit signe à Alban à Charles à Charles.

Des cinq boeufs, le Fantassin était le plus solitaire et le moins solide. Peut-être aussi d'une chair moins coriace, ayant été mieux nourri, en cachette, par les Bourgeois. On n'avait pas le choix, il fallait immoler le Fantassin aux enfants d'Acadie qui dépérissaient de jour en jour. Regardez la petite Virginie qui n'a plus que la peau sur les os, et les jeunes Allain avec leurs dents pourries, et les Melanson et les Boudreau qui traînent leurs jambes rachitiques. Assez de sentiment! D'ailleurs, elle avait fait son temps, la pauvre bête, et devait languir après ce paradis des bêtes qui doit bien loger quelque part l'âme des créatures fidèles à leurs devoirs et à leurs maîtres.

«Hérétique!»

Jeanne Trahan dite Bourgeoise s'attaqua à la religion de Pélagie, ne pouvant s'en prendre à son autorité. Un paradis pour les animaux, asteur! Pourquoi pas une messe de requiem, tant qu'à faire!

Pourquoi pas?

Faute de messe et d'officiant, on accomplit le sacrifice dans les rites, comme si l'on retrouvait d'instinct ou par une sorte de mémoire involontaire les origines primordiales de l'immolation. On lava la victime, la parfuma d'herbages, lui décora les cornes de festons, et l'on décida d'enterrer sur les lieux du sacrifice son joug sculpté d'astres et de demi-lunes. On prépara le feu, l'eau, on aiguisa le couteau sur une pierre arrondie, on éloigna aux champs les autres bêtes et les enfants en bas âge, on tourna en rond, on caressa la bête qui promenait sur ses maîtres des yeux qui avaient l'air de dire: Mais… mouvez-vous à la fin, flancs-mous…

On reconduisit aux prés les Hussard et les Brigadiers qui avaient tendance à se raccrocher aux charrettes comme s'ils sentaient la mort, de loin. On recommença le rituel, puis Alban Girouard fit tourner dans ses mains le grand couteau, le retourna, puis le laissa tomber. Il ne pouvait point, flanc-mou ou pas, il ne pouvait point. Que le boeuf lui pardonne.

Et tout le monde respira.

Alors sortit des rangs la Catoune, la Catoune gardienne des enfants des autres, toute fluette et blanche dans ses hardes de Cendrillouse, la chevelure ébouriffée comme au premier jour, la Catoune dont le bras n'était pas plus gros qu'une branche de vergne, et qui se pencha aux pieds d'Alban à Charles à Charles pour ramasser le couteau. Elle n'avisa personne, Catoune, sinon la victime qui semblait lui dire des mots tendres et secrets, des mots de bête que seule cette enfant sauvage pouvait comprendre. Et avant même que Pélagie, Alban ou les autres n'aient compris, elle leva le couteau au ciel et le planta dans la gorge offerte du dernier Fantassin qui tomba sans un cri.

Bélonie aurait jeté un oeil, apparence, par-dessus son épaule pour voir si sa charrette en l'occurrence… Si fait, apparence que la charrette de la Mort était au rendez-vous, même pour les bêtes. Pélagie pourrait dormir tranquille.

Célina a quand même eu le courage de lire les entrailles de la victime avant que les femmes n'en fassent du boudin. Des entrailles à l'augure mélangé et difficile à interpréter. Ces voiles à l'horizon, ça c'était clair, pas besoin d'être devin pour comprendre; ni d'être un oracle pour deviner quelles étaient les deux armées qui se chamaillaient sur la terre d'Amérique en cette année-là; non, c'était ces trois figures de Rois mages qui avaient l'air de mettre leurs pas dans les traces de roues de la charrette qui intriguaient Célina. Voyons! Quelqu'un leur annonçait-il un nouveau Messie? leur apportait-il la bonne nouvelle?

Pélagie sentit ses yeux se mouiller. Des nouvelles!

Plus de trois ans sans nouvelles de la Grand'Goule! Combien de temps encore?

Le temps de laisser son bougre de fils et ses drôles de compagnons enfiler à leurs trousses la moitié de la Pennsylvanie. Qu'ils traversèrent sans trop se presser, faut dire ce qui est, car jamais Bélonie n'admettrait qu'avec un peu plus d'ardeur et d'empressement, les messagers ne seraient pas arrivés à temps. Ça, ça reste à savoir. Mais ce qu'on sait de sûr et certain, c'est qu'ils prirent le temps de bien se nourrir, les goinfres, de lièvres, de porcs épics et de marmottes qu'ils capturèrent à profusion dans les collets.

