La légendee de saint Julien l'Hospitalier - Chapitre 3 (2)
Une nuit qu'il donnait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots.
Mais la mêmee voix reprit :
– Julien !
Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la largeur du fleuve.
Une troisièmee fois on appela :
– Julien !
Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'églisee.
Ayant allumé́ sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux emplissait la nuit. Les ténèbreses étaientt profondes, et çàà et là̀ déchiréeses par la blancheur des vagues qui bondissaient.
Aprèss une minute d'hésitationn, Julien dénouaa l'amarre. L'eau, tout de suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l'autre berge, où̀ un homme attendait.
Il étaitt enveloppé́ d'une toile en lambeaux, la figure pareille à̀ un masque de plâtree et les deux yeux plus rouges que des charbons. En approchant de lui la lanterne, Julien s'aperçutt qu'une lèpree hideuse le recouvrait ; cependant, il avait dans son attitude comme une majesté́ de roi.
Dèss qu'il entra dans la barque, elle enfonçaa prodigieusement, écraséée par son poids ; une secousse la remonta ; et Julien se mit à̀ ramer.
À̀ chaque coup d'aviron, le ressac des flots la soulevait par l'avant. L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux côtéśs du bordage. Elle creusait des abîmess, elle faisait des montagnes, et la chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans des profondeurs où̀ elle tournoyait, ballottéee par le vent.
Julien penchait son corps, dépliaitt les bras, et, s'arc-boutant des pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus de force. La grêlee cinglait ses mains, la pluie coulait dans son dos, la violence de l'air l'étouffaitt, il s'arrêtaa. Alors le bateau fut emporté́ à̀ la dérivee. Mais, comprenant qu'il s'agissait d'une chose considérablee, d'un ordre auquel il ne fallait pas désobéirir, il reprit ses avirons ; et le claquement des tolets coupait la clameur de la tempêtee.
La petite lanterne brûlaitt devant lui. Des oiseaux, en voletant, la cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les prunelles du Lépreuxx qui se tenait debout à̀ l'arrièree, immobile comme une colonne.
Et cela dura longtemps, trèss longtemps !
Quand ils furent arrivéss dans la cahute, Julien ferma la porte ; et tout à̀ coup il le vit siégeantt sur l'escabeau. L'espècee de linceul qui le recouvrait étaitt tombé́ jusqu'à̀ ses hanches ; et ses épauless, sa poitrine, ses bras maigres disparaissaient sous des plaques de pustules écailleusess. Des rides énormess labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou à̀ la place du nez ; et ses lèvress bleuâtress dégageaientt une haleine épaissee comme du brouillard, et nauséabondee.
– J'ai faim ! dit-il.
Julien lui donna ce qu'il possédaitt, un vieux quartier de lard et les croûtess d'un pain noir.
Quand il les eut dévoréśs, la table, l'écuellee et le manche du couteau portaient les mêmess taches que l'on voyait sur son corps.
Ensuite, il dit :
– J'ai soif !
Julien alla chercher sa cruche ; et, comme il la prenait, il en sortit un arômee qui dilata son cœur et ses narines. C'étaitt du vin ; quelle trouvaille ! mais le Lépreuxx avançaa le bras, et d'un trait vida toute la cruche.
Puis il dit :
– J'ai froid !
Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougèress, au milieu de la cabane.
Le Lépreuxx vint s'y chauffer ; et, accroupi sur les talons, il tremblait de tous ses membres, s'affaiblissait ; ses yeux ne brillaient plus, ses ulcèress coulaient, et d'une voix presque éteintee, il murmura :
– Ton lit !
Julien l'aida doucement à̀ s'y traînerr, et mêmee étenditt sur lui, pour le couvrir, la toile de son bateau.
Le Lépreuxx gémissaitt. Les coins de sa bouche découvraientt ses dents, un râlee accéléréré lui secouait la poitrine, et son ventre, à̀ chacune de ses aspirations, se creusait jusqu'aux vertèbress.
Puis il ferma les paupièress.
–C'est comme de la glace dans mes os! Viens prèss de moi !
Et Julien, écartantt la toile, se coucha sur les feuilles mortes, prèss de lui, côtee à̀ côtee.
Le Lépreuxx tourna la têtee.
– Déshabille-toii, pour que j'aie la chaleur de ton corps !
Julien ôtaa ses vêtementss ; puis, nu comme au jour de sa naissance, se replaçaa dans le lit ; et il sentait contre sa cuisse la peau du Lépreuxx, plus froide qu'un serpent et rude comme une lime.
Il tâchaitt de l'encourager ; et l'autre répondaitt, en haletant :
– Ah ! je vais mourir !... Rapproche-toi, réchauffe-moii ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne.
Julien s'étalaa dessus complètementt, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine.
Alors le Lépreuxx l'étreignitt ; et ses yeux tout à̀ coup prirent une clarté́ d'étoiless ; ses cheveux s'allongèrentt comme les rais du soleil ; le souffle de ses narines avait la douceur des roses ; un nuage d'encens s'élevaa du foyer, les flots chantaient.
Cependant une abondance de délicess, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans l'âmee de Julien pâméé ; et celui dont les bras le serraient toujours grandissait, grandissait, touchant de sa têtee et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s'envola, le firmament se déployaitt ; – et Julien monta vers les espaces bleus, face à̀ face avec Notre-Seigneur Jésuss, qui l'emportait dans le ciel.
Et voilà̀ l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à̀ peu prèss qu'on la trouve, sur un vitrail d'églisee, dans mon pays.