La musique médiévale n'est que fête, vin et festin - Aliette de Laleu
Saskia de Ville : Bonjour, Aliette !
Aliette de Laleu : Bonjour, Saskia ! Bonjour à tous !
Saskia de Ville : Ce matin, on monte le ton pour anticiper, à 24 heures près,
la journée européenne de la musique ancienne qui aura lieu demain.
Vous nous emmener où, Aliette ?
Aliette de Laleu : Je vous emmène ce matin au Moyen Age, parce qu'aborder toute la musique
ancienne en trois minutes trente, c'est impossible.
On va rester sur une toute petite période de l'histoire, huit cent ans environ, et on
va aborder le cliché qui associe musique médiévale avec un côté uniquement festif.
On imagine bien le troubadour qui joue avec son luth des chansons à boire.
Ce n'est pas faux ! Certaines musiques du Moyen Age célèbrent allègrement bonne bouffe,
plaisirs de la chair et passion pour le vin...
Saskia de Ville : Je crois que Clément Mao-Takacs se l'imagine très bien ...
Aliette de Laleu : Voilà, le petit troubadour avec son luth...
Mais c'est aussi une musique qui parle beaucoup d'amour.
Cette époque nous livre les premières traces écrites des chansons amoureuses alors profitons en
pour explorer le romantisme version troubadour, ou plutôt version trobairitz.
Aliette de Laleu : Les trobairitz sont des femmes musiciennes et poètes du Moyen Age,
des troubadours au féminin.
On sait peu de choses sur leurs vies mais certaines étaient très connues, comme
Beatritz de Dia, appelée aussi la Comtesse de Die.
Une dame vertueuse et grande poète qui vivait en Provence.
Nous sommes en train d'écouter une de ses chansons "A chantar m'er de so qu'ieu non volria",
"je chanterai ce que j'aurais voulu ne jamais chanter".
C'est un poème lyrique très populaire car c'est la seule partition de cette période
composée par une femme qui a été conservée.
C'est très rare et précieux de pouvoir entendre cette musique et connaître les paroles qui
sont, à l'origine, en vieux provençal.
Mais je vais en lire un extrait traduit : "j'envoie cette chanson vers vous afin qu'elle soit
mon messager, je veux savoir ô mon plus bel ami pourquoi vous m'êtes si distant et cruel,
j'ignore si c'est orgueil ou mauvaise foi, mais plus que tout je veux qu'il vous soit
dit par ce message que trop d'orgueil a causé la perte de maintes gens".
Saskia de Ville : Mais que s'est-il passé pour qu'elle écrive des paroles si tristes,
Aliette ?
Aliette de Laleu : Une histoire d'amour somme toute assez banale...
Beatritz de Dia est jeune.
Elle aime follement un troubadour appelé Raimbaud d'Orange, mais il lui est infidèle
alors dans sa chanson elle exprime sa peine.
Elle lui rappelle qu'elle l'aime encore tout en lui reprochant doucement son abandon.
Finalement pas beaucoup de choses n'ont changées en amour depuis presque mille ans.
En musique, par contre, il y a eu quelques bouleversements...
Dans cette chanson, c'est une mélodie simple, on ne sait pas si elle était accompagnée
d'un instrument ou d'un petit ensemble, mais ce qu'on connait en revanche de cette trobairitz,
c'est qu'elle aimait beaucoup et écrivait beaucoup pour la flûte.
Dans cette version que l'on entend, c'est une voix de soprano accompagnée par une vièle.
Vous vous en doutez, les histoires du Moyen Age ne sont pas forcément fidèles à la
réalité, beaucoup de chercheurs ont tenté d'en savoir plus sur cette Béatrice de Dia
sans grand succès.
Et de nombreux débats sur son identité continuent d'alimenter des articles et des livres.
Mais derrières toutes ces discussions, le plus important c'est sa musique qui est d'une
beauté saisissante.
Aliette de Laleu : "A chantar m'er" interprété ici par l'ensemble Céladon et on n'oublie pas
demain, la journée de la musique ancienne célébrée un peu partout, notamment sur
France Musique et sur un site que je vous recomande : Rema, un réseau européen autour
de la musique ancienne.
Saskia de Ville : Merci beaucoup Aliette de Laleu, c'était magnifique.
Aliette de Laleu : C'était beau.
Saskia de Ville : Qu'est-ce que vous en avez pensé Clément Mao-Takacs ?
Clément Mao-Takacs : Je trouve qu'il n'y a rien de plus émouvant que cette essence
même de la plainte qui s'exhale comme ça, avec une voix quasiment seule, quasiment nue.
Ca me fait penser aussi que le premier opéra de Kaija Saariaho, "L'amour de loin", s'inspire
de la vie du troubadour Jaufre Rudel qui, comme cette femme troubadour, eh bien chantait
son amour de loin, son amour distant pour quelqu'un qu'il n'avait jamais vu.
Et je trouve qu'il n'y a rien de plus émouvant que cette idée de personnes qui communiquent
par la musique.
Saskia de Ville : Eh bien j'ai une bonne nouvelle pour vous, Clément, on va pouvoir réécouter
cette chronique à l'envie sur francemusique.fr.
Merci beaucoup, Aliette de Laleu ! Et je rappelle Clément Mao-Takacs le concert que vous donnerez
à la tête du Secession Orchestra, ce mercredi 22 mars à 20h, à l'auditorium du Musée
du Louvre, à Paris.
Vous serez également accompagné par la mezzo-soprano Marion Lebègue.
Merci beaucoup et bonne journée !
Clément Mao-Takacs : Merci, Saskia, bonne journée à vous !