×

Utilizziamo i cookies per contribuire a migliorare LingQ. Visitando il sito, acconsenti alla nostra politica dei cookie.

image

LA MACHINE À EXPLORER LE TEMPS, CHAPITRE VIII – EXPLORATIONS (2)

CHAPITRE VIII – EXPLORATIONS (2)

Je doutais de mes yeux.

« Le ciel s'éclaira vers l'est ; la lumière du jour monta, répandit une fois de plus ses couleurs éclatantes sur le monde, et je scrutai anxieusement les alentours. Mais je ne vis aucun vestige de mes formes blanches. C'étaient simplement des apparences du demi-jour.

« Si ces formes étaient des esprits, me disais-je, je me demande quel pourrait bien être leur âge. Car une théorie fantaisiste de Grant Allen me vint à l'esprit et m'amusa. Si chaque génération qui meurt, argumente-t-il, laisse des esprits, le monde en sera finalement surencombré. D'après cela, leur nombre eût été incalculable dans environ huit cent mille ans d'ici, et il n'eût pas été surprenant d'en voir quatre à la fois. Mais la plaisanterie n'était pas convaincante et je ne fis que penser à ces formes toute la matinée, jusqu'à ce que l'arrivée de Weena eût chassé ces préoccupations. Je les associais d'une façon vague à l'animal blanc que j'avais vu s'enfuir lors de ma première recherche de la Machine. Mais Weena fut une diversion agréable. Pourtant, ils devaient bientôt prendre tout de même une bien plus entière possession de mon esprit.

« Je crois vous avoir dit combien la température de cet heureux âge était plus élevée que la nôtre. Je ne puis m'en expliquer la cause. Peut-être le soleil était-il plus chaud, ou la terre plus près du soleil. On admet ordinairement que le soleil doit se refroidir et s'éteindre rapidement. Mais, peu familiers avec des spéculations telles que celles de Darwin le jeune, nous oublions que les planètes doivent finalement retourner l'une après l'autre à la masse, source de leur existence. À mesure que se produiront ces catastrophes, le soleil s'enflammera et rayonnera avec une énergie nouvelle ; il se pouvait que quelque planète eût subi ce sort. Quelle qu'en soit la raison, il est certain que le soleil était beaucoup plus chaud qu'il ne l'est actuellement.

« Enfin, par un matin très chaud – le quatrième, je crois –, comme je cherchais à m'abriter de la chaleur et de la forte lumière dans quelque ruine colossale, auprès du grand édifice où je mangeais et dormais, il arriva cette chose étrange : grimpant parmi ces amas de maçonnerie, je découvris une étroite galerie, dont l'extrémité et les ouvertures latérales étaient obstruées par des monceaux de pierres éboulées. À cause du contraste de la lumière éblouissante du dehors, elle me parut tout d'abord impénétrablement obscure. J'y pénétrai en tâtonnant, car le brusque passage de la clarté à l'obscurité faisait voltiger devant mes yeux des taches de couleur. Tout à coup, je m'arrêtai stupéfait. Une paire d'yeux, lumineux à cause de la réflexion de la lumière extérieure, m'observait dans les ténèbres.

« La vieille et instinctive terreur des bêtes sauvages me revint. Je serrai les poings et fixai fermement les yeux étincelants. Puis, la pensée de l'absolue sécurité dans laquelle l'humanité paraissait vivre me revint à l'esprit, et je me remémorai aussi son étrange effroi de l'obscurité. Surmontant jusqu'à un certain point mon appréhension, j'avançai d'un pas et parlai. J'avoue que ma voix était dure et mal assurée. J'étendis la main et touchai quelque chose de doux. Immédiatement les yeux se détournèrent et quelque chose de blanc s'enfuit en me frôlant. Je me retournai, la gorge sèche, et vis traverser en courant l'espace éclairé une petite forme bizarre, rappelant le singe, la tête renversée en arrière d'une façon assez drôle. Elle se heurta contre un bloc de granit, chancela, et disparut bientôt dans l'ombre épaisse que faisait un monceau de maçonnerie en ruine.

