Les chanteuses d'opéra doivent elles être minces et belles pour faire carrière Aliette de Laleu
Saskia : Bonjour Aliette.
Aliette : Bonjour Saskia.
Saskia : On va encore parler d'opéra ce matin.
Aliette : Oui mais pas de Carmen, un autre sujet qui fait l'actualité.
Le débat a été lancé ou plutôt relancé par une soprano américaine : Lisette Oropesa.
* Extrait de Mendelssohn, Lisette Oropesa *
Dans une interview donnée au site Bachtrack, elle raconte pourquoi elle a décidé de perdre du poids.
Je la cite : « Il y avait des rôles auxquels je ne pensais même pas
parce que je ne ressemblais pas aux personnages ».
La chanteuse a donc entrepris un régime drastique et s'est mise sérieusement au sport.
Pour elle, la compétition est tellement forte dans le monde de l'opéra qu'il faut forcément
passer par ce lifting pour s'assurer une carrière.
Saskia : Elle raconte aussi dans l'interview que « Les gens écoutent avec leurs yeux ».
Aliette : Oui et les gens ce sont d'abord les directeurs de casting, soucieux d'assurer
la promotion d'artistes jeunes, talentueux et beaux.
En 2003, l'immense Deborah Voigt avait été virée d'une production d'Ariane à Naxos
avec le Royal Opera House de Londres parce qu'elle était trop grosse et ne pouvait
pas rentrer dans la petite robe noire prévue pour le rôle d'Ariane.
Cette année-là, la soprano décide de se faire poser un anneau gastrique.
Une opération très lourde qui lui a permis de perdre plus de la moitié de son poids initial.
Un choix médical puisqu'elle commençait à avoir des soucis de santé, mais aussi artistique.
Elle déclarait au Guardian : « J'aimerais croire que la chose la plus importante à l'opéra c'est la voix.
Mais c'est surtout un business comme un autre ».
Saskia : Oui effetivement, parce que parmi les gens qui écoutent avec leurs yeux il y a aussi les critiques…
Oui, une autre chanteuse en a fait les frais en 2014.
Tara Erraught avait reçu une pluie de critiques sur son physique après une production du
Chevalier à la rose de Strauss.
« Boulotte », « trapue », « pas attirante » ou encore « gros bébé joufflu », très classe...
Tout ce qu'il y a de plus charmant.
Ce genre de critiques renforce l'idée qu'une prise de rôle à l'opéra doit être la
plus réaliste possible.
Un constat partagé par le public qui s'attend à ce qu'une chanteuse ou un chanteur ressemble au personnage.
Or une voix ne correspond pas toujours à une allure ou à un physique.
Et ce n'est pas grave.
S'il y a bien un milieu où l'on pensait échapper aux standards de beauté,
c'est le monde lyrique où la voix passe avant tout.
Ou presque… La voix passe avant tout mais les mises en scène exigent parfois à des
artistes de grimper un escalier à toute vitesse avant de chanter un air.
Pour cela il faut une bonne condition physique.
La voix avant le physique mais le monde dans lequel on vit est dicté par des stéréotypes de beauté.
Donc les rôles de jolies jeunes filles amoureuses doivent être chantées par des artistes qui
entrent dans la case : taille 36, pas trop vieille, plutôt mignonne.
Enfin, la voix passe avant tout mais l'opéra c'est aussi visuel.
Les chanteurs et chanteuses sont tout aussi acteurs et actrices.
Ils doivent être crédibles dans leur jeu.
Ce qui nous amène forcément à Maria Callas, aussi bonne chanteuse que dramaturge qui a
perdu énormément de poids dans les années 50 pour être plus populaire, plus désirable, plus belle.
Un régime qui lui a sans doute coûté la vie.
* Extrait de “De cet affreux combat” du Cid de Massenet, par Maria Callas *
Le débat ne date donc pas d'hier.
Mais les artistes se mobilisent pour éviter que l'opéra devienne un monde où l'apparence domine tout.
La semaine dernière, une chanteuse, Danika Loren, a posé nue dans un magazine avec un
crédo : « À l'opéra, notre corps, c'est notre instrument ».
Elle affiche et assume son corps tel qu'il est, un corps avec des formes, un corps de
chanteuse lyrique, un corps de femme comme il en existe des milliards d'autres.
Et c'est cette diversité que l'on veut voir sur la scène lyrique.
Saskia : Merci beaucoup Aliette pour cette chronique qu'on réécoute sur francemusique.fr,
qu'on retrouve en vidéo sur les réseaux sociaux.