Les trois coureurs de bois connurent ainsi une liberté à laquelle ils auraient pris goût et qu'ils auraient volontiers prolongée s'ils n'avaient été mandatés d'une mission dont on ne se départit pas pour le seul plaisir de manger du lièvre, des châtaignes et des baies des bois. De la faîne surtout, ce fruit des grands hêtres d'Amérique à la saveur de pépin de pomme. Mais la faîne est minuscule et longue à éplucher. Pour s'en rassasier, les trois compagnons des bois devaient perdre beaucoup de temps.

De plus, il fallait compter avec la guerre qui en était à son plus fort en cette fin 1775. Les miliciens comme les royalistes sillonnaient les forêts; et nos braves plus d'une fois furent coincés entre l'arbre et l'écorce. Même qu'un jour, surpris en train de se baigner dans un ruisseau réservé au bain des soldats de Sa Majesté, ils furent circonscrits sur-le-champ. Ils eurent beau argumenter qu'ils trempaient là innocemment leurs pieds en bas du courant, comme avait argumenté avant eux l'agneau surpris par le loup, et qu'ils ne pouvaient par conséquent brouiller l'eau destinée à laver l'Empire.

L'Empire leur opposa l'argument des ancêtres qui avaient sûrement, de gré ou de force, dérangé un jour l'Angleterre, et que c'était aux fils de réparer. Si quelqu'un savait à quel point leurs pères s'étaient frotté la couenne à l'Angleterre, c'était bien ces fils-là. Et ils entrèrent à pieds joints dans la morale de la fable et furent enrôlés. Mais ce que la fable ne dit pas, c'est la mauvaise digestion du loup qui avait croqué l'agneau avec trop de voracité.

Benjamin Chiasson de l'île Madame devait rapporter plus tard aux charrettes deux ou trois versions de cette indigestion collective du régiment qui avait accueilli les coureurs de bois. Comme si le conteur-témoin ne se rappelait plus lui-même les faits; ou comme s'il hésitait entre la variante la plus héroïque, la plus plausible ou la plus vraie. Ce qui a fait dire aux Bélonie, par la suite, que nos trois héros n'avaient dû empoisonner personne, même pas réussi à bailler le va-vite au capitaine, mais qu'ils avaient tout simplement levé le pied avant l'aube, à la première occasion, et bâsi à la manière des chats-cerviers.

Pas pour longtemps. Car non loin du camp des royalistes, si l'on en croit le dénommé Benjamin, un autre piège les attendait. Non pas un ruisseau, cette fois, d'ailleurs après leur aventure avec l'armée anglaise, nos héros auraient eu juré à la mémoire des ancêtres de ne plus se laver avant de rejoindre le convoi des charrettes, pas un ruisseau, nenni, un piège, un vrai, dans lequel les trois étourdis donnèrent tête première, les yeux fermés.

C'était un piège à renard qu'avait tendu un jeune Indien de la tribu des Iroquois descendue des abords de New York et éparpillée dans la forêt ouest de la Pennsylvanie. Et les trois coureurs de bois, sans réfléchir, s'emparèrent de la peau du renard pour s'en faire des bonnets. Bélonie devait répondre au Benjamin qu'ils avaient prouvé là à quel point ils avaient besoin de bonnets, les écervelés. Vider les pièges des Indiens, t'as qu'à ouère! Et d'une tribu d'Iroquois en plus! Il fallait vraiment avoir attrapé un quartier de lune dans la caboche, sans mentir.

«Pas rien qu'un quartier», que j'ai entendu dire.

En effet. Car on rapporte que plus d'une lune pleine leur aurait passé sur la tête avant qu'ils purent délier leurs bras du poteau qui les gardait prisonniers. Et sans le dévouement – d'autres diront la passion – de Jean fils de Pélagie, ils auraient vu passer des soleils dans le ciel de Pennsylvanie et sans doute le dernier couchant s'éteindre sur leurs têtes blanchies.

Mais il y eut Jean à Jean LeBlanc de la Grand'Prée.