« L'impression que j'eus de cet être fut naturellement imparfaite ; mais je pus remarquer qu'il était d'un blanc terne et avait de grands yeux étranges d'un gris rougeâtre, et aussi qu'il portait, tombant sur les épaules, une longue chevelure blonde. Mais, comme je l'ai dit, il allait trop vite pour que je pusse le voir distinctement. Je ne peux même pas dire s'il courait à quatre pattes ou seulement en tenant ses membres supérieurs très bas. Après un moment d'arrêt, je le suivis dans le second monceau de ruines. Je ne pus d'abord le trouver ; mais après m'être habitué à l'obscurité profonde, je découvris, à demi obstruée par un pilier renversé, une de ces ouvertures rondes en forme de puits dont je vous ai dit déjà quelques mots. Une pensée soudaine me vint. Est-ce que mon animal avait disparu par ce chemin ? Je craquai une allumette et, me penchant au-dessus du puits, je vis s'agiter une petite créature blanche qui, en se retirant, me regardait fixement de ses larges yeux brillants. Cela me fit frissonner. Cet être avait tellement l'air d'une araignée humaine ! Il descendait au long de la paroi et je vis alors, pour la première fois, une série de barreaux et de poignées de métal qui formaient une sorte d'échelle s'enfonçant dans le puits. À ce moment l'allumette me brûla les doigts, je la lâchai et elle s'éteignit en tombant ; lorsque j'en eus allumé une autre, le petit monstre avait disparu.

« Je ne sais pas combien de temps je restai â regarder dans ce puits. Il me fallut un certain temps pour réussir à me persuader que ce que j'avais vu était quelque chose d'humain. Graduellement la vérité se fit jour : l'Homme n'était pas resté une espèce unique, mais il s'était différencié en deux animaux distincts ; je devinai que les gracieux enfants du monde supérieur n'étaient pas les seuls descendants de notre génération, mais que cet être blême, immonde, ténébreux, que j'avais aperçu, était aussi l'héritier des âges antérieurs.

« Je pensai aux hautes tours où l'air tremblotait et à ma théorie d'une ventilation souterraine. Je commençai à soupçonner sa véritable importance.

« Que vient faire ce lémurien, me demandais-je, dans mon schéma d'une organisation parfaitement équilibrée ? Quel rapport peut-il bien avoir avec l'indolente sérénité du monde d'au-dessus ? Et que se cache-t-il là-dessous, au fond de ce puits ? » Je m'assis sur la margelle, me disant qu'en tous les cas, il n'y avait rien à craindre, et qu'il me fallait descendre là-dedans pour avoir la solution de mes difficultés. En même temps, j'étais absolument effrayé à l'idée de le faire ! Tandis que j'hésitais, deux des habitants du monde supérieur se poursuivant dans leurs jeux amoureux, l'homme jetant des fleurs à la femme, qui s'enfuyait, vinrent jusqu'au pan d'ombre épaisse où j'étais.

« Ils parurent affligés de me trouver là, appuyé contre le pilier renversé et regardant dans le puits. Il était apparemment de mauvais goût de remarquer ces orifices ; car lorsque j'indiquai celui où j'étais, en essayant de fabriquer dans leur langue une question à son sujet, ils furent visiblement beaucoup plus gênés et ils se détournèrent. Mais comme mes allumettes les intéressaient, j'en enflammai quelques-unes pour les amuser. Je tentai à nouveau de les questionner sur ce puits, mais j'échouai encore. Aussi je les quittai sur le champ, me proposant d'aller retrouver Weena et voir ce que je pourrais tirer d'elle. Mais mon esprit était déjà en révolution, mes suppositions et mes impressions se désordonnaient et glissaient vers de nouvelles synthèses. J'avais maintenant un fil pour trouver l'objet de ces puits, de ces cheminées de ventilation, et le mystère des fantômes : pour ne rien dire de l'indication que j'avais maintenant quant à la signification des portes de bronze et au sort de la Machine. Très vaguement, une explication se suggéra qui pouvait être la solution du problème économique qui m'avait intrigué.

« Voici ce nouveau point de vue. Évidemment cette seconde espèce d'hommes était souterraine. Il y avait trois faits, particulièrement, qui me faisaient penser que ses rares apparitions au-dessus du sol étaient dues à sa longue habitude de vivre sous terre. Tout d'abord, il y avait l'aspect blême et étiolé commun à la plupart des animaux qui vivent dans les ténèbres, le poisson blanc des grottes du Kentucky, par exemple ; puis, ces yeux énormes avec leur faculté de réfléchir la lumière sont des traits communs aux créatures nocturnes, témoins le hibou et le chat. Et enfin, cet évident embarras au grand jour, cette fuite précipitée, et cependant maladroite et gauche, vers l'obscurité et l'ombre, et ce port particulier de la tête tandis que le monstre était en pleine clarté, tout cela renforçait ma théorie d'une sensibilité extrême de la rétine.

