#89 - La liberté de la presse française est-elle menacée? (2)
D'abord, revenons sur cette loi Sécurité Globale, celle qui a provoqué des manifestations en début d'année.
De manière générale, cette loi a pour objectif de réorganiser les services de police : police nationale, police municipale, agents de sécurité… Elle renforce ou transfère les pouvoirs de chaque service. A priori, ça ne concerne pas vraiment la presse. Mais en fait, si. Dans cette loi, il y a trois articles, les articles 21, 22 et 24, qui pourraient modifier la loi de 1881. Souvenez-vous, c'est la loi protégeant la liberté de la presse.
Concrètement, ces articles ont pour objectif d'empêcher les gens de filmer les policiers. Eh oui parce qu'avec la démocratisation du smartphone et des réseaux sociaux, il est devenu très facile d'avoir des preuves des exactions commises par certains policiers. Depuis quelques années, on voit ce genre de vidéos apparaître régulièrement sur les réseaux sociaux. Du coup, maintenant, l'opinion publique a conscience que ce ne sont pas des cas isolés, qu'il y a vraiment un problème de violence endémique au sein de la police française.
Alors, dans la loi Sécurité Globale, il n'est pas dit qu'il est totalement interdit de filmer les policiers. C'est un peu plus subtil que ça. Les articles en question prévoient de pénaliser la diffusion d'images d'un policier pendant l'exercice de ses fonctions, si cette diffusion est faite de manière «malveillante». («Malveillant», ça veut dire «avec une mauvaise intention, avec l'objectif de faire du mal, de nuire à la personne.»)
Le problème, évidemment, c'est que cet adjectif, «malveillant», il est très subjectif. Si vous filmez et publiez une vidéo d'un policier en train de tabasser un manifestant, de le frapper sans raison, ça sera mauvais pour sa carrière (enfin, ça, c'est même pas sûr dans le contexte actuel). Mais est-ce que ça veut dire que vous l'avez fait «d'une manière malveillante» ? Non, mais peut-être que vous serez quand même arrêté et qu'un juge dira le contraire.
Donc face à cette menace, un collectif a été créé le 8 novembre 2020 à l'initiative de quatre syndicats de journalistes et de la Ligue des droits de l'Homme. Il a organisé des manifestations contre cette loi Sécurité Globale, des manifestations qu'ils ont appelées «Marche des Libertés», comme celle du 16 janvier dont je vous ai parlé en introduction.
Trois jours plus tôt, le 13 janvier, Amnesty International et une quarantaine d'autres organisations ont publié une tribune pour encourager les gens à y participer. Dans la tribune en question, on peut lire, je cite : «ce projet porte de graves menaces à la liberté d'informer et d'être informé».
Eh oui parce que cette loi, elle donnerait carte blanche aux policiers pour agir comme ils veulent, en toute impunité.
Pour le moment, leur méthode pour ne pas être filmés, c'est tout simplement de détruire les smartphones des gens. Quand quelqu'un filme des policiers en train d'abuser de leur autorité, par exemple dans une manifestation, il est pas rare qu'un des policiers prenne le téléphone et le jette par terre pour le casser. Mais si la loi est adoptée, les policiers n'auront même plus besoin de faire ça. Ils auront une arme judiciaire. Ils pourront attaquer en justice les gens qui les auront filmés.
Personnellement, je trouve ça assez choquant. Au lieu de protéger les citoyens et les journalistes des violences policières, le gouvernement actuel préfère protéger les policiers en les laissant agir en toute impunité.
Beaucoup de personnes s'inquiètent de cette proposition de loi, et pas uniquement en France. Au niveau international, elle a aussi été dénoncée par la commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe et plusieurs membres des Nations unies.
Et quand on voit les évènements d'actualité, il y a de quoi s'inquiéter vu que plusieurs bavures policières ont eu lieu récemment. Une bavure policière, ou juste «une bavure», c'est quand un policier ou un militaire commet une grosse faute, une erreur regrettable. On va voir quatre bavures dont des journalistes ont été victimes et qui ont toutes eu lieu en novembre 2020.
Le 17 novembre 2020, plusieurs personnes se sont rassemblées près de l'Assemblée nationale pour manifester contre la loi Sécurité globale. Pendant ce rassemblement, les policiers ont arrêté plusieurs journalistes qui étaient sur place pour filmer l'évènement. Comme si la loi avait déjà été acceptée ! Ça aurait pu être drôle si ça s'était passé dans une comédie avec Louis de Funès, mais là, ça s'est passé dans la vraie vie.
