Chapitre 10
Bélonie-le-Vieux a dû faire un accroc à ses habitudes et à sa mentalité; car une fois, une seule fois il s'est distrait du cours de la charrette pour partir en mer. Faut s'entendre. Ce récit des misères et grandeurs de la Grand'Goule, en cette terrible année 1774, Bélonie a dû le recueillir lui-même de la bouche de son rejeton et héritier qui en savait plus long que son aïeul sur le chapitre de la mer. Ou peut-être que cette page de la chronique a tout simplement sauté un Bélonie et s'en est venue sortir directement de la bouche du deuxième du nom, ce Bélonie fils de Thaddée qui fut plus un témoin du grand large que de la terre ferme, comme nous aurons bientôt l'occasion de le vérifier.
Les conteurs et chroniqueurs de la lignée eurent deux siècles pour débattre cette question. Et laissez mon cousin Louis-le-Jeune vous dire qu'aucune génération de Bélonie ne laissa passer une si belle occasion de dire son fait à la génération suivante. Bélonie III, par exemple, celui de la maçoune de Pélagie-la-Gribouille du dernier siècle, s'entêtait à convaincre son obstiné de fils, Louis-le-Drôle, que son aïeul Bélonie-le-Vieux, un siècle plus tôt, n'avait jamais écouté jusqu'au bout les récits maritimes du capitaine Beausoleil.
Mais le fils regimbait:
«Voyons, voyons asteur! Vous le prenez pour qui, l'ancêtre?
—Je le prends pour ce qu'il était: un détraqué. Mais un détraqué qui fut peut-être le seul, en des temps aussi bout-ci, bout-là, à avoir trouvé une trac qui menait quelque part.
—Une trac qui menait à sa charrette fantôme, halée par six chevals noirs.
—Où c'est que j'aboutirons tous un jour ou l'autre, tous tant que je sommes. Mais lui, au moins, il se tenait paré.
—Vous trouvez pas, le père, que c'est long une vie pour se préparer à la mort?
—Ça dépend qui et depuis combien de temps il est en vie.»
Mais ici la Gribouille s'interposa:
«Si y a des faignants que la vie épuise, qu'ils la laissiont vivre aux autres, par rapport que je connais des genses, moi, qui rechigneront point dessus, ça s'adoune.»
Tout ça, elle le dit sans prendre son souffle, la Gribouille, descendante en droite ligne de la charrette par les premiers lits. Car elle avait hérité au moins cette vertu de son aïeule première du nom: la fidélité à la vie. Et personne, vous entendez? personne n'étoufferait son ardeur. Qu'on se l'ancre bien dans la caboche.
On dut s'ancrer dans la caboche des histoires à se faire dresser les cheveux, en cette veillée-là… Si Pélagie et ses charrettes avaient su, durant leur longue attente à Baltimore, ce qui se passait en haute mer et le long des côtes, des côtes que dix fois la Grand'Goule avait tenté d'aborder…! Mais les charrettes n'apprirent qu'une année ou deux plus tard les aventures du quatre-mâts que les conteurs de l'avenir se passeraient comme des contes tant épouvantables, merveilleux et drôles.
En 1774, les colonies anglaises d'Amérique étaient en mal de liberté et d'indépendance, certaines même en franche ébullition. Imaginez-vous alors la position au sol ou en mer d'un équipage de hors-la-loi en guerre ouverte contre un Empire qui le traque depuis vingt ans et qui s'arme tout à coup pour combattre un continent. La voilà coincée entre un continent et un empire, la pauvre Grand' Goule! Laissez-moi vous dire qu'elle tanguait fortement sur la Grande Mer du Nord, la goélette de Beausoleil-Broussard, si fortement qu'elle piqua plus d'une fois dans une houle qui risquait à tout coup de l'avaler.
Ça prenait un bougre de capitaine à la Grand'Goule, les marins de Baltimore avaient raison, pour l'arracher à une mer comme celle-là. Une mer armée jusqu'aux dents. Et comme si la guerre n'avait pas suffi, même les éléments vinrent chavirer les eaux. Il faut dire que le Broussard dit Beausoleil ne leur arrondissait pas les bosses, à ses aventures en mer, et ne ménageait point sa nef.
…C'était tout comme s'il s'était amusé à provoquer son destin.