Il n'avait pas oublié Catoune, Jean, du moins on l'a supposé, et c'est pourquoi il courait avec tant d'ardeur aux trousses de la charrette maternelle. Lors de son jugement dans le cercle des wigwams, Jean aurait ainsi plaidé sa défense auprès du chef iroquois. Ils s'en allaient, trois fils innocents d'un peuple martyrisé par un ennemi commun aux Français et aux Indiens, courant sur les traces de leurs familles et de leurs amours. Mais en route, la faim, le froid, la guerre, mille misères les avaient réduits à un tel état d'indigence qu'ils avaient honte de se présenter en guenilles aux yeux de leurs bien-aimées. C'est pourquoi ils avaient pensé qu'un bonnet de fourrure… qu'une peau de renard… Enfin ils ne s'étaient pas rendu compte sur le coup que la bête pouvait appartenir à quelqu'un, à peine s'ils avaient remarqué le piège, parole de chrétien, c'était une distraction, une étourderie sans méchanceté qu'ils étaient prêts à payer au prix fort: une semaine de labeur aux champs.

Hâ, hâ, hâ!…

Le cercle des Iroquois s'esclaffa. Le labeur aux champs! Voilà bien des discours de Faces-Pâles. Depuis quand les Indiens des forêts de Pennsylvanie avaient-ils besoin de cultiver les champs?

Leur grand Manitou ne pourvoyait-il pas directement à leurs besoins avec l'eau des montagnes, les poissons des rivières et les bêtes des bois? Et les plantes sauvages ne suffisaient-elles pas à panser leurs blessures et à éloigner les esprits maléfiques? Et les plumes des oiseaux, la fourrure des bêtes, l'écorce et les lianes des arbres ne sauraient donc point les vêtir et les chausser? Ils avaient bien besoin des Blancs pour s'en venir déranger le cycle de la nature et les habitudes de leur vie!

Leur vie qui avait connu un millier de soleils en terre iroquoise que des usurpateurs avaient renommée Pennsylvanie d'Amérique. Ils avaient bien besoin d'Amérique, eux!

Les trois héros crurent comprendre, après cette harangue, qu'ils ne cultiveraient point les champs des Iroquois et qu'ils avaient intérêt à faire de nouvelles propositions.

Cette fois, c'est le Benjamin de l'île Madame qui s'enhardit jusqu'à s'offrir pour la chasse et la pêche, alléguant les habitudes ancestrales des Acadiens qui les avaient apprises eux-mêmes des Indiens avec qui ils étaient fort liés depuis leur arrivée au pays. Son propre grand-père, un dénommé Anselme à Pierre Chiasson, était dans le temps le meilleur ami des Micmacs, il pouvait le jurer…

Hâ, hâ, hâ!…

Pauvre Benjamin, il aurait mieux fait de ne pas jurer. Les Micmacs! N'ayant connu que cette seule tribu, il ignorait, le néophyte, à quel point les Indiens sont plus farouches entre eux qu'avec l'étranger, et que la seule mention des Micmacs pouvait déclencher l'ire du chef iroquois encore plus que le vol d'une peau de renard dans les pièges de son fils. Des Micmacs, ô grand Manitou!

Tous métissés, vendus aux Blancs, vivant dans des cabanes de bois à la manière des Européens. Leur peau déjà pâlissait et leurs pieds en marchant écrasaient la mousse et les plantes rampantes. Ils avaient oublié les coutumes de l'ancêtre et méprisé la loi de l'Oiseau-Dieu. Jamais les Iroquois ne daigneraient faire un pacte avec les amis et alliés de cette tribu dégénérée qui ne savait même plus dévorer le coeur de ses ennemis.

Le coeur des trois Robins des mers et des bois ne fit qu'un bond. Et Maxime Basque sentit qu'il n'avait pas de temps à perdre, comme ses compères d'infortune, dans une dialectique qui jusque-là ne les avait point sortis du bois. Et, tirant de sa blouse une flûte de roseau qu'il traînait depuis la forêt de la Caroline, il se mit doucement à jouer.

Les Iroquois, l'un après l'autre, assourdirent leurs youhou guerriers et s'assirent à l'indienne, les jambes et les bras croisés.

On dit que Maxime Basque, cette nuit-là, arracha à sa flûte plus de notes que son roseau n'avait coutume d'en donner, au point que Jean et Benjamin se mirent eux-mêmes à écouter le génie des gitans sortant de la bouche de leur compagnon. Ils entendaient le chant des sirènes dans les îles du Sud, et le vent du large dans les haubans, et le rire des jeunes Acadiennes au jour de leurs noces, et les refrains des femmes qui cardent la laine et tissent le lin, et la voix des ancêtres qui les appelait et les invitait à rentrer au pays.

