Les gesticulations des chefs - Aliette de Laleu
- Saskia de Ville : comme tous les lundis, nous partons chasser les clichés sur
la musique classique avec Aliette de Laleu.
Bonjour Aliette, vous allez parler mieux que moi ce matin.
- Aliette de Laleu : je vais essayer.
Bonjour Saskia, bonjour à tous.
Je profite de cette matinale avec Daniel Barenboim pour parler d'une figure de la musique autant
crainte qu'admirée, un personnage incontournable, infatigable et immortel, j'ai nommé :
le chef d'orchestre.
Il existe beaucoup d'idée reçues autour du chef d'orchestre, sur son rôle, "mais
à quoi peut-il bien servir", sa personnalité, un chef d'orchestre est snob, caractériel, inaccessible...
Mais aussi sur ses mouvements pour diriger.
"Un jour le public comprendra que l'on bouge les bras sans savoir ce que l'on fait" : est-ce
que vous savez qui a dit cette phrase, Saskia ?
- Saskia de Ville : c'est une parodie, non ?
- Aliette de Laleu : Oui c'est une parodie, c'est un titre du journal parodique "Le Gorafi"
qui résume assez bien l'image que l'on peut parfois se faire du chef d'orchestre : une
personne majestueuse, perchée sur son estrade, habillée tout en noir, qui agite ses bras,
ses mains, sa baguette, danse, fait des mimiques, face à des musiciens imperturbables et concentrés.
Evidemment, c'est une caricature : tous les chefs d'orchestre ont leur propre manière
de diriger, il n'y en a pas une meilleure que les autres, il y a par contre des chefs
d'orchestre meilleurs que les autres, mais ça c'est un autre sujet.
Cependant, il y a quelques règles très basiques dans la direction d'orchestre qu'il est important
de connaître, ou au moins d'identifier pour arrêter de croire que toute l'énergie que
dépense le chef pendant un concert est inutile.
On va commencer avec la main droite du chef, c'est celle qui bat la mesure : d'un mouvement
vertical, le chef marque le tempo du morceau pour que tous les musiciens jouent en rythme.
Et la main gauche, c'est celle qui apporte la touche personnelle du chef d'orchestre,
elle indique les nuances, quand l'orchestre doit jouer plus ou moins fort, le phrasé
qui doit être lié ou détaché, et elle sert aussi à faire entrer les musiciens au
bon moment, ce qui est pratique pour les pupitres un peu tête en l'air.
Parfois, les deux mains du chef s'harmonisent pour guider l'orchestre, souvent c'est pour
accompagner une mélodie, ou c'est tout simplement pour donner de l'entrain, de la puissance,
ou une certaine couleur à un passage précis de l'oeuvre.
- Saskia de Ville : mais le chef d'orchestre ne se résume pas à tous ces mouvements de
bras et de main Aliette...
- Aliette de Laleu : c'est vrai que l'histoire a connu des chefs d'orchestre tellement expressifs
qu'ils dirigeaient avec leur corps entier, c'est toujours le cas aujourd'hui avec des
jeunes chefs comme Gustavo Dudamel, qui danse littéralement sur son estrade, et puis il
y a les chefs qui dirigent aussi avec leur visage, leur regard. je suis tombée il y
a quelques jours sur une vidéo de Leonard Bernstein en 1983, il dirigeait alors la Symphonie
n°88 de Joseph Haydn avec l'Orchestre philharmonique de Vienne : à la fin du morceau, il décide
de reprendre le dernier mouvement en bis, il donne le départ, et il baisse ses bras,
les musiciens continuent à jouer, et l'on peut voir le grand Bernstein sur son estrade
diriger simplement avec les expressions de son visage, il fronce les sourcils, écarquille
les yeux, sourit, s'assombrit, tourne la tête, fait la moue, et dirige avec brio le dernier
mouvement de la symphonie.