«Allez donc! comme si le destin avait besoin de ça.»
…En tout cas, le Beausoleil, il ne reculait devant aucun risque, aucun péril, aucune surprise du sort. Et le sort plus d'une fois lui pinça le nez. Prenez rien que l'affaire du navire de glace.
«Le quoi?»
…Un navire de glace, sans mentir, filant au large des bancs de la Terre-Neuve, avec un plein équipage de glace: un capitaine, un quartier-maître, des matelots, des mousses, tous transparents, tous de glace.
«Le bâtiment-forban!»
C'est ce qu'on avait d'abord cru: le bateau fantôme. Mais le bateau fantôme brûle en mer, vous ne lui ferez point changer ces habitudes-là. Or celui-ci flottait comme le bâtiment le plus heureux du monde, bien enchâssé dans un bloc de glace, tout son équipage figé de verglas en train de ferler les voiles ou d'enrouler les amarres sur les mâts. On distinguait encore le sourire ou l'air béat des passagers; ce bâtiment ne pouvait s'arracher aux enfers.
Il avait dû se laisser happer par un iceberg, puis glisser imperceptiblement dans le long sommeil des mers polaires. Petit à petit, au gré des courants et des vents, il avait dû descendre plus au sud, commencer à fondre doucement, et un jour, qui sait? il pourrait se réveiller et reprendre vie, un siècle ou deux en retard.
«T'as qu'à ouère, des histoires pareilles! Vous devriez avoir honte.»
Pourtant, la Gribouille elle-même en biclait et frémissait devant de pareilles histoires dont la maçoune ne pouvait pas plus se passer que de soupe au-devant-de-porte. Et chaque conteur renchérissait sur ses propres visions et apparitions en mer… vaisseau fantôme, bâtiment-forban, bateau-sorcier, bateau-en-feu, feu-du-mauvais-temps, aucun pêcheur ne le cédait d'un pouce à son compère marinier. L'un avait aperçu l'Indienne drapée dans son manteau de flammes, sur la rive, avisant le navire qui piquait droit sur elle à toutes voiles et qui brûlerait le lendemain en mer, ensorcelé; un autre avait vu, de ses yeux vu, le petit bonhomme gris sans tête qui veille sur le trésor du capitaine Kidd enfoui dans les sables des côtes; un pêcheur décrivait le navire-forban d'une longueur de trois lieues, emporté par des voiles qui chatouillaient les nuages, et gouverné par un timonier dont la barbe abritait des nids d'oiseaux; Bélonie, pour sa part, ne rapportait que du vrai authentique, l'histoire de la cloche de l'église de Grand'Pré, par exemple, qu'il avait lui-même entendue sonner en haute mer, en plein ouragan, croyez-le ou pas.
«Quoi c'est que tu dis?»
On ne prenait pas la peine de faire répéter leurs menteries à tous les menteux du pays qui ne savaient plus quoi inventer; mais au Bélonie, fils de Bélonie à Thaddée à Bélonie, même la Gribouille ne pouvait s'empêcher de lancer de travers:
«Quoi c'est que tu dis?»
Il disait, après bien d'autres, que dans la baie des Chaleurs, au sud de la Gaspésie, on peut encore entendre à la veille d'une tempête sonner les cloches de Grand'Pré qu'un bateau du nom de la Tourmente était chargé jadis de transporter à Gaspé; le bateau aurait eu tort, apparence, de chercher à s'emparer des cloches au lieu de les mettre à l'abri, car le lendemain, il périt en mer, le bougre. On raconte que les cloches de Grand'Pré continuent depuis ce jour à tinter dans la tempête pour avertir les pirates à venir de se tenir loin des trésors acadiens.
«Les trésors acadiens, outch!
—Eh bien? Et la fortune des LeBlanc, quoi c'est que t'en fais?
—C'telle-là itou soune dans la tempête.
—Ah! le crapaud! Asteur c'est rendu qu'ils refusont même leur fortune aux LeBlanc. Pourtant tous les aïeux l'avont rapportée, c'telle-là, chacun faisant serment que Jean LeBlanc a laissé un trésor caché quelque part, et l'a laissé à tous ses descendants.
—Mais ils avont point ajouté, les aïeux, que le dénommé Jean LeBlanc en a point laissé, de descendants?
