#94 - Faut-il commémorer Napoléon ? (2)
L'esclavage avait été aboli en 1794 par la Révolution française au nom du principe d'égalité entre les êtres. Il est rétabli en 1802 par le Premier Empire par pur pragmatisme. Il s'agit alors d'un contexte de rivalité avec l'Angleterre. Les planteurs des Caraïbes françaises ayant favorisé l'occupation du Royaume-Uni pendant la période où l'abolition théorique de l'esclavage avait été décrétée. Abolition théorique puisqu'elle n'a jamais été mise en œuvre dans les territoires qui étaient alors largement passés sous souveraineté britannique. Donc, en réalité, ce rétablissement de l'esclavage est uniquement pour Napoléon, perçu comme un moyen de récupérer les colonies françaises, de développer l'économie sucrière et, d'un point de vue géopolitique, de récupérer son influence dans les Caraïbes. On a longtemps prêté à Joséphine de Beauharnais une intervention personnelle dans ce rétablissement de l'esclavage. Elle était évidemment la première épouse de Napoléon 1er, elle-même issue d'une famille de Martinique, de planteurs donc établis à la Martinique. Et ses propres enfants, issus d'un premier mariage, étaient eux-mêmes propriétaires de plusieurs plantations à Saint-Domingue. Cette légende noire, qui prête à Joséphine une intervention auprès de Napoléon pour ses propres intérêts personnels, est largement fausse. La première décision et le gros enjeu pour la France, ce sont les intérêts économiques et stratégiques.
Donc c'était plus une question de «pragmatisme» qu'un point de vue plutôt idéologique. Tout à fait. On est dans le pur pragmatisme. Il s'agit de reprendre le contrôle des îles au détriment du Royaume-Uni et non un quelconque… une quelconque idéologie, une quelconque histoire de valeurs. Ce serait complètement anachronique aussi de penser ça.
Et quelles conséquences a eues cette décision de Napoléon et ce rétablissement de l'esclavage ? Ce rétablissement de l'esclavage a pour conséquence de permettre à la France de récupérer les îles, mais évidemment perpétue l'exploitation de l'homme noir par l'homme blanc jusqu'en 1848, puisque c'est la deuxième République qui abolit cet esclavage définitivement en ce qui concerne les colonies françaises. Une première avancée avait été accomplie en 1815, le Congrès de Vienne avait interdit la traite négrière, mais ce sont encore des dizaines de milliers de personnes qui payent de leur vie cette décision de rétablissement de l'esclavage pour le simple rétablissement d'une puissance politique et économique de la France. Et ensuite, les autres grands perdants, ou plutôt les grandes perdantes du règne de Napoléon, ce sont les femmes, en particulier avec la place qu'il leur a donnée dans le Code civil. Est-ce que Napoléon était simplement un homme de son époque ou alors, est-ce que lui, personnellement, était plus patriarche que les autres, selon vous ?
Alors, Napoléon est largement un homme de son époque. On lit parfois que ses représentations méridionales ont pesé sur sa représentation de la femme. À titre personnel, je souscris peu à ce genre de clichés, peu importe sa région d'origine en France, à mon sens, ce n'est pas directement lié. On lui prête notamment cette maxime : «La femme est la propriété de l'homme, comme l'arbre fruitier est celle du jardinier.» La femme servant donc à l'homme pour assurer sa reproduction. Mais ces idées sont largement partagées dans la France du début du 19ème siècle. Il n'y a pas véritablement de débat sur la place de la femme dans la société. Comme on a pu le penser à travers la Révolution française, la femme est largement pensée comme mineure, même au sein de cet épisode.
Donc pour vous, le Code civil, c'est pas spécialement un retour en arrière par rapport aux «avancées» de la Révolution ? Absolument pas. Le Code civil est profondément misogyne. Il exprime clairement que les femmes doivent obéissance à leur mari. Le mariage demeure cette institution profondément inégalitaire. Juste pour prendre un exemple pour alimenter ce discours autour d'un Code civil misogyne : un mari peut demander le divorce en cas d'adultère. Pour la femme, il faut que l'adultère soit commis à domicile. Les peines sont différentes : la femme risque l'emprisonnement de trois mois à deux ans de prison, pour l'homme c'est une simple amende de 100 à 2 000 francs. Donc, le Code civil est bien misogyne. Un exemple encore plus frappant, même si le jeu de mot est involontaire : pour l'homme, il est même autorisé d'user de la violence conjugale. L'homme peut ainsi joindre la force à l'autorité. C'est écrit clairement dans le Code civil, aboli depuis, évidemment. Même si dès l'origine, le Code civil mentionne que cette force, il doit l'utiliser avec modération. Mais on a bien un code civil qui est profondément misogyne.