Les Indiens, durant ce temps-là, entendaient les écureuils parler aux castors, et les piverts picoter le tronc des bouleaux blancs, et la brise du matin chatouiller l'eau des rivières, et le cri de l'Oiseau, leur père suprême, planant sur les nuages d'automne. Le charme dura longtemps, une partie de la nuit. Et au petit jour, le grand chef parla aux prisonniers.

…Les dieux devaient aimer et protéger les Blancs pour leur avoir donné un tel don. Eux, les Iroquois, ne les mangeraient donc point, mais les garderaient comme des frères et amis. Ils pouvaient aller et venir au sein de la tribu et partager la nourriture et le gîte des Indiens. Mais à titre de membre de la tribu et hôtes de leurs frères, ils ne devaient pas s'éloigner des wigwams à plus d'une journée de course.

Une journée de course! Pas assez de champ pour prendre le large sans être rattrapés le lendemain. Là-dessus les trois chevaliers blancs ne se faisaient pas d'illusions: les Peaux-Rouges avaient bonne jambe, et surtout l'art de plier le torse sous les branches pour ne pas s'y accrocher les oreilles. Une laisse longue d'une journée de course, en pays indien, c'était une chaîne de trois pieds en prison. Il ne fallait plus songer à la désertion.

Pas de désertion, mais séduction.

C'est le Don Juan qui y songea. Ou quelqu'un le poussa à y songer. Saura-t-on jamais?

Il semble qu'à cette époque, il avait toujours le visage de Catoune imprimé dans l'âme et qu'il languissait sous ses wigwams. À moins que déjà sa langueur lui soit venue des traits de la jeune princesse iroquoise qui par trois fois lui avait apporté à boire dans une feuille de prunier. Elle avait des yeux noirs en amande, la princesse iroquoise, et une natte épaisse qui lui courait le long de l'échine. Et elle s'appelait Katarina.

Katarina, c'était l'indien de Catherine, comme Catoune en était le diminutif acadien. Quel sort poussait le fils de Pélagie vers les Catherine? Était-ce le nom de cette Katarina, que Benjamin et Maxime l'entendirent un jour appeler Kato, qui attira Jean dans une aventure dont on parlait encore en Acadie à la fin du siècle dernier? Une aventure qui ne serait même pas terminée à l'heure qu'il est, selon mon cousin Louis, et qui pourrait réserver des surprises aux fouilleurs de tombes, chercheurs de trésors et chroniqueurs de la petite histoire du pays. Mais au moment où Maxime Basque et Benjamin Chiasson rapportaient aux charrettes l'issue de leur expédition en forêt sauvage, personne ne se doutait encore de l'importance du nom de Jean LeBlanc dans l'histoire d'Acadie. Ce n'est que bien plus tard, devant la maçoune de Pélagie-la-Gribouille, que naîtra le débat sur le sort du premier LeBlanc de la branche américaine.

Tout ça, pour les beaux yeux d'une sauvage!

Il aurait donc pris l'habitude de payer à son Indienne chaque feuille d'eau d'une perle de son chapelet, le chapelet reçu en héritage de sa mère, au jour de son départ sur la Grand'Goule, et qui avait appartenu à sa lignée d'aïeules maternelles, de Françoise, à Madeleine, à Marie-Josephe, à Pélagie. Ainsi Jean de la Grand'Prée finit par passer au cou de son Indienne bien-aimée le seul bijou de famille des LeBlanc arraché au Grand Dérangement, transformant un chapelet acadien en collier sauvage, si Célina l'avait su!

Mais ni Célina, ni même Pélagie ne l'apprit. Car Jean avait bien chargé ses compagnons d'épargner sa mère et de ne lui servir que des parcelles de la vérité. À tel point que les Bélonie eux-mêmes se sont longtemps demandé…

On se le demande encore.

«Jean à Pélagie LeBlanc était un amoureux, pas un héros.

—L'un empêche point l'autre.

—Peut-être, mais c'est moins héroïque d'être un héros amoureux qu'un héros tout court.

—Moins héroïque, mais sûrement plus plaisant. Et pis le résultat est le même et c'est tout ce qui compte.

—C'était tout ce qui comptait, tu veux dire, pour les beaux Maxime et Benjamin qui s'en avont sortis, les chenapans, sans trop perdre de plumes; mais pour les descendants à Jean LeBlanc, ils aimeriont autant saouère que leur ancêtre fut un héros.

