Pourquoi les Victoires du jazz n'ont nommé aucune femme cette année ? Aliette de Laleu
Saskia: On retrouve Aliette de Laleu, bien sûr, comme chaque lundi. Bonjour Aliette !
Aliette: Bonjour Saskia, bonjour à tous.
Saskia: Après la danse lundi dernier, vous nous parlez de jazz ce matin.
Aliette: Oui car la semaine dernière avaient lieu les Victoires du jazz,
une cérémonie qui récompense artistes et professionnels du milieu.
Et pour cette édition 2017, pas une femme n'a été nommée.
Qui dit pas de nomination, dit pas de récompense.
Les prix décernés étaient donc 100% masculins.
Je pourrais fustiger les organisateurs, le comité qui sélectionne les artistes et la
presse qui n'a pas beaucoup relevé cette absence totale de femmes au palmarès mais
ce serait trop facile.
Trop facile parce que la question de la place des femmes dans le monde du jazz est complexe.
Pour l'aborder il faut déjà savoir que les musiciennes sont très peu nombreuses
dans ce milieu.
Les derniers chiffres estiment à 8% le nombre de musiciennes,
et 4% le nombre de femmes instrumentistes.
Saskia: Pourquoi sont-elles, Aliette, si peu présentes ?
Aliette: En m'appuyant sur le travail de Marie Buscatto, sociologue qui a réalisé
une étude sur les femmes dans le jazz, j'ai voulu retenir trois raisons parmi beaucoup d'autres.
La première, plutôt connue, c'est la problématique des instruments genrés.
En classique comme en jazz, certains instruments sont associés inconsciemment ou non à un genre.
En jazz les instruments que l'on imagine masculin sont très présents : trompette,
batterie, contrebasse, saxophone et j'en passe…
Attention : les arguments comme quoi
il faut de la force, de la puissance, du souffle pour pratiquer tel instrument, et que ce n'est
pas du ressort des femmes, sont à jeter à la poubelle parce qu'ils sont faux.
Deuxième raison qui puisse expliquer la faible proportion d'instrumentistes en jazz,
c'est la précarité du milieu.
Il est très difficile de vivre de sa musique.
Il ne suffit pas d'être doué, il faut construire un réseau, intégrer plusieurs
groupes, rester dynamique, se faire connaître, accepter les horaires décalés, la fatigue,
développer d'autres activités, il faut survivre.
Or pour les femmes ce combat est encore plus difficile.
Pourquoi ? Et bien parce que c'est un milieu très masculin. C'est la troisième raison.
Tous les postes qui gravitent autour : programmateurs, directeurs de salle, critiques, journalistes,
sont en grande majorité occupés par des hommes.
Un entre-soi confortable.
Une musicienne qui veut se faire une place rencontre forcément de la difficulté,
plus qu'un musicien.
Il y a les réticences, la peur de la différence, les clichés, les jeux de séduction, la fatigue,
la précarité, la vie de famille difficilement compatible.
C'est vraiment regrettable qu'on en soit encore à ce constat, mais voilà, les freins existent.
Qu'ils soient conscients ou inconscients, il faut les regarder en face pour mieux les
affronter ou les contourner.
L'une des solutions pour faire avancer les choses se trouve du côté de l'éducation,
des conservatoires, des écoles de musique… Les enfants n'ont pas encore tous les stéréotypes
en tête liés à un genre musical.
Donc une fille qui veut faire du jazz, se mettre à la contrebasse, il faut absolument
l'encourager.
Et souvent, ça passe par des modèles.
Pas ceux que l'on expose en disant : regardez une femme qui joue de la trompette,
c'est extraordinaire.
Non il faut vite que ça devienne naturel, que l'on considère les musiciennes dans
la presse et dans la vie comme ce qu'elles sont : des artistes.
Point.
Car un enfant qui voit une musicienne sur scène, en vidéo, en couverture d'un magazine
peut s'identifier.
C'est pour ça que des institutions aussi reconnues que les Victoires du jazz ne peuvent
pas mettre complètement de côté les musiciennes.
Il y avait pourtant des progrès : l'an passé, les 3 artistes de l'année nommées
étaient des femmes.
J'imagine que l'on peut brandir cet argument comme une excuse pour n'en avoir nommé
aucune cette année.
Mais c'est une mauvaise excuse.
Même si elles ne sont pas nombreuses, les instrumentistes jazz sont bien là,
elles ont besoin d'être visibles et nous avons besoin qu'elles soient visibles.
C'est l'une des étapes qui pourrait, j'espère, faire gonfler les 8% de femmes
qui se lancent dans le jazz.
Donc il faut diffuser leur musique, les récompenser, les inviter à jouer et pas seulement dans
des festivals 100% féminin.
Il faut aussi leur donner la parole comme le font très bien certains médias, comme
France Musique..
Je ne dis pas ça pour être corporate, je suis fière de voir de nombreuses musiciennes
diffusées et invitées sur cette antenne.
Et puisqu'on a besoin de les entendre, écoutons un peu la batteuse Anne Paceo, récompensée
l'an dernier aux Victoires du jazz
* Extrait de Today d'Anne Paceo *
Saskia: Merci beaucoup Aliette de Laleu.
J'adore Anne Paceo.