—Dans c'te cas-là, je sons tous ses héritiers.
—Ah! là, la Pélagie, tu charges.
—Ça paraît qu'y a du monde icitte qui regrette de point avoir son petit quartier de LeBlanc.
Mais ce que chacun regrettait le plus, ce soir-là, c'était le témoignage du défunt Bélonie II, mort une trentaine d'années plus tôt, le dernier témoin qui aurait pu les éclairer sur tout ce mystère d'un trésor caché qu'on n'avait pas à l'époque fini de déterrer. Pourtant un jour, la fortune des LeBlanc refera surface, et mon cousin Louis espère être encore en vie ce jour-là pour m'en raconter la fin.
En attendant, on se mit d'accord sur un point autour de la maçoune: laisser Bélonie conter la suite des aventures de la Grand'Goule aux prises avec les patrouilles anglaises.
Car aussi longtemps qu'on n'avait pas dérangé l'ours qui dort… Or voilà qu'on l'avait arraché brutalement à son hivernement, en ce printemps 1774, à coups de canon et de mousquet. Il ne faut surtout pas se tenir entre l'arme et la cible dans ces moments-là. C'est facile à dire. Mais par où faire filer un quatre-mâts quand les deux rives du goulet se visent de la bouche de leurs canons?
…C'est malaisé.
Et la Grand'Goule finit par s'éloigner des côtes et tenter de se ravitailler au large à même les bateaux alliés. On commença par troquer du rhum des îles contre des vivres; mais le rhum aussi s'épuisa et il fallut petit à petit dégréer la Grand'Goule: les échelles, les haubans, les chaloupes, le palan, les poulies, la boussole, la jauge, les écoutes…
«Avant de la déshabiller tout net, je pourrions peut-être songer à lui astiquer les canons», qu'aurait eu suggéré Jean, le fils de Pélagie.
Ce qui aurait amené la Grand'Goule à la piraterie des navires ennemis, au dire de la chronique de l'époque, les navires ennemis se dénombrant seuls chez les Anglais de la mère-patrie.
Fort bien.
Sauf que la mère-patrie, c'était la fière Albion, Mistress of the Sea, qui semait ses bateaux sur l'Atlantique comme d'autres leur blé au champ. La pauvre Grand'Goule avait beau hisser ses deux douzaines de voiles à ses quatre mâts, astiquer sa coque, fourbir ses ponts, et même empiloter des boulets de canon tout le long de la vergue, la pauvre Grand'Goule!, elle était seule de son pavillon, comme les flibustes ou bateaux-forbans. Et tout le monde tirait dessus.
Un jour donc qu'elle cherchait à se faufiler entre les goélettes hollandaises et les galions espagnols, au large de la Floride, elle tomba dans les voiles d'un quatre-mâts anglais construit à son image et ressemblance: deux navires sortis des mêmes chantiers, le même jour. Les deux figures de proue se saluèrent comme des soeurs, étonnées et ravies de se retrouver après un quart de siècle loin de leur port d'attache, mais prudentes et circonspectes. Chacune avisait l'autre sans l'aborder, craignant de révéler ses couleurs à un ennemi possible. À un ennemi certain puisque ni la Grand'Goule ni sa soeur jumelle ne portaient pavillon.
«Comment ça, un bâtiment anglais sans pavillon?»
Attendez…
Un pavillon anglais, si fait, comme la Grand'Goule, mais capturé et détourné par des rebelles virginiens, celui-là. Figurez-vous deux navires d'insurgés qui s'abordent sans se connaître, en plein océan, qui se flairent, se jaugent, se provoquent quasiment, attirés par un mystérieux sentiment fraternel, et qui finissent par hisser en même temps un pavillon de paix et de neutralité. Ce sont des frères de souche, sortis ensemble des chantiers navals de Liverpool, destinés aux mêmes déboires et à la même lutte, à la même gloire devait dire plus tard la chronique de chaque pays, l'un et l'autre ayant réussi un coup dont peu de navires purent se vanter en cette fin du XVIIIe siècle: décocher un caillou en plein front à cette toute-puissante Albion, maîtresse des mers, comme David à Goliath. Les quatre-mâts jumeaux avaient tous deux, à un quart de siècle de distance, fait un pied de nez à la marine anglaise.