Pourtant, ça ne représente en rien un retour en arrière. Sous la Révolution, l'espoir des femmes a été globalement déçu. Il y a bien eu un engagement réel des femmes sous la Révolution, l'émergence d'une parole féministe. On pense bien évidemment à Olympe de Gouges, qui a donc proposé une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Mais les femmes ne sont absolument pas récompensées de cet engagement et elles restent largement les grandes perdantes de la Révolution française. Pour faire très simple et également très court, à la fin du 18ème siècle, on pense la femme en fonction d'un rapport genré entre les sexes. Les femmes doivent s'occuper du domicile, être les gardiennes du foyer, alors qu'aux hommes, on réserve le domaine extérieur : la politique. Et donc le Code civil ne correspond en rien à un retour en arrière, mais il est plutôt un moyen d'affirmer un état de fait sur une condition féminine jugée inférieure. Alors maintenant, pour finir, on va s'intéresser de plus près à cette polémique autour de la commémoration. Selon vous, quel héritage Napoléon nous a laissé ? On entend parfois cette citation : «Napoléon, est une part de nous.» Est-ce que vous êtes d'accord avec ça ? Est-ce que pour vous Napoléon a toujours une place prépondérante dans l'identité française ? Alors, Napoléon en tant que tel, pas nécessairement. En revanche, les innovations mises en place par Napoléon ont évidemment façonné la France contemporaine. Et on pense en premier lieu à cette réorganisation juridique. Il a non seulement fait réaliser le Code civil, mais aussi le Code criminel, le Code commercial, le Code rural, le Code de procédure civile. Il participe donc d'une uniformisation du droit. Dans un autre domaine, il a réorganisé la France d'un point de vue économique. Il est à l'origine, bien sûr, de la création de la Banque de France, mais également du franc germinal, une monnaie qui a eu cours en France jusqu'en 1908 [correction : 1928] et qui a permis sa déclinaison dans les États africains avec le franc CFA. De la même manière, dans l'éducation, ou la manière de la concevoir, du moins en France, c'est Napoléon qui a créé les lycées. Il prévoyait d'en créer un dans chaque département, même si ceux-ci n'était évidemment que réservés aux hommes et encore plus, aux plus aisés. Un système de bourses existait mais globalement, ce n'était pas conçu pour tout le monde. C'est une institution très élitiste, mais c'est lui qui l'a créée. C'est lui qui a créé également le baccalauréat en 1808, ce rite de passage bien français, bien qu'attaqué ces dernières années, qui consiste à ouvrir l'enseignement supérieur. Et enfin, il a considérablement renforcé le poids de l'Etat, participé à cette centralisation dans l'héritage de la monarchie, largement récupérée par la République. Il a conservé les départements de la Révolution. Il a créé, bien sûr, la fonction de préfet qui, donc, dans chaque département, sont chargés de relayer la parole de Paris et qui reste l'un des symboles de cette organisation politique de la France. Et de cette centralisation qui lui était chère et qui nous est restée jusqu'à aujourd'hui. La centralisation française remonte au 13ème siècle, hein. Ce n'est pas lui qui a eu l'idée d'installer la capitale à Paris. Il en est là un héritier, mais en même temps un passeur pour l'histoire. Donc, on voit bien que Napoléon, même s'il constitue dans certains domaines une rupture, il est largement, également, l'héritage de cette histoire de France multiséculaire, et il a essayé de réaliser cette synthèse entre la monarchie et la République née de la Révolution. Et comment il est enseigné, aujourd'hui, dans les écoles françaises ? Comment on parle de Napoléon, vous qui êtes professeur ?
