Leçon 32 - Résidences I
(Jeudi soir, Robert va dîner chez les Belleau. Il est un peu perdu. Il arrête un passant.)
Robert: Pardon, Monsieur, excusez-moi; je suis un peu perdu. La rue de Vaugirard, s'il vous plaît? C'est par ici? C'est de quel côté? C'est par là?
Le passant: Non, c'est par là. C'est tout près. Vous y êtes presque.
Robert: Merci.
Le passant: Je vous en prie.
(En effet, peu après, Robert débouche dans la rue de Vaugirard. “52, ça doit être par là. 54! Non, alors, c'est par ici. 46 ... 28 ... 12! Il n'y a pas de 18? Ça n'existe pas? Ah! Ça, alors! Est-ce que Mireille m'aurait donné un faux numéro?” Ah, mais non! Voilà, 18, c'est ici.)
(C'est un immeuble assez ancien, à cinq étages, avec un sixième étage sous le toit. Près de la porte d'entrée, il y a un bouton et un petit écriteau qui dit: “Sonnez et entrez.” Robert appuie sur le bouton, pousse la porte, et entre. La lumière s'éteint aussitôt! Le vestibule est sombre et sent le pipi de chat. Robert cherche une liste des locataires. Il n'y en a pas. Il se dit qu'il aurait dû demander à Mireille à quel étage elle habitait. Cela aurait été plus simple.)
(Sur la porte vitrée de la loge de la concierge, il y a un écriteau qui dit: “Frappez fort.” Robert frappe: aucun effet. Il frappe plus fort.)
La concierge: Oui! Qu'est-ce que c'est? Entrez!
Robert: Belleau, s'il vous plaît.
La concierge: Georgette Belleau? Au cinquième, au fond de la cour.
Robert: Non, M. et Mme Belleau.
La concierge: Ah, eux, ils habitent au quatrième droite. Prenez l'escalier, en face, l'ascenseur ne marche pas.
Robert: Merci.
(L'ascenseur est petit et paraît fragile. Même s'il avait marché, Robert aurait sans doute préféré monter à pied. Au pied de l'escalier, au rez-de-chaussée, un petit écriteau ordonne: “Essuyez-vous les pieds.” Robert obéit: il s'essuie les pieds. Arrivé sur le palier du quatrième, il remarque près de la porte de droite une petite carte de visite qui dit: “M. François Belleau, Ingénieur ECAM.” Il donne un coup de sonnette discret. Une jeune fille souriante ouvre. Ce n'est pas Mireille.)
Robert: Excusez-moi, j'ai dû me tromper; je cherchais les Belleau.
La jeune fille: C'est bien ici, vous ne vous êtes pas trompé. Vous devez être M. Taylor, sans doute? Je suis Colette Besson, une amie de Mireille. Entrez donc!
(Dans l'entrée, Robert remarque un grand vase avec une demi-douzaine de roses qui se reflètent dans un miroir, ce qui complète heureusement la douzaine.)
Marie-Laure: C'est l'Américain!
Colette: Voyons, Marie-Laure, veux-tu être polie! Qu'est-ce que c'est que ces manières?
Marie-Laure: C'est mon cow-boy adoré! Salut, cow-boy! Où est-ce que tu as laissé ton cheval?
Robert: Je l'ai attaché dans le jardin, en bas.
Marie-Laure: Tu as bien fait, parce qu'ici, on n'a pas de place. Et tu sais, on n'a pas trop l'habitude de recevoir des cow-boys avec des chevaux.
Colette: Si vous voulez bien vous asseoir un instant au salon, je vais prévenir Mme Belleau.
(La pièce dans laquelle se trouve Robert est une assez grande salle de séjour qui communique avec la salle à manger où la table est déjà mise pour sept couverts. Divan, quelques chaises, des fauteuils Louis XVI et Second Empire, un piano. Au mur, deux ou trois tableaux modernes. Mme Belleau entre, suivie de M. Belleau.)
Mme Belleau: Monsieur Taylor! Je suis enchantée de faire votre connaissance. (Madame). Les Courtois nous ont beaucoup parlé de vous!
M. Belleau: Monsieur Taylor, très heureux de vous connaître.
(Enfin, c'est Mireille qui entre.)
Mireille: Bonjour, Robert! Comment vas-tu? Je vois que tu as déjà fait la connaissance de mes parents! Marie-Laure, éteins la télé, s'il te plaît!
(C'est le bulletin météo du journal télévisé, et Robert, tout étonné, reconnaît le présentateur: c'est lui qui lui a indiqué la rue de Vaugirard, quand il était un peu perdu.)
Robert: Mais je le connais, ce monsieur!
Mme Belleau: Vraiment?
M. Belleau: Pas possible!
Marie-Laure: Sans blague!
Mireille: Mais tu connais Alain Gillot-Pétré? Depuis quand?
Robert: Depuis tout à l'heure. Je l'ai rencontré dans la rue. J'étais un peu perdu; il m'a indiqué la rue de Vaugirard.
Mme Belleau: Et il y a longtemps que vous l'avez vu?
Robert: Non, tout à l'heure! Il y a une demi-heure, peut-être.
M. Belleau: Eh bien, il a fait vite pour aller au studio!
Robert: Il avait l'air pressé.
Marie-Laure: Et tu lui as parlé?
Robert: Oui.
Marie-Laure: Il va peut-être parler de toi: un cow-boy américain perdu dans les rues de Paris!
Mireille: Marie-Laure, tu es insupportable!
M. Belleau: Dites donc, il fait bien chaud, ici. Allons un moment sur le balcon, je vous montrerai la vue. Une vue imprenable, comme vous voyez, avec les jardins du Luxembourg juste en face. Là, le Sénat, naturellement. Là-bas, à gauche, c'est le Panthéon, et sur la droite, là-bas, hélas, la tour Montparnasse. Cinquante-huit étages! Une horreur! Une catastrophe! On la voit de tout Paris!
Robert: Et la tour Eiffel, on ne la voit pas?
M. Belleau: Non, pas d'ici; elle est plus à droite. On la voit des pièces qui donnent sur la cour. Venez, Monsieur Taylor. Ici, c'est notre chambre. Là, la salle de bains. On ne peut pas voir la tour Eiffel d'ici. Mais on peut en apercevoir le sommet des pièces qui sont de ce côté, sur la cour.
Robert: Vous avez vraiment un très bel appartement.
(M. Belleau et Robert reviennent vers le salon, en passant devant la cuisine.)
M. Belleau: Eh bien, on dirait que tout le monde est à la cuisine! Nous aimons bien cet appartement. Nous habitions déjà ici quand Mireille est née. Il est très bien situé, en plein midi. Il y a beaucoup de soleil. Excusez-moi une minute, je vais préparer les apéritifs.
(Robert et Mireille sont un instant seuls sur le balcon.)
Robert: C'est vrai que vous avez une vue magnifique!
Mireille: Oui. Dis donc, je voulais te dire, mes parents ont invité un copain à moi, Hubert de Pinot-Chambrun. C'est un ami d'enfance. Il vient d'une famille très aristocratique. Il est toujours en train de parler de sa famille, de ses ancêtres, de leurs chasses, de leurs chevaux, de leurs châteaux. La famille possède une grosse entreprise de construction. Il ne faut pas trop le prendre au sérieux, parce qu'en fait, il joue, et il joue remarquablement bien son rôle de grand aristocrate. C'est un drôle de type, tu verras. Il est très amusant. Enfin, moi, il m'amuse; il m'amuse énormément.
(Un coup de sonnette impérieux. . . .)
Mireille: Tiens! Ça doit être lui!