…Et merde au roi d'Angleterre!
Mais le roi d'Angleterre prit mal l'injure et riposta. Et ainsi s'engagea la véritable bataille entre le géant Goliath et ces deux misérables David qui jouaient de leurs frondes contre une flotte. Les boulets rompaient les mâts, déchiraient les voiles, faisaient revoler les gaillards et sauter les écoutilles… pauvres bêtes de mer! Pourtant aucun des deux capitaines des quatre-mâts ne baissait pavillon, comme si l'on se battait pour un pays.
«C'était point pour un pays?»
Si, un pays, un pays à venir pour le Virginien; et pour Beausoleil-Broussard, un pays passé. Pour toute flottille, il ne restait plus à l'Acadie que cette seule goélette arrachée à l'ennemi, goélette vengeresse, libératrice, défiante et qui voguait pour l'honneur. Elle se battait contre les vents et la houle, contre les enfers, contre l'Angleterre qui lui avait pris son port d'attache. À ses côtés, le navire virginien défendait une terre nouvelle, un pays à fonder.
Un combat bien inégal de deux goélettes solitaires face à la plus grande flotte des océans. Mais les Robins des Mers sont des vaillants et hardis qui ont du sel dans les veines. Et ils redressaient les mâts et gonflaient les voiles. La flotte anglaise a dû en cligner des yeux.
Surtout qu'elle voyait double, la flotte anglaise. Car ce quatre-mâts d'insurgés américains qu'elle pourchassait depuis les côtes de Virginie, voilà qu'il se dédoublait au creux des vagues et apparaissait en même temps à bâbord et à tribord, que c'en était étourdissant. C'est alors que le capitaine acadien, qui avait dû comprendre bien des choses au cours de ses longs voyages et flairer la direction de l'Histoire, donna d'instinct priorité à l'avenir et s'offrit de couvrir la fuite du quatre-mâts virginien.
Ainsi la Grand'Goule qui opposait une dernière résistance à ses assaillants avec mille niques et coups de pied, put voir filer son frère jumeau qui s'en allait se perdre dans le brouillard des mémoires orales. Puis la Grand'Goule n'eut plus de ses nouvelles. Hormis un soupçon… Car d'aucuns ont sérieusement soupçonné le capitaine du quatre-mâts virginien d'avoir fomenté ce qu'on a plus tard appelé le Charleston Whisky Carnaval, et dont la Grand'Goule eut de bonnes raisons de se féliciter.
…Pas l'équivalent du Boston Tea Party, mais non, voyons, à peine une escarmouche et qui ne passa même pas aux annales de la Caroline. Plutôt un genre de Mardi gras ou de Chandeleur. Un Soir des Tours, si vous voulez. On sait que l'Acadie n'a jamais été en mesure de se défendre à armes égales, n'ayant jamais été l'égale de personne. Elle a fini par dégourdir sa jarnigoine, à l'instar de Pierre à Pitre, et par apprendre à se tirer de l'impasse par les culs-de-sac.
Ce fut un drôle de cul-de-sac, cet arsenal de Charleston, où l'imprudent commandant de la marine anglaise avait enfermé ses prisonniers. D'abord il était resté tout éberlué de voir surgir du quatre-mâts qui se rendait enfin à ses canons non pas des insurgés américains mais une bande de revenants d'une guerre ancienne, des Français, pire, des Acadiens de la Nova Scotia emportés avec leur navire coulé en 1755, des fantômes en loques sur un bâtiment en lambeaux, le Pembroke, déclaré perdu corps et biens un quart de siècle auparavant. De quoi donner la berlue à un capitaine déjà fort porté sur la bouteille et enclin au spiritisme. Et il fit mander Beausoleil-Broussard.
…Et là, bien au chaud dans sa cabine capitonnée, il apprit tout au long et dans le menu les incroyables et époustouflantes pérégrinations de cette Grand'Goule, alias le Pembroke, sortie des mers polaires comme les premiers chrétiens des catacombes. Le capitaine Broussard ne lui fit grâce de rien, au Lord commandant, amateur de Swift et de Daniel Defoe; et il l'entraîna dans des aventures à faire pleurer d'envie Gulliver et Robinson Crusoé eux-mêmes… Il ne faut pas oublier que Beausoleil-Broussard était sorti, comme Bélonie, d'un peuple de conteurs et chroniqueurs qui avait produit Gargantua et son noble fils Pantagruel, et qu'il se souvenait des récits tant épouvantables et tant horrifiques que se passaient ses ancêtres de génération en génération, en faisant griller les châtaignes au coin du feu.