—Ils sont des vaches, les descendants à Jean LeBlanc, de vouloir à tout drès faire pâtir l'ancêtre, même un siècle après sa mort. Et pis de toute façon, y a point de descendant à Jean LeBlanc.

—Y a point de descendants à Jean LeBlanc? Et les LeBlanc de la branche des Isaac à Charlitte, quoi c'est que t'en fais? Et ceusses-là adgermés des Jos Coudjean de Memramcook? Et les Davit à Babée de la Haute-Aboujagane?»

Le feu de là maçoune commençait à pétiller et bluetter des bluettes bleues. Il était temps de parler d'autre chose.

Durant ce temps-là, les charrettes se débattaient avec l'hiver, la famine, la guerre, et les récriminations des Allain et des Bourgeois qui trouvaient qu'on biaisait fortement vers le nord-est. L'Acadie était pourtant franc au nord. On n'en sortirait donc jamais de cette Pennsylvanie? Et la colonne de charrettes et de chariots serpentait à travers plaines et forêts, cherchant les cours d'eau et les champs de blé rouillé, jalonnés de canons et de morts abandonnés.

Et cette année-là, Célina avait veillé plus de vieux agonisants que mis au monde de nouveau-nés; et l'Acadie du retour fut prise tout entière d'une secousse qui ébranla jusque ses racines. Elle était donc si loin, la Grand'Prée?

Et l'on s'informait aux passants. L'Acadie… oui, l'Acadie…

Connais pas.

Personne n'avait entendu parler de ce pays-là. La Nova Scotia, oui, quelque part dans le nord, une terre d'eau et de prés verts, qu'on racontait, mais l'Acadie… Seuls s'en souvenaient ceux qui en étaient sortis ou qui étaient sortis de ceux qui en sortaient.

Mais Pélagie n'en continuait pas moins sa route, perçant le ciel d'Amérique, de ses hue! dia! qui faisaient écho aux bâbord! du capitaine Broussard dit Beausoleil. Et comme si le cri des chefs de file acadiens avait atteint les oreilles de leurs frères déportés, des grappes de cousins de la Marilande et de la Pennsylvanie sortaient de leurs trous et s'accrochaient aux ridelles de la charrette.

Et c'est ainsi, en plein embarquement des familles pour le pays, que ce qui restait des courriers de Beausoleil atteignit la charrette de Pélagie.

Les boeufs s'étaient arrêtés d'eux-mêmes, les naseaux grands ouverts, flairant une odeur du pays. C'était Maxime et Benjamin qui rattrapaient enfin le convoi et garrochaient leurs nouvelles au fond des charrettes: la guerre qui avait tout l'air de vouloir tourner en faveur des insurgés…

…on s'en fout, et après…

…le capitaine de la Grand'Goule qui leur donnait rendez-vous à Philadelphie…

…aaa! enfin!…

…et Jean… resté là-bas chez les Iroquois…

«Jean!»

C'était le prix à payer pour la liberté des deux autres. Une certaine princesse iroquoise qui s'appelait vaguement Katarina avait obtenu de son père la libération de deux prisonniers, à la condition d'épouser le troisième.

«Jean?»

Jean se sacrifiait et envoyait à sa mère, en gage de filiale affection et de fidélité indéfectibles à son peuple, en attendant mieux, dix peaux de renards rouges pour se garder contre le froid.

«Pauvre Jean!»

Et Pélagie prit dans ses mains le visage de sa seule et unique fille Madeleine qui allait déjà sur ses vingt ans, et hucha par-delà la tête de son enfant à toute sa progéniture:

«Souvenez-vous de mes garçons que j'éparpille, morts ou vifs, à travers mer et forêt! Laissez-les point oublier d'où c'est qu'ils sont aveindus.»

Et Pélagie, attelant à sa charrette les deux fils qui lui restaient, Jacques et Charles LeBlanc dont Memramcook se souviendra, renifla un dernier défi au continent et cria:

«Huhau!»

Pas tout à fait le dernier cri de Pélagie. Il lui restait encore une moitié d'Amérique à franchir. Et ce printemps-là, il lui restait à atteindre Philadelphie.

Philadelphie! Le mot sonna à ses oreilles comme une musique. Et elle s'en laissa bercer. Il lui donnait rendez-vous à Philadelphie, ville bien-aimée. Vite, les charrette et les boeufs, rassemblez-vous! En route pour Philadelphie.

Mais Alban Girouard vint parler à Pélagie. On avait un fleuve à franchir et le capitaine du chaland exigeait du sonnant.

«Combien?

—Plusse que j'en ons.