Quelques jours plus tard, le 21 novembre, pendant une autre manifestation contre la loi, une soixantaine de journalistes ont été nassés au centre de la place du Trocadéro à Paris. Nassés, ça veut dire qu'ils ont été encerclés et qu'on les a empêchés de se déplacer. Ils ne pouvaient plus filmer la manifestation. C'est une technique que la police utilise déjà depuis un certain temps pour limiter la diffusion de l'information.
Une semaine après, le 28 novembre, encore pendant une manifestation contre cette loi, un photographe d'origine syrienne a été attaqué par la police. Les photos de son visage tuméfié ont choqué l'opinion publique (quand une partie du corps est tuméfiée, ça veut dire qu'elle est très gonflée à cause d'une blessure). Ce jeune photographe s'appelle Ameer Al-Halbi et il est réfugié politique en France. Il est devenu photographe en Syrie pour filmer les horreurs du conflit. Depuis, il a gagné plusieurs prix, par exemple celui du World Press Photo.
Ce jour-là, il était en train de couvrir la manifestation avec un groupe de journalistes quand les CRS ont chargé (CRS, c'est les initiales de Compagnie républicaine de sécurité, c'est la brigade de police qui s'occupe des manifestations). Ameer Al-Halbi a reçu un coup de matraque au visage. Il a eu l'arcade sourcilière ouverte, au-dessus de l'œil, et le nez cassé. Après cet incident, il a déclaré que cette attaque lui avait fait revivre le traumatisme de la guerre et que ça lui avait «plus fait mal à l'intérieur, moralement».
Enfin, la dernière bavure que je voudrais mentionner, c'est l'agression de Rémy Buisine par un policier le 23 novembre 2020. Rémy Buisine est reporter chez Brut, un média d'information que je vous ai déjà recommandé il me semble. Depuis plusieurs années, Rémy Buisine est présent à presque toutes les manifestations pour diffuser des images en direct sur les réseaux sociaux. Les policiers le connaissent bien. Ce 23 novembre, il est allé avec d'autres journalistes à la place de la République, une place centrale de Paris.
Pour comprendre ce qui s'est passé, je dois vous situer un peu le contexte. En France, il y a un problème de place pour les réfugiés. Il n'y a pas assez d'hébergements pour les loger. Alors, ils font des camps et ils dorment dans la rue. C'est un phénomène très visible à Paris. Mais officiellement, c'est interdit. On n'a pas le droit de dormir dans la rue en France.
Donc dès que les réfugiés trouvent un endroit pour s'installer, des policiers viennent les déloger, les forcer de partir. Et en général, ils n'y vont pas de main morte, autrement dit, leurs interventions sont assez brutales, ils ne sont pas tendres avec les réfugiés.
Alors pour attirer l'attention de l'opinion publique et pousser le gouvernement à trouver une solution, des associations d'aide aux réfugiés ont organisé une opération choc. Elles ont demandé aux réfugiés d'installer leur camp directement sur la place de la République, un endroit très visible. Les associations savaient que la police arriverait rapidement pour les déloger, et que tout le monde pourrait voir comment les réfugiés sont traités.
Les réfugiés étaient accompagnés par des militants de ces associations et des journalistes se sont rendus sur place, dont Rémy Buisine. Les CRS ont reçu l'ordre de les évacuer. Ils sont arrivés sur place et ils ont commencé à sortir violemment les réfugiés de leurs tentes. Les journalistes ont filmé tout ça. Et un policier a attaqué Rémy Buisine à plusieurs reprises. La troisième fois, la scène a été filmée par une autre journaliste et postée sur Twitter. Grâce à cette vidéo, Rémy Buisine a pu porter plainte contre le policier.
Ces quatre événements ont eu lieu en l'espace d'à peine 10 jours ! Si on remonte plus loin, on pourrait citer plein d'autres cas. Par exemple, pendant les manifestations des Gilets jaunes, dont je vous ai déjà parlé dans l'épisode 55. Selon Reporters sans frontières, 90 journalistes ont été victimes de violence policière quand ils couvraient ces manifestations. Et ce n'est rien comparé au nombre de manifestants qui ont été blessés par des policiers.
Je m'arrête là avec ces exemples. Je pense que maintenant, vous comprenez pourquoi la France a perdu des points dans le classement de Reporters sans frontières.
Malheureusement, la répression policière n'est pas la seule menace pour la liberté de la presse. Selon Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans frontières, beaucoup d'éléments entravent, limitent les médias en France. Par exemple, le fait que 80% des médias français appartiennent à des grands groupes industriels ou financiers, des groupes qui peuvent faire pression sur les rédactions pour servir leurs intérêts économiques. Mais ce n'est pas tout ! Il y a aussi l'antagonisme croissant des politiciens qui n'hésitent plus à critiquer publiquement les journalistes, le manque de protection des sources et l'intolérance religieuse.
