Pourquoi Fanny Mendelssohn n'est-elle pas entrée dans l'histoire de la musique ? - Aliette de Laleu
Saskia de Ville : Laurent Naouri bat la mesure sur la table...
Après votre chronique sur Clara Schumann, Aliette de Laleu, vous ne pouviez pas faire l'impasse
sur une autre compositrice : Fanny Mendelssohn. Bonjour
Aliette : Bonjour Saskia bonjour à toutes et à tous
Non déjà parce que c'est une grande compositrice et parce que son histoire a quelques similitudes avec celle de Clara Schumann.
Ces deux femmes avaient 14 ans de différence à peine, elles ont donc vécu à la même
époque, une époque où composer quand on est une femme n'est pas une évidence.
Fanny Mendelssohn est l'aînée d'une famille de 4 enfants.
C'est une jeune fille brillante, pianiste de talent, dotée d'une mémoire exceptionnelle,
elle est vive, intelligente et très douée pour la musique.
Encore plus que son frère, Félix Mendelssohn, compositeur populaire, respecté, qui lui,
est entré dans l'histoire de la musique à l'inverse de sa grande soeur.
Saskia : Et cette fois le frein ne vient pas du mari comme chez les Schumann mais du père
et du frère.
Oui quand Fanny Mendelssohn est adolescente, elle reçoit des lettres de son père qui
lui déconseille de se mettre sérieusement à la composition : “Renonce à tes triomphes
qui ne siéent pas à ton sexe, et cède la place à ton frère”.
Félix donc.
Ou encore plus tard : “Tu dois plus sérieusement te former à ta vraie profession, à la seule
profession d'une jeune fille : celle de maîtresse de maison”.
Evidemment aujourd'hui tout ça nous parait très violent, presque insensé mais à l'époque
les femmes de bonne famille comme chez les Mendelssohn étaient éduquées pour être
des épouses fidèles, discrètes et des mères parfaites.
Laurent Naouri : C'est l'injonction que Mahler faisait à Alma quand il l'a épousé
Exactement. On a le trio Fanny Mendelssohn, Clara Schumann et Alma Mahler
Malgré tout Fanny continue de composer, beaucoup, on compte quelque 400 oeuvres écrites de
sa main, elle joue du piano et organise des petits concerts tous les dimanches où sont
jouées les oeuvres de son frère, mais aussi celles de Bach, Beethoven, et parfois les
siennes.
Seulement sa musique reste toujours dans un cadre privé quand son frère, lui, compose
des symphonies, des cantates pour être entendu dans toute l'Europe...
Fanny a une influence considérable sur la musique de frère.
“Il n'écrit pas une note avant de l'avoir soumise à mon approbation”.
Ce respect mutuel va contraindre Fanny à rester dans l'ombre car l'avis de son
frère importe tellement que lorsqu'elle pense à publier ses oeuvres, il la déconseille
vivement et elle obéit.
Saskia : Jusqu'à ce qu'elle change d'avis…
Oui, peu de temps avant sa mort prématurée à 42 ans, elle se lance et publie quelques
unes de ses oeuvre.
Pourquoi ce changement ? Et bien Fanny Mendelssohn, après des années à soutenir son frère,
à toujours rester dans le droit chemin, commence à prendre confiance en elle.
Notamment grâce à deux hommes, deux admirateurs de sa musique : Charles Gounod et un certain
Monsieur de Keudell.
Elle écrit sur ce dernier : “Il me tient en haleine pour la musique.
Il suit mes nouvelles compositions avec le plus vif intérêt”.
Et ce soutien, Fanny en a cruellement besoin.
Son frère est occupé, voyage beaucoup, et n'a plus le temps d'encourager sa soeur.
Elle trouve donc dans ses deux admirateurs ce qui lui manque tant : la reconnaissance.
Fanny Mendelssohn publie sous son nom pour la première fois un an avant sa mort.
Jusqu'alors quelques unes de ses oeuvres étaient parfois glissées dans les publications
de Félix, ce sont d'ailleurs des morceaux qui rencontraient toujours le plus de succès,
mais jamais elle n'avait franchi le pas de s'exposer au grand public.
Et elle a bien fait : les critiques sont dithyrambiques, à tel point qu'on pense que c'est un
homme qui compose, c'est dire pour l'époque !
Saskia : Quelle a été la réaction de son frère Félix ?
Il a continué à désapprouver ce choix ou en tout cas à ne pas l'encourager.
Mais on ne saura jamais trop s'il avait peur du talent de sa soeur, ou s'il voulait
la protéger d'un monde musical difficile.
En tout cas pour Fanny, cette décision prise à l'encontre de son frère est difficile,
elle lui écrit : “J'espère ne pas vous faire honte.
Je ne suis pas une femme libre”.
*musique* Warum sind denn die Rosen so Blass de Fanny Mendelssohn