Leçon 42 - Question de chance II
(Jeudi matin, à 7 heures 15, le téléphone sonne chez les Belleau. Mireille vient, à moitié endormie, à l'appareil.)
Robert: Nous avons gagné!
Mireille: Nous avons gagné? Qui est-ce qui a gagné?
Robert: Nous! Toi et moi!
Mireille: Nous avons gagné quelque chose? Qu'est-ce que nous avons gagné?
Robert: 400.000 francs! Oui, c'est dans le journal! Tous les billets qui se terminent par 8127 gagnent 400.000 francs!
Mireille: 400.000 balles! Ce billet de loterie gagne 400.000 francs? Oh, mais tu n'as acheté qu'un dixième! Ça, c'est malin, alors! Je prends la peine de choisir un billet gagnant, pour la première fois de ma vie, et toi, tu n'achètes qu'un dixième! Ça ne fait que 40.000 francs.
Robert: Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
Mireille: Ben, oui! Ce que nous avons acheté l'autre jour, ce n'est pas le billet entier, ce n'est qu'un dixième. Le billet a gagné 400.000F. Chaque dixième a gagné 400.000F divisé par 10. Ça fait 40.000. C'est simple, non?
Robert: Tu veux dire qu'on n'a gagné que 40.000F?
Mireille: Ben, oui! Remarque que 40.000F, ce n'est pas si mal que ça! C'est déjà pas mal! Te voilà riche! Qu'est-ce que tu vas faire de cet argent?
Robert: Je ne sais pas. Qu'est-ce que tu suggères?
Mireille: Eh bien, tu pourrais entretenir une danseuse de l'Opéra, bien que ça ne se fasse plus beaucoup aujourd'hui. C'était plutôt pour les riches banquiers du siècle dernier. Ou tu pourrais acheter une île déserte dans le Pacifique, ou aller explorer les sources de l'Amazone. Ça se fait beaucoup, ces temps-ci, les sources de l'Amazone. Mais avec 40.000F, tu n'iras pas loin; c'est cher, pour remonter l'Amazone!
Robert: Non. De toute façon, l'Amérique du Sud, je connais. Ça ne m'intéresse pas—à moins que tu viennes, bien sûr. Mais avec tous ces piranhas, ce n'est pas commode pour se baigner. Tu ne préférerais pas qu'on aille explorer la France? Ce serait moins dangereux.
Mireille: Oh, la France, tu sais, je connais un peu. J'avais d'autres projets pour cet été. J'avais pensé à la Yougoslavie, ou la Suède. Ou alors les chutes du Zambèze, ou les chutes d'Iguaçu, ou les chutes du Niagara. Tu vois, ce qui m'attirerait, ce serait plutôt la nature sauvage, la grande nature américaine.
Robert: Écoute, il faut que nous en parlions, mais pas au téléphone. On ne pourrait pas se voir?
Mireille: Quand?
Robert: Maintenant!
Mireille: Ben non, écoute! Tu as vu l'heure qu'il est? Il n'est même pas 7 heures et demie. Je ne suis pas habillée, et il faut que je fasse déjeuner Marie-Laure.
Robert: Bon, alors à neuf heures.
Mireille: Disons dix heures, au Luxembourg, près de la fontaine Médicis.
Robert: Bon, d'accord.
(Mireille téléphone aussitôt à Hubert.)
Mireille: Allô, Hubert! Qu'est-ce que tu fais à midi? Tu es libre? On déjeune ensemble? Où ça? Ah, rue de Rivoli chez Angélina? OK, si tu veux. Ben, à midi et demie chez Angélina. Je t'embrasse. À tout à l'heure. Salut!
(Et Mireille va préparer le petit déjeuner.)
Mireille: Alors, Marie-Laure, ça y est? Tu es prête?
Marie-Laure: Ouais, j'arrive. Je ne trouve pas mon livre de français!
Mireille: Dépêche-toi!
(Marie-Laure s'installe devant son bol de chocolat à la table de la cuisine, et se fait une tartine avec un fond de pot de confiture.)
Marie-Laure: La confiture, c'est comme la culture: moins on en a, plus on l'étale, comme dit Tante Georgette.
(Robert, lui, dès dix heures moins dix, fait les cent pas devant la fontaine Médicis. Il a déjà acheté une carte de l'ensemble du réseau routier français, la carte Michelin numéro 989. Enfin, à dix heures dix, Mireille arrive.)
Robert: Te voilà! Tu as mis le temps. Écoute, voilà ce que je te propose: avec nos 40.000F, on loue une voiture, et on part sur les routes.
Mireille: Eh là, eh là, doucement! Ne t'excite pas! Minute papillon, je ne t'ai pas encore dit que je partais, moi!
Robert: Tu ne peux pas me laisser partir tout seul; je me perdrais! Tu sais bien que je suis venu en France pour me trouver. Tu verras, ce sera très amusant! On ira où on voudra, on pourra s'arrêter dans les auberges de jeunesse—il paraît que c'est très bon marché—on pourra faire du camping. Et puis, de temps en temps, avec tout l'argent qu'on a, on pourra descendre dans les palaces, rien que pour voir la tête des clients quand ils nous verront arriver avec nos sacs à dos et nos sacs de couchage, et nos barbes de trois semaines!
Mireille: Mais je n'ai aucune intention de me laisser pousser la barbe! Et puis, j'ai bien un sac de couchage, comme toutes les jeunes filles de bonne famille, mais je n'ai pas de sac à dos. Et puis, tu sais, je n'ai pas grand-chose comme matériel de camping.
Robert: Pas de problème. C'est simple: il n'y a qu'à en acheter.
Mireille: Si tu veux, mais rien ne presse. De toute façon, moi, je ne peux pas m'en aller avant quinze jours. J'ai un examen à passer de lundi en huit. Et puis, il faut que je dise au revoir à mes enfants!
Robert: Quels enfants?
Mireille: Un groupe de gosses dont je m'occupe. Mais si tu veux, on peut toujours aller faire un tour dans un magasin, si ça t'amuse. Ça n'engage à rien.
Robert: Eh, prenons un taxi! Maintenant qu'on roule sur l'or, on peut se payer ce luxe. On va rouler en taxi. Tiens, en voici justement un!
(Mireille ouvre la portière et se baisse pour entrer dans le taxi. Soudain, elle recule avec un cri, “Ah!” Et elle referme la portière du taxi qui démarre aussitôt.)
Robert: Qu'est-ce qu'il y a?
Mireille: Rien, il était pris. Il y avait quelqu'un dedans. Un drôle de type, tout en noir. Il me semble que je l'ai déjà vu quelque part. Il a fait comme s'il voulait m'attraper le bras et me faire monter dans le taxi.
Robert: Tu es folle!
Mireille: Mais non, je t'assure! Il a avancé vers moi, une main velue, horrible! Avec des ongles en deuil!
Robert: Bizarre, bizarre!