« Sous mes pieds, par conséquent, la terre devait être fantastiquement creusée et percée de tunnels et de galeries, qui étaient la demeure de la race nouvelle. La présence de cheminées de ventilation et de puits au long des pentes de la colline – partout, en fait, excepté au long de la vallée où coulait le fleuve – indiquait combien ses ramifications étaient universelles. Quoi de plus naturel que de supposer que c'était dans ce monde souterrain que se faisait tout le travail nécessaire au confort de la race du monde supérieur ? L'explication était si plausible que je l'acceptai immédiatement, et j'allai jusqu'à donner le pourquoi de cette division de l'espèce humaine. Je crois que vous voyez comment se présente ma théorie, encore que, pour moi-même, je dusse bientôt découvrir combien elle était éloignée de la réalité.

« Tout d'abord, procédant d'après les problèmes de notre époque actuelle, il me semblait clair comme le jour que l'extension graduelle des différences sociales, à présent simplement temporaires, entre le Capitaliste et l'Ouvrier ait été la clef de la situation. Sans doute cela vous paraîtra quelque peu grotesque – et follement incroyable – mais il y a dès maintenant des faits propres à suggérer cette orientation. Nous tendons à utiliser l'espace souterrain pour les besoins les moins décoratifs de la civilisation ; il y a, à Londres, par exemple, le Métropolitain et récemment des tramways électriques souterrains, des rues et passages souterrains, des restaurants et des ateliers souterrains, et ils croissent et se multiplient. Évidemment, pensais-je, cette tendance s'est développée jusqu'à ce que l'industrie ait graduellement perdu son droit d'existence au soleil. Je veux dire qu'elle s'était étendue de plus en plus profondément en de plus en plus vastes usines souterraines, y passant une somme de temps sans cesse croissante, jusqu'à ce qu'à la fin… Est-ce que, même maintenant un ouvrier de certains quartiers ne vit pas dans des conditions tellement artificielles qu'il est pratiquement retranché de la surface naturelle de la terre ?

« De plus, la tendance exclusive de la classe possédante – due sans doute au raffinement croissant de son éducation et à la distance qui s'augmente entre elle et la rude violence de la classe pauvre – la mène déjà à clore dans son intérêt de considérables parties de la surface du pays. Aux environs de Londres, par exemple. La moitié au moins des plus jolis endroits sont fermés à la foule. Et cet abîme – dû aux procédés plus rationnels d'éducation et au surcroît de tentations, de facilités et de raffinement des riches –, en s'accroissant, dut rendre de moins en moins fréquent cet échange de classe à classe, cette élévation par intermariage qui retarde à présent la division de notre espèce par des barrières de stratification sociale. De sorte qu'à la fin, on eut, au-dessus du sol, les Possédants, recherchant le plaisir, le confort et la beauté et, au-dessous du sol, les Non-Possédants, les ouvriers, s'adaptant d'une façon continue aux conditions de leur travail. Une fois là, ils eurent, sans aucun doute, à payer des redevances, et non légères, pour la ventilation de leurs cavernes ; et s'ils essayèrent de refuser, on put les affamer ou les suffoquer jusqu'au paiement des arrérages. Ceux d'entre eux qui avaient des dispositions à être malheureux ou rebelles durent mourir ; et, finalement, l'équilibre étant permanent, les survivants devinrent aussi bien adaptés aux conditions de la vie souterraine et aussi heureux à leur manière que la race du monde supérieur le fut à la sienne. À ce qu'il me semblait, la beauté raffinée et la pâleur étiolée s'ensuivaient assez naturellement.

« Le grand triomphe de l'humanité que j'avais rêvé prenait dans mon esprit une forme toute différente. Ce n'avait pas été, comme je l'avais imaginé, un triomphe de l'éducation morale et de la coopération générale.

Learn languages from TV shows, movies, news, articles and more! Try LingQ for FREE