Leçon 40 - Divertissements V
(La terrasse du Fouquet's. On entend des fragments de conversation un peu snob. “Vous avez vu le dernier film de Godard? C'est absolument génial. Vous trouvez?”... Quatre jeunes gens sont assis à une table... À la table à côté, un homme tout en noir les regarde avec attention.)
Jean-Pierre: Eh, vous avez vu les yeux du type, à côté?
Mireille: Eh bien, quoi? Qu'est-ce qu'ils ont, ses yeux? Il a un oeil qui dit zut à l'autre, comme mon oncle Victor?
Jean-Pierre: Non, non, ce sont les deux! Ce sont ses deux yeux qui disent zut à je ne sais pas qui.
Robert: Comment ça?
Jean-Pierre: En morse!
Hubert: Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
Jean-Pierre: Si, si, regardez: il cligne d'un oeil, c'est un point; il cligne des deux yeux, c'est un trait. Trait, trait, point, point: "Z". Point, point, trait: "U". Un point: "T". Je croyais qu'il faisait de l'oeil à Mireille. Non, non, non! Pas du tout! C'est un message!
Hubert: Sûrement! Ça doit être un dangereux espion!
Mireille: Attention, il nous écoute. Reprenons la conversation comme si de rien n'était.
Robert: Quel est l'avenir du théâtre?
Jean-Pierre: Nul! L'avenir est au cinéma et à la télévision.
Hubert: C'est faux! Rien ne pourra jamais remplacer la présence de l'acteur en chair et en os.
Mireille: Hubert a raison. Le cinéma, c'est de la conserve. C'est mécanique. Tandis qu'au théâtre, l'acteur reste en contact avec le public. Au théâtre, un bon acteur modifie constamment son jeu d'après la réaction du public.
Jean-Pierre: Oui, mais au théâtre, le spectacle est éphémère, tandis qu'au cinéma, c'est fixé pour toujours. Avec les cinémathèques, à Chaillot, à Beaubourg, ou avec la vidéo, vous pouvez voir presque tous les bons films qui ont été tournés depuis que le cinéma existe. Le Misanthrope, mis en scène et joué par Molière, c'était sûrement génial, oui, mais personne ne pourra plus jamais le voir!
Robert: Et puis, le cinéma dispose de moyens tellement plus considérables que le théâtre! Au cinéma, on peut mettre deux mille figurants dans une plaine de Russie, avec des canons, des charges de cavalerie, et une armée perdue dans la neige.
Mireille: L'armée perdue dans la neige, moi, j'ai vu ça au théâtre, dans Ubu Roi, sur une toute petite scène. Il y avait tout simplement un bonhomme avec une pancarte qui disait: “L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine.”
Robert: Oui, mais au cinéma, il est plus facile de jouer avec le temps et l'espace. Tous les trucages sont possibles: on peut transformer un monstre en prince charmant, faire sauter la tour Eiffel, incendier la tour Montparnasse.
Jean-Pierre: Et puis, au cinéma, il y a la possibilité de doublage dans toutes les langues.
Mireille: Ah, eh bien, ça, je m'en passerais! Quelle horreur! Je déteste les films doublés. Il n'y a rien de plus faux!
Robert: Moi aussi, je préfère les V.O. [version originale], avec des sous-titres pour les films japonais.
Mireille: Parce que son japonais est un peu rouillé!
Jean-Pierre: Moi, il n'y a que le cinéma, le music-hall, et le cirque qui m'intéressent.
Hubert: Le cirque? “Panem et circenses!” [Ç'est du latin: "du pain et des jeux."] Vous avez des goûts bien vulgaires. Parlez-moi plutôt du ballet, de la danse moderne ou classique. Mais le music-hall, c'est pour les voyeurs qui prennent leur pied à regarder des femmes nues en train de lever la jambe, c'est tout!
Jean-Pierre: Mais non, pas du tout! Le music-hall, c'est le conservatoire de la culture contemporaine. Je ne parle pas des spectacles de music-hall comme ceux des Folies-Bergère ou du Concert Mayol, non! Je veux dire les grands récitals de Montand ou, autrefois, Brel, Brassens, à Bobino ou à l'Olympia. Et aussi les spectacles de cabaret et de café-théâtre avec Raymond Devos, Villeret, Coluche, Zouc.
Mireille (à voix basse): Eh, le type nous écoute toujours?
Jean-Pierre: Ça alors, c'est bizarre!
Mireille: Quoi, qu'est-ce qu'il y a?
Jean-Pierre: Il n'est plus là. Mais à sa place, il y a une bonne soeur, tout en noir, qui lit La Croix. On dirait qu'elle fait du morse avec sa cornette!