Alors, Napoléon est évidemment enseigné dans les programmes scolaires, notamment au lycée, qu'il a contribué à créer. Le programme du lycée lui accorde une bonne place en début d'année de 1ère. Il est surtout enseigné sous l'angle de la Révolution française. L'un des grands débats qui est dans l'enseignement scolaire, c'est de savoir si Napoléon est l'héritier de la Révolution française ou au contraire, s'il en est le fossoyeur. Est-ce que Napoléon a inscrit dans le droit les principes de la Révolution ou au contraire, était-il un simple retour à l'ordre ancien ? C'est sous cet angle-là qu'il est enseigné, et non pas sous un angle polémique. L'image du rétablissement de l'esclavage est largement enseignée dans l'établissement… dans les établissements scolaires, de la même manière que le recul sur la place de la femme dans la société est évidemment enseigné avec beaucoup de recul, aujourd'hui, et heureusement. Et au contraire, j'ai l'impression qu'on insiste peut-être un peu moins sur toutes les batailles, les guerres, le côté militaire et conquérant du personnage. Oui, «l'histoire bataille» est complètement dépassée dans l'enseignement tel qu'il se réalise aujourd'hui dans les établissements scolaires. On enseigne bien quelques noms de batailles. Les Français connaissent notamment Waterloo, donc la défaite de Napoléon. Mais ce n'est plus du tout sous cet angle militaire qu'il est enseigné. Là, c'est plutôt du fait des passionnés, justement, de l'histoire, qui ont récupéré ces grands moments de l'histoire napoléonienne, mais presque pas dans l'enseignement scolaire. Et vous, en tant qu'historien, qu'est-ce que vous pensez de cette polémique qu'il y a autour de son bicentenaire et plus généralement autour de la commémoration de Napoléon ? Je dois dire qu'on s'attendait à une commémoration de Napoléon. On s'attendait évidemment à son lot de polémiques. J'ai été relativement surpris par l'ampleur de celle-ci. Satisfait, d'une part, de voir que l'histoire occupe encore tant de place dans les discussions publiques, mais évidemment, déçu de voir que cette histoire était à ce point instrumentalisée dans les discours politiques. Quand on voit que des responsables politiques, comme Marine Le Pen, célèbrent Napoléon pour en faire cet héritage donc d'une histoire, elle l'a célébré comme celui qui a tant fait pour son pays, comme celui qui a tant donné au monde, dans ce qui… dans ce qui est une simple relecture, évidemment, des faits du passé. On ne peut être que déçu que ces figures du passé soient encore aussi clivantes aujourd'hui. On est clairement ici dans le champ des mémoires, c'est-à-dire de l'instrumentalisation du passé au service du présent et non pas dans le champ de l'histoire qui, elle, consiste à diffuser un discours le plus neutre, si tant est que ce soit possible, du moins le plus objectif possible et le plus proche des faits. Justement, le discours d'Emmanuel Macron, c'était un peu un exercice d'équilibriste parce qu'il était toujours entre ce qu'on appelle la célébration et la commémoration, et lui, il a dit dans son discours qu'il fallait faire «une commémoration éclairée», je cite. Pour vous, quelle est la… est-ce qu'il y a, d'abord, une distinction vraiment entre célébration et commémoration ? Est-ce que les deux ont une fonction, un rôle à jouer ? Qu'est-ce que vous en pensez ? Alors, Emmanuel Macron, pour revenir sur son discours, il a, à mon sens, réussi cet exercice d'équilibrisme. Il faut dire que le «en même temps», il le connaît bien, il le pratique depuis 2017. Il a mentionné un portrait en clair-obscur, pour reprendre ses mots, mais les fautes étaient présentes dans le discours, et notamment l'esclavage, le rétablissement de l'esclavage. La commémoration est une mise à distance d'un épisode du passé pour essayer de lui accorder une place dans le présent, alors que la simple célébration relève ici plus de la légende, du mythe, et donc d'une mise à l'honneur qui serait orientée politiquement. Là où on peut être satisfait, c'est de ce discours équilibré. Là où on peut être plus déçu, c'est que les commémorations soient aussi choisies et que certains évènements de l'histoire de la France contemporaine soient tout bonnement écartés. On peut penser bien évidemment à la Commune de Paris du printemps 1871, cette expérience révolutionnaire au début