Toutes des hystériques ? - Aliette de Laleu
Saskia : Ce matin Aliette on frôle la crise d'hystérie…
Oui, ça va mieux, je me soigne.
Mais la semaine dernière, j'ai hurlé, intérieurement bien sûr car les femmes normales
ne hurlent pas au risque de passer pour des hystériques, j'ai hurlé en entendant ça :
Denis Balbir : Commenter le foot masculin par une femme moi je suis contre
Vous me posez la question, je réponds
Je suis contre parce qu'une femme ne pourra jamais avoir un timbre de voix
ou je ne sais pas, dans une action de folie, elle ne pourra jamais, elle va monter dans les aigus
Je ne vais pas débattre sur les propos du journaliste sportif
Denis Balbir, mais c'est intéressant de souligner le rapport qu'il fait entre la
voix, l'hystérie et l'aigu.
Un rapport qui, à l'opéra, marche à chaque fois :
*Air de la Reine de la nuit extrait de La Flûte enchantée de Mozart*
“La colère d'enfer bout dans mon coeur, la mort et le désespoir dardent autour de moi
Si Sarastro ne meurt pas de ta main, tu n'es plus ma fille, non plus jamais !”
L'air de la Reine de la nuit dans la Flûte enchantée de Mozart illustre plutôt bien le propos
de Denis Balbir : quand une femme s'emporte, ça monte dans les aigus.
Attention, on parle d'opéra, dans la vraie vie, les femmes en colère ou en joie ne cherchent
pas à concurrencer Sabine Devieilhe.
Si le journaliste sportif a tenu ce genre de propos, c'est tout de même à cause
de cette surreprésentation de la femme hystérique dans la culture.
N'oublions pas que l'hystérie, c'est d'abord une maladie qui ne touche que les
femmes, le mot hystérie vient d'ailleurs du grec hustera qui veut dire utérus.
Saskia : Et au Moyen Age, on conseillait aux hystériques de se marier..
Ou on les brûlait comme les sorcières.
L'hystérie venait d'une abstinence sexuelle qui ne concernait que les femmes jusqu'à
ce que la psychanalyse s'en mêle.
Freud théorise cette maladie comme résultant d'un traumatisme sexuel subi pendant l'enfance,
avant de se réfracter et d'avancer son fameux complexe d'oedipe… Pour lui hommes
et femmes peuvent souffrir d'hystérie.
On n'est pas là pour parler de psychanalyse, mais ça permet de montrer que la forte présence
de rôles féminins hystériques à l'opéra coïncide avec une mentalité et une époque.
Une mentalité où les livrets associent les femmes à l'amour et les hommes au pouvoir,
ce qui n'a pas trop changé.
Et une époque où un désir réfréné, un traumatisme, un abandon ou un coup de folie
suffit à faire monter sur scène une soprano dans le rôle de l'hystérique :
*Air de la folie, extrait de Lucia de Donizetti*
Si je parle de folie, c'est parce qu'à l'opéra la frontière entre hystérie et
folie est très fine, même s'il serait difficile de classer les personnages féminins
entre les folles et les hystériques.
Lucia par exemple que l'on entend dans cette scène de la folie
qui est elle ? Une folle ? Oui, un peu puisqu'elle part dans un délire
et confond son frère avec son amoureux.
Une hystérique ? Oui, aussi parce qu'elle a clairement vécu un traumatisme voire des
traumatismes.
Il y a d'autres rôles où c'est plus évident.
Prenons Carmen.
Vous la mettriez dans quelle catégorie Saskia ?
Saskia : Libre.
C'est vrai, mais elle présente aussi des caractéristiques de l'hystérique.
Elle chante : “Si tu ne m'aimes pas je t'aime”, le fuis-moi je te suis, suis-moi
je te fuis, et c'est une des formes de l'hystérie : l'insatisfaction.
L'hystérique désire, obtient puis rejette, car une fois que le désir est assouvi, il
y en aura un autre à combler.
L'hystérie c'est donc aussi la séduction, l'affirmation de ce que l'on veut, et
mettre en place des moyens pour obtenir et combler ces désirs.
Des formes aujourd'hui de libération de la femme.
Ce qui explique sûrement pourquoi on a tendance à connoter les féministes à des hystériques.
Sauf qu'on est plus au 19e siècle, l'hystérie d'un point de vue médical n'existe plus,
on parle de troubles somatoforme ou de la personnalité histrionique.
Alors qui sont les hystériques aujourd'hui ?
Et bien c'est vous, c'est moi, c'est Carmen :
*L'amour est un oiseau rebelle extrait de Carmen de Bizet*
Saskia : L'amour... Carmen et l'hystérique Régine Crespin pour l'interprétation
Merci beaucoup Aliette pour cette chronique qu'on réécoute sur France Musique
A la semaine prochaine évidemment
Et on va rester dans le thème de la folie avec cet air de Platée de Rameau
Avec, j'allais dire une autre hystérique mais non ! Avec la sublime Sabine Devieilhe