Et Beausoleil de raconter tout: comment le Pembroke et ses matelots avaient d'abord été chassés par une bande de cachalots anthropophages qui les avaient poursuivis jusqu'au Nord polaire; comment les glaces les avaient encerclés et le froid figés; comment, à travers leur enveloppe de frimas, ils voyaient tomber en grêle leurs propres paroles gelées; comment durant un quart de siècle ils avaient été les témoins immobiles mais conscients de la vie qui fige et du temps qui s'arrête; comment des vents les ayant poussés dans des courants chauds, le dégel les avait rendus au temps et à la vie, les livrant comme tous les mortels à l'usure et au pourrissement.
«Amazing!»
Et comment! Tellement amazing que Beausoleil lui-même ne savait plus s'arrêter, poursuivant, gonflant, doublant, triplant, triturant, rallongeant, prolongeant, expliquant qu'en retrouvant l'usage de leurs membres et de leurs sens, les marins ne retrouvèrent plus sur le coup leurs paroles gelées et que tout l'équipage en resta muet encore un bon six mois. Jusqu'au jour où un fort vent d'est-est-sud-est fit pleuvoir sur le pont une grêle de mots que tous se hâtèrent d'avaler comme de petits pois. Mais c'était, hélas, des mots de France, égarés dans quelque mistral ou tramontane. Et depuis lors, le Pembroke, devenu Grand'Goule, ne parlait plus que le français.
Le Lord commandant avala la dernière histoire avec sa dernière gorgée de whisky et fut si heureux de toucher, tâter, identifier un authentique revenant réincarné, qu'il logea tout l'équipage fantôme dans l'arsenal et donna ordre de remettre la Grand'Goule en état de naviguer.
Ce n'est pas tout.
Pas tout?
Beausoleil, la gorge pavoisée de sel, ne parvenait pas à étancher sa soif ancestrale et d'une seule reniflade pouvait dénicher toutes les cruches et tous les tonneaux de trois lieues à la ronde. Ainsi il dénicha la réserve de l'arsenal: du whisky d'Irlande, bien gardé par la marine anglaise. Sitôt il reprit son histoire où il l'avait laissée: sous la grêle des paroles gelées.
…Donc les revenants des glaces s'étaient mis, à leur propre étonnement, à parler français. Mais ils avaient tôt fait de constater que la langue maternelle leur revenait avec le réchauffement du gosier. Preuve, le whisky. Et Beausoleil débita sa preuve dans un vieil anglais aromatisé qui se perfectionnait et s'enrichissait à chaque gobelet.
La réserve de whisky d'Irlande fit un tel effet sur l'équipage de la Grand'Goule que bientôt l'arsenal de Charleston se mit à résonner de mots sortis de tous les pays jalonnant l'Atlantique. On était en pleine Pentecôte. Ou à Mardi gras. Un véritable carnaval des mers qui vidait les tonneaux et striait le ciel de feux d'artifice.
…Un feu trop proche des poudres, à vrai dire: une partie de l'arsenal sauta.
On a accusé à tort la Grand'Goule: elle n'avait fait que fêter ses retrouvailles avec le temps des mortels. Mais les mortels sont ainsi constitués que la moindre étincelle leur met le feu aux fesses et des éclairs aux yeux. Et c'est ainsi, apparence, qu'auraient fini par s'éclairer les yeux du Lord commandant, à mesure que s'éventait son cerveau, eh oui, même les yeux du Lord commandant, apparence… Et Broussard dit Beausoleil comprit qu'il était grand temps d'appareiller.
D'ailleurs Charleston réveillait en lui trop de souvenirs qui le poussaient vers Baltimore.
Mais le trajet était long entre la Caroline et la Marilande, et la flotte anglaise de plus en plus soupçonneuse et vigilante. La Grand'Goule eut beau déployer tout son génie et tout son courage, elle aborda Baltimore quatre mois après le départ des charrettes.