de la Troisième République, qui a permis à des milliers de Parisiens de prendre le contrôle de la capitale pour tenter une expérience d'égalité juridique, d'égalité politique, de démocratie directe en France. Cette commune de Paris, elle, n'a tout bonnement pas été ni célébrée, c'était une évidence, mais ni commémorée, et là, c'est plutôt un regret, par le pouvoir en place. Donc, pour vous, c'est vraiment une question de choix politique ? Clairement, et ça montre qu'on n'est pas dans la simple commémoration. Pourtant, Emmanuel Macron, pour le citer, il a fustigé ceux qui veulent effacer le passé au motif qu‘il ne correspond pas à l'idée qu'ils se font du présent. Effacer le passé, c'est pourtant ce qu'il a semblé faire avec la Commune de Paris sans lui rendre hommage. Mais pour défendre également notre président, la Commune de Paris, elle-même, avait cédé à cette tentation qui consiste à effacer l'histoire en déboulonnant la colonne Vendôme sur laquelle trônait un certain Napoléon. Très bien. On pourrait s'arrêter là-dessus mais j'ajouterais juste une dernière remarque parce que je sais… Pourtant, c'était quand même une chute un peu travaillée, non ? C'était une très bonne chute mais je ne peux pas ne pas rebondir sur l'épisode de la commune, notamment parce que moi, je vais y consacrer un épisode du podcast prochainement, donc je l'annonce maintenant. Mais aussi parce que vous avez écrit un livre sur les gilets jaunes. Et peut-être que ce choix d'Emmanuel Macron, ou en tout cas du pouvoir de ne pas célébrer la commune, ça pourrait être lié au traumatisme qu'il a vécu avec ce mouvement des gilets jaunes. Alors effectivement, l'histoire de la Commune a été commémorée ou célébrée par les gilets jaunes. À plusieurs reprises, ils se sont rendus devant le Mur des Fédérés, le lieu d'exécution des derniers communards à la fin de l'épisode, donc au mois de mai 1871. Emmanuel Macron souffre peut-être de ce traumatisme, effectivement, lié à la Commune de Paris. Plus généralement, on peut penser que ça ne correspond pas à ses valeurs. Ça ne correspond pas à son image de l'histoire de France, aussi simplement que ça. Et c'est là où, justement, on voit les limites d'une commémoration qui n'en est pas véritablement une et qui reprend à gros traits les avatars d'une célébration de Napoléon. Très bien. Florent Vandepitte merci beaucoup pour vos réponses. Je pense que les auditeurs vont apprendre énormément de choses. Je vous rappelle que la transcription de l'épisode sera disponible sur le site, et on va apporter plusieurs traductions, parce qu'on a utilisé certaines expressions qui, à mon avis, sont un peu complexes…Donc voilà, merci beaucoup ! Je rappelle que vous avez écrit un livre, un petit livre sur le gilet jaune qui est très intéressant pour mieux comprendre ce mouvement. Je sais que c'est un sujet qui intéresse beaucoup les auditeurs. Et le livre sur lequel vous travaillez en ce moment quand est-ce qu'il va être publié ? Alors, je travaille sur deux livres : Les 100 fiches de géopolitique pour les nuls pour le mois d'août, et surtout, je suis très occupée par L'histoire du monde pour les nuls, qui est à paraître pour septembre 2020. Il s'agit d'une réédition d'un livre donc de Philippe Moreau Defarges et je vous invite à le découvrir au mois de septembre 2020. 2021 peut-être ? Parce que sinon, on est déjà en retard.
Effectivement, mais c'est mon côté historien ! 2021, bien sûr.
Très bien, vaste programme en tout cas ! Donc voilà, merci beaucoup pour votre temps et vos réponses.
Merci à vous pour la proposition et ce fut un plaisir.
Plaisir partagé. Au revoir !
Au revoir !
Merci d'avoir écouté l'épisode jusqu'au bout. J'espère que ça vous a plu. Comme d'habitude, je vous invite à laisser un petit commentaire sur la page de l'épisode sur innerfrench.com. Dites-moi ce que vous en avez pensé. Dites-moi si vous voulez plus d'interviews de ce style avec des experts dans différents domaines. Moi, en tout cas, j'ai adoré discuter avec Florent Vandepitte. J'ai appris beaucoup de choses et je serai très content si vous avez envie d'avoir plus d'épisodes dans ce style. D'ailleurs, il m'a déjà dit qu'il serait ravi de revenir pour discuter d'un autre sujet dans le podcast. C'est tout pour aujourd'hui et on se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode. Ciao !