Pour mieux comprendre ça, on va revenir sur un événement tragique qui a eu lieu l'année dernière en France. Le 16 octobre 2020, un professeur d'histoire a été tué sauvagement par un jeune terroriste de 18 ans. Il a été décapité, autrement dit le terroriste lui a coupé la tête. Ce professeur s'appelait Samuel Paty. Il est mort parce qu'il avait montré des caricatures du journal satirique Charlie Hebdo pendant un cours sur la liberté de la presse, dont les caricatures du prophète Mahomet, les caricatures qui avaient déjà coûté la vie à plusieurs journalistes en 2015. C'est donc parce qu'il a voulu enseigner à ses élèves l'importance de la liberté de la presse que ce professeur a été assassiné sauvagement.
Cet événement, ainsi que les attentats contre la rédaction de Charlie hebdo en 2015, illustrent bien la menace que l'extrémisme religieux peut représenter pour la liberté de la presse.
L'assassinat de Samuel Paty a été un véritable choc dans tout le pays. Les hommes politiques, le président Emmanuel Macron en premier, ont affirmé haut et fort que la France ne reculerait jamais devant le terrorisme et que la liberté d'expression resterait une valeur fondamentale du pays. Le problème, c'est que ces politiciens eux-mêmes sont loin d'être exemplaires dans ce domaine.
Et ça, c'est une autre menace pour la liberté de la presse : la façon dont certains hommes politiques traitent les journalistes. Alors bon, ça n'est pas aussi catastrophique qu'avec l'ancien Président américain dont je tairai le nom, mais il y a quand même quelques signes inquiétants, même chez notre Président à nous.
Bien sûr, ça n'a rien de nouveau. Emmanuel Macron n'est pas le premier politicien français à vouloir influencer ce qui est dit dans la presse. D'autres l'ont fait avant lui, et il ne sera sûrement pas le dernier non plus. Mais comme il est au sommet de l'État, c'est un exemple assez parlant.
Il n'a pas attendu longtemps pour s'y mettre. Dès le début de son mandat, des journalistes l'ont accusé de vouloir les contrôler. En mai 2017, juste après l'élection présidentielle, une vingtaine de rédactions avaient publié conjointement une lettre ouverte intitulée “Monsieur le Président, il n'appartient pas à l'Élysée de choisir les journalistes”. (L'Elysée, c'est un surnom utilisé pour parler du pouvoir présidentiel, en référence au Palais de l'Elysée où vit et travaille le Président.) Cette lettre a été publiée au moment du premier voyage présidentiel d'Emmanuel Macron, car il avait été demandé aux rédactions d'envoyer certains journalistes en particulier, suivant les préférences du Président, ce qui est complètement contraire au principe de neutralité de la presse.
Donc vous voyez, dès son arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron a donné le ton : c'est lui qui décide, les médias sont seulement là pour transmettre le message, pas pour poser des questions gênantes, des questions qui pourraient le mettre en difficulté.
Plus récemment, il s'est mis en colère à cause de deux articles publiés dans des journaux de langue anglaise, le Financial Times et Politico. Son équipe a contacté les rédactions de ces journaux… et les deux articles ont été supprimés ! Il s'agissait de deux tribunes sur le thème du terrorisme en France, après l'attentat contre Samuel Paty. L'une avait été écrite par un sociologue, ancien professeur dans une grande école parisienne, et l'autre par une journaliste correspondante. Les deux auteurs critiquaient le système d'intégration français, et le principe de laïcité à la française, en les accusant de diviser le pays et d'être donc responsable de la montée de l'islamisme.
Finalement, à la place, une tribune d'un ministre français a été publiée dans Politico, et le Financial Times a publié une lettre de réponse du Président lui-même ! Bien sûr, Emmanuel Macron assure qu'il n'a pas demandé à ce que les articles soient supprimés. Et les deux journaux affirment que les articles ont été retirés parce qu'ils contenaient des contre-vérités. Mais on peut facilement voir ces retraits comme de l'auto-censure.
À cause de cette attitude, le Président français est régulièrement critiqué dans la presse étrangère. Si ça vous intéresse, vous pouvez aller sur le site de Médiapart. Médiapart, c'est un des rares médias français qui soit totalement indépendant. Il n'appartient pas à un grand groupe comme les principaux autres journaux. Grâce à cette indépendance, Médiapart publie régulièrement des enquêtes pour dénoncer les abus du pouvoir politique et des grandes entreprises.
Justement, en novembre 2020, deux journalistes de Médiapart ont publié un article intitulé «La presse étrangère s'inquiète du virage autoritaire d'Emmanuel Macron», autrement dit, les médias étrangers commencent à avoir peur de la direction autoritaire que prend Emmanuel Macron. Dedans, ils ont listé de nombreux articles de la presse étrangère qui dénoncent notamment la pression du pouvoir politique sur les médias. Si vous voulez le lire, je mettrai le lien sur la page de l'épisode, avec toutes les autres sources.