—Je nous avons été débarrassés de nos derniers souvenirs du pays.

—Hormis les boeufs, il reste plus à marchander que le crucifix, le coffre et le violon.»

Pacifique et Jeanne Bourgeois serrèrent les dents. Célina ouvrit les ailes. Les Allain s'accrochèrent à leur crucifix, on ne pouvait pas sacrifier le crucifix, unique objet du culte, symbole sacré, on ne pouvait point faire cette injure à Dieu et à ses saints.

Restait le coffre et le violon.

Tout le monde attendait dans la plus grande impartialité, pigouillant Célina dans le dos et la poussant à se prendre aux cheveux avec la Bourgeoise. L'heure était venue: le coffre ou la vie.

«Le coffre.»

Non, pas possible. Les Bourgeois n'allaient pas, à portée du but, après six ans de râle et d'agonie, tout compromettre encore un coup. Pas possible.

«Mais quoi c'est qu'il a tant, votre coffre? I'transporterait-i' la couronne d'épines, par adon? Ou le saint suaire empreint de la Sainte Face? Ou le trésor des aïeux?»

Les Bourgeois s'assirent encore une fois sur le coffre et n'ouvrirent plus la bouche.

C'est leur descendance, un siècle plus tard, qui devait se le passer, le coffre, de veillée en veillée, de maçoune en cheminée, chacun y ajoutant un écu, une perle, un louis d'or. Au point qu'on aurait pu y enfourner toute la vallée de Port-Royal, dans le coffre de la Déportation, si on avait laissé la bride sur le cou aux conteurs du siècle suivant. Le coffre allait devenir un oratoire, une église, une cathédrale.

Et c'est ce qui le perdit.

… ?

Il avait trop grandi. Plus le ménage des déportés rétrécissait, et plus le coffre prenait de place. Rendu aux abords de Philadelphie, il occupait toute la charrette. Et malgré ça…

« … pour vous dire ce qu'est une tête de Bourgeois… »

Le coffre grimpa la passerelle et partit en chaland vers l'autre rive. C'est le violon qui céda. Pas le crucifix, nenni, les Allain étaient aussi têtus que les Bourgeois, et puis un crucifix, c'est de la religion. On sacrifia le violon, le violon qui avait chanté les noces, accordé les veillées, accompagné les morts jusqu'à leur repos éternel.

… Pour vous dire !

Et Célina en oublia son pied bot et rua sur l'imposteur. C'était pas une honte, un coffre contre un violon ? Pélagie avait laissé faire ça ?

Pélagie laissait faire la vie parce qu'elle savait bien qu'en dernier ressort, on lui sacrifierait tout, coffre compris.

« Et aujourd'hui ?»

D'aucuns prétendent que le coffre atteignit Boston, d'autres Tintamarre, peut-être Memramcook. Allez savoir ! Une seule chose sûre : les héritiers des Bourgeois gratteront chaque recoin du XIXe siècle pour y trouver trace d'un trésor qui prenait de plus en plus la forme d'un paradis perdu. Et quand Pélagie-la-Gribouille, et Bélonie-le-Jeune, et son fils Louis-le-Drôle, et tous les descendants de la Grand' Goule et des charrettes s'empareront, durant les longues veillées du Nord, de ce trésor-là… aaah !

Un reste de peuple errait à travers plaines et vallées, grignotant les dernières racines pourries, les derniers brins de plantes surgies par hasard entre les failles des rochers. Un peuple en lambeaux, fourbu, semait sur la terre d'Amérique des enfants en bas âge et des vieillards épuisés. Et Pélagie se mit à craindre pour Grand' Pré. Si on allait perdre la meilleure graine en route, que sèmerait-on, rendu au pays ? Les charrettes ne traînaient plus que des quartiers de familles, des retailles de l'ancienne Acadie.

« J'avons la peau collée aux ous », que soupira Célina en frottant les nerfs à vif de son pied bot.

Peau ratatinée, terreuse, séchée comme une morue au soleil. Pélagie jeta un oeil dur à Bélonie-le-Vieux, de plus en plus vieux, qui jonglait avec la Mort depuis le départ de la charrette des marais de Georgie. Et pour la première fois, elle se demanda… laquelle charrette gagnerait la course : la sienne ou celle du vieux radoteux de Bélonie ?

En ce jour de juillet 1776, quand toutes les cloches d'Amérique se mirent à sonner l'indépendance et la liberté, l'Acadie se méprit et crut entendre le glas.

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