La nouvelle fin de Carmen : bonne ou mauvaise idée ? - Aliette de Laleu
Saskia de Ville : Bonjour Aliette
Aliette de Laleu : Bonjour Saskia
Saskia : Cette nuit a eu lieu la 75e cérémonie des Golden Globes marquée par le mouvement
hashtag #metoo hashtag #timesup avec des acteurs et des actrices vêtus de noir pour protester
contre les violences sexuelles après l'onde de choc déclenchée par l'affaire Weinstein.
Aliette vous revenez sur un autre scandale ce matin
Et encore le mot est faible apparemment…
Depuis quelques jours on ne parle que d'elle :
* Près des remparts de Séville, extrait de Carmen par Angela Gheorghiu*
Carmen a foutu un sacré bazar. Petit rappel des faits.
L'Opéra de Florence en Italie donne une nouvelle production de l'opéra de Bizet
avec une fin revisitée
Carmen au lieu d'être tuée par Don José, son ancien amant jaloux, elle se défend et
lui tire dessus avec un revolver.
Saskia : Et ce qui a posé problème c'est la justification de cette fin alternative.
Voilà. Trop soucieux de vouloir être dans l'ère du temps, le directeur de l'Opéra,
en accord avec le metteur en scène, a justifié cette nouvelle fin pour dénoncer les violences
faites aux femmes. Je cite : “On ne peut pas applaudir le meurtre d'une femme”.
Je ne sais pas qui à la fin de Carmen applaudit le geste de Don José en hurlant “qu'elle
crève la bohémienne” en tout cas moi j'applaudis la bêtise de ce genre d'argument.
Oui à l'opéra les femmes n'ont pas toujours le beau rôle. Elles sont souvent violentées,
tuées, violées. Mais s'il y en a bien un qui est une ode à la femme, à la liberté,
voire au féminisme, c'est Carmen. Histoire d'une femme libre qui préfère mourir plutôt
que de se soumettre à un homme. Croire que les gens applaudissent le meurtre d'une
femme c'est juste les prendre pour des idiots. Et masquer la violence pour dénoncer la violence,
un combat vain.
Sur la forme, je pense que cette initiative est inefficace. Mais sur le fond, changer
la fin de Carmen n'est ni crime ni une mauvaise idée.
Revisiter un livret montre que l'opéra n'est pas figé dans le temps. Depuis son
apparition et à chaque époque, des chefs, des metteurs et metteuses en scène apportent
leur vision de l'oeuvre. Cela implique des prises de risque, des libertés et ce n'est
pas la première fois que l'on coupe ou modifie une oeuvre. Olivier Py en 2012 avait
mis en scène à l'Opéra de Lyon une fausse mort de Carmen. Poignardée par Don José
elle se relevait ensuite et quittait la scène. Dmitri Bertman avait aussi présenté une
autre fin dans les années 90 où Carmen se fait tuer par la jalouse Micaela. Donc les
puristes qui crient à la censure doivent juste se rappeler que ce n'est pas une première,
ni un sacrilège de toucher à l'art lyrique.
Mais ces vives réactions sont positives ! Elles montrent que l'opéra est un monde vivant.
Lors de la création de l'oeuvre, en 1875 à l'Opéra Comique, l'accueil est glacial.
Voir sur scène une femme séductrice, libre, qui meurt à la fin, c'est le comble de
l'immoralité. A chaque époque ses polémiques. C'est un bon signe que l'opéra, malgré
son grand âge, continue de susciter des débats et controverses.
A tel point que Carmen s'est retrouvée dans toute la presse. L'opéra de Florence
a en tout cas bien réussi son coup de pub. Tout le monde avait son petit mot à dire
et malgré quelques bêtises racontées ici et là j'ai trouvé ça plutôt encourageant
de voir un sujet "musique classique" à la Une de l'actualité. C'est tellement rare
qu'il faut le souligner. Et ça a sûrement permis à de nombreuses personnes de se plonger
dans le livret ou dans les airs plus ou moins connus de ce chef d'oeuvre...
*En vain pour éviter, extrait de Carmen avec Angela Gheorghiu*
Saskia : Enfin ce scandale permet aussi de rappeler des chiffres essentiels…
Oui. Les chiffres des violences faites aux femmes. En 2016, en Italie, 150 femmes ont
été tuées les ¾ par un partenaire ou un membre de la famille. Et en France, une femme
meurt tous les 3 jours, tuée par son conjoint. On peut remercier Carmen de nous rappeler
ces statistiques inquiétantes.
*En vain pour éviter, extrait de Carmen avec Angela Gheorghiu*