Pourquoi ce silence des femmes dans le monde du classique ? - Aliette de Laleu
Saskia de Ville : Et c'est l'heure de retrouver Aliette de Laleu, bonjour Aliette
Aliette : Bonjour Saskia, bonjour à toutes et à tous
Saskia : Aliette ce matin vous entendez un grand silence…
Aliette : Un silence assourdissant, celui du monde de la musique classique.
Il y a un mois, un géant d'Hollywood, Harvey Weinstein, tombait sous le coup des accusations
de harcèlement sexuels et de viols.
Depuis cette affaire, de nombreuses femmes ont pris la parole dans le monde du cinéma,
de la mode, en politique ou même, plus relativement, dans le sport pour témoigner et dénoncer.
En musique classique, on a pu entendre un message assez fort d'une chanteuse, Chloé Briot
au micro de France Musique qui disait : “Aucun chef d'orchestre n'aurait traité
un homme de pute. Moi, ça m'est arrivé”.
Mais il est bien seul.
Donc je me suis demandé pourquoi la parole des femmes ne s'est-elle pas libérée dans
ce milieu.
Et je me suis posée beaucoup de questions.
Saskia : Et la première, la musique classique est-elle épargnée
par ces affaires ?
C'est faux.
Tous les milieux sont touchés, et ceux où les postes à responsabilité sont majoritairement
occupés par des hommes comme en musique classique, d'autant plus.
Une récente étude britannique montre que les musiciens sont très touchés par la dépression
parce qu'ils sont notamment plus susceptibles d'être victimes de harcèlement et d'agressions
sexuelles.
Donc la question à poser c'est : pourquoi ce silence ?
Il y a d'abord la peur, dictée par la précarité du milieu de la musique.
Parler, dénoncer peut être un frein ou un arrêt complet de carrière.
Parmi les rares voix qui se sont élevées, celle de la contrebassiste Lauren Pierce illustre
bien le danger.
Après avoir subi du harcèlement sexuel en répétition, elle n'a pas parlé, de peur
de ne plus être invitée à jouer.
Même constat chez la mezzo soprano Susanne Mentzera qui a publié il y a un an un long
texte sur le harcèlement sexuel dans le milieu du classique : “Si je m'étais levée
contre ces hommes en les dénonçant, je sais que ma carrière aurait été stoppée il
y a bien longtemps…”
Saskia : Il y a eu quelques paroles de femmes sur le sujet …
Oui mais les témoignages se comptent sur les doigts d'une main.
Et les musiciennes font bien attention de ne sortir aucun nom.
C'est tout à fait compréhensible dans le sens où les initiatives comme #balancetonporc
n'ont pas vocation à lancer une chasse à l'homme mais à libérer la parole.
C'est tellement important..
Si on minimise les faits, gestes, ou mots déplacés, c'est parce qu'on les isole.
Or plus il y aura de témoignages, moins on tolérera le sexisme dans le monde du travail.
Seulement en musique classique on trouve nombreuses excuses face aux comportements sexistes.
La première est une excuse générationnelle : si un musicien d'un certain âge fait
une réflexion c'est parce qu'il fait partie de l'ancienne génération et ne
peut pas comprendre, donc on se tait.
La deuxième est une excuse artistique : si un artiste brillant parle mal aux femmes,
ça fait partie du personnage, et comme il est considéré comme un génie, on se tait.
Enfin la dernière excuse est celle du pouvoir : si un directeur, agent, chef d'orchestre
fait preuve de misogynie ou de discrimination, il a le pouvoir de faire ou défaire une carrière,
donc on se tait.
On pourrait aussi parler de l'équilibre fragile de l'orchestre, où l'harmonie
entre musiciens est essentielle.
Donc pour éviter tout conflit, pour ne pas faire de vagues, on préfère partir plutôt
qu'affronter des situations délicates.
Il ne faut pas aussi oublier que ce milieu est une niche.
Même les artistes les plus exposées qui auraient envie de partager leurs mauvaises
expériences peuvent avoir peur de ne pas être entendues, relayées, soutenues.
Car il en faut du soutien.
Témoigner, raconter, partager des souvenirs douloureux est une épreuve.
Et tout le monde n'est pas prêt à le faire.
Ces réponses non exhaustives peuvent expliquer le silence de ce milieu.
Quand tout le monde sait, mais que personne ne parle….
J'aimerais quand même finir sur une note positive.
Ce silence est un silence médiatique.
J'aimerais donc croire, espérer, que des femmes et des hommes parlent, au moins à
leurs proches, si ce n'est face aux institutions qui peuvent faire avancer les choses
Et que ce silence n'est qu'un reflet de ce milieu discret,
pudique, parfois trop poli.
*Musique* "Si tout ceci n'est qu'un rêve" de Lili Boulanger
Saskia : Merci Aliette de Laleu d'aborder cette question importante
d'ouvrir le débat à nouveau
On vous réécoute bien sûr sur francemusique.fr
on vous retrouve lundi prochain Aliette