Mais ce qui est encore plus alarmant, c'est que ce «virage autoritaire» n'attaque pas uniquement la liberté de la presse.
Dans son rapport de 2019, l'organisation Amnesty International présentait la France en écrivant, je cite : «Les autorités ont restreint de manière disproportionnée le droit à la liberté de réunion pacifique. Plusieurs milliers de manifestants et manifestantes ont été blessés par la police ou arrêtés et poursuivis en justice pour de piètres motifs [autrement dit, pour des raisons absurdes] ou pour des faits pourtant protégés par le droit et les normes en matière de droits humains.»
Bien sûr, à cette époque, Amnesty International faisait référence aux manifestations des Gilets Jaunes qui ont été réprimées de manière très violente. 3 000 personnes ont été blessées et 11 000 ont été placées en garde à vue (la garde à vue, c'est quand on est arrêté et qu'on passe une nuit ou plus en prison, sans jugement.) Donc la police n'est pas seulement violente avec les journalistes, elle l'est aussi avec les civils.
D'ailleurs, ces derniers mois, les affaires de violences policières se sont multipliées. Une de celles qui a été le plus médiatisée, c'est l'agression de Michel Zecler.
Michel Zecler, c'est un producteur de musique noir de 41 ans.
Le 21 novembre 2020, vers 20h, Michel Zecler marche vers son studio d'enregistrement situé dans le 17e arrondissement de Paris. Avant d'entrer dans l'immeuble, il est interpellé par des policiers parce qu'il ne porte pas de masque. Ils le suivent dans l'immeuble jusqu'à son studio parce que, d'après leur version, Michel Zecler refuse de se soumettre à ce contrôle. Ils entrent avec lui dans son studio, ils ferment la porte et là, ils le passent à tabac. «Passer à tabac», c'est une expression pour dire «frapper violemment quelqu'un», en général sans que la personne puisse se défendre. On utilise aussi le verbe «tabasser». Après plusieurs minutes passées à frapper Michel Zecler, les policiers l'arrêtent et l'emmènent au commissariat pour motifs de «rébellion» et «violence sur un policier».
Malheureusement pour eux, et heureusement pour Michel Zecler, le studio d'enregistrement était équipé de caméras de surveillance. Sur les images, on voit clairement les policiers agresser Michel Zecler sans raison. Lui, il essaye juste de se protéger et d'appeler à l'aide, mais il n'a pas un seul geste violent, il ne résiste pas du tout. La vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux, puis dans tous les médias, et elle a vraiment choqué l'opinion publique. Deux des trois policiers ont été arrêtés mais ils ont été relâchés ensuite. De son côté, Michel Zecler a déclaré que sans la vidéo, il est sûr qu'il aurait été reconnu coupable et envoyé en prison.
Cette histoire est d'autant plus choquante qu'elle s'est produite au moment des débats sur la loi Sécurité Globale. Si cette loi avait déjà été votée, peut-être que Michel Zecler n'aurait pas eu le droit de diffuser la vidéo de son agression.
La bonne nouvelle, c'est que finalement, il semble que cette loi va être modifiée en faisant disparaître l'article 24, le plus controversé. On attend pour ça le vote des sénateurs en mars qui sont censés prendre en compte toutes les critiques dont je vous ai parlé.
Pour conclure, j'aimerais relativiser un peu la situation. Évidemment, il faut être très prudent sur cette question de liberté d'expression et de liberté de la presse. Mais le cas français est loin d'être aussi grave que celui d'autres pays, en particulier les pays non-démocratiques. En France, la liberté de la presse a été déclarée comme fondamentale il y a plus d'un siècle. Les journalistes sont libres, ils peuvent réaliser des enquêtes sur les personnes au pouvoir sans être menacés de finir en prison. Il y a une grande diversité de points de vue exprimés car il existe des médias de tous bords politiques. Les journalistes ne craignent pas pour leur vie au quotidien, contrairement à leurs confrères d'autres pays. Parce que dans de nombreux pays, la liberté de la presse n'existe pas du tout. Simplement, il faut rester vigilant. Comme on l'a vu avec la loi Sécurité Globale, même un gouvernement élu démocratiquement peut prendre des décisions qui vont à l'encontre de la démocratie.
Voilà, on va s'arrêter là. Merci à Ingrid de m'avoir aidé à préparer cet épisode. J'espère que ça vous a plu et que vous avez appris plein de nouvelles expressions. Merci de m'avoir écouté et en attendant le prochain épisode, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours ! À bientôt.