#81 - Expatrié ou immigré ? (2)
Une autre chose qui différencie l'expatrié de l'immigré, c'est le choix du pays, ou plutôt la façon de choisir le pays.
Comme je l'ai déjà dit en introduction, les expatriés ont la chance de posséder un passeport qui leur ouvre presque toutes les frontières, un passeport européen ou nord américain par exemple. Pour eux, obtenir un visa, c'est une simple formalité, un jeu d'enfant.
En ce moment, ceux qui profitent le plus de cet avantage, ce sont les nomades digitaux. Un nomade digital, c'est quelqu'un qui travaille sur internet, qui n'a pas besoin de se rendre dans un bureau, et qui profite de cette liberté pour voyager et vivre dans différents pays. Par exemple une graphiste australienne qui travaille pour des clients australiens mais qui vit entre la Thaïlande, la Malaisie et l'Indonésie. Les nomades digitaux ont la liberté de pouvoir travailler n'importe où dans le monde.
Pour les aider à choisir le meilleur endroit, il y a des sites qui publient des classements des villes en fonction de différents critères : la météo, le coût de la vie, les attractions touristiques et, bien sûr, le débit internet, autrement dit la vitesse de la connexion. En général, les villes les mieux classées sont celles d'Asie du sud est parce qu'il y fait beau, qu'il y a des plages paradisiaques et que, pour un Occidental, le coût de la vie est bas.
Donc vous voyez, les nomades digitaux choisissent leur pays un peu comme on choisit un appartement. La question du visa est rarement évoquée parce que, à part quelques exceptions, les Occidentaux peuvent obtenir un visa dans n'importe quel pays. Donc le choix dépend seulement de leurs préférences personnelles.
Évidemment, pour les immigrés, les options sont plus limitées. Déjà, parce que leur passeport ne leur permet pas d'obtenir un visa aussi facilement. Pour certains pays, c'est même mission impossible. Par exemple, depuis la guerre en Syrie, la crise des réfugiés syriens et de tous les migrants africains qui essayent de traverser la Méditerranée, les frontières européennes se ferment. De plus en plus de partis politiques européens se montrent ouvertement hostiles aux migrants. On le voit en Italie, en Hongrie, en Pologne, au Danemark et bien sûr au Royaume-Uni, même si c'est pour des raisons un peu différentes.
La France est plus discrète sur le sujet, mais depuis l'élection d'Emmanuel Macron, le gouvernement a lui aussi durci sa politique migratoire. On commence à entendre les mêmes arguments que ceux du UKIP, par exemple cette idée que les migrants viennent en France uniquement pour profiter des aides sociales.
En résumé, contrairement aux expatriés et aux nomades digitaux, les immigrés ne sont pas les bienvenus partout. Ils sont souvent contraints de vivre dans la clandestinité, dans l'illégalité. En France, on les appelle des «sans-papiers», des personnes qui n'ont pas de permis de séjour, qui n'ont pas de visa.
Le 2ème obstacle, c'est bien sûr le coût de la vie. Pour les immigrés, le coût de la vie est plus élevé dans le pays où ils émigrent que dans leur pays d'origine. Le voyage en lui-même représente un coût énorme. Une fois arrivés dans le pays, il ne leur reste pas grand-chose. Ils doivent trouver du travail immédiatement pour survivre.
Pour les expatriés, le taux de chômage n'est pas un critère déterminant dans le choix de la destination, mais pour les immigrés, c'est peut-être le plus important. Pour eux, survivre dans un pays où le taux de chômage est élevé, c'est quasiment impossible.
Moi, avant de déménager en Pologne, je ne m'étais pas vraiment renseigné sur l'économie polonaise et le taux de chômage. En fait, j'ai simplement suivi mon meilleur ami qui est d'origine polonaise. C'est lui qui m'a convaincu de tenter l'aventure à Varsovie. Honnêtement, j'ai pris cette décision sur un coup de tête, sans trop y réfléchir, parce que je savais que je ne risquais pas grand-chose. Je savais que si ça ne marchait pas, je pourrais rentrer en France à tout moment et retrouver du travail facilement.
Quand je suis parti, je ne savais pas combien de temps j'allais rester en Pologne. Je me disais «peut-être quelques années» mais, dans tous les cas, je savais que je ferais pas ma vie là-bas. Je me suis toujours dit que j'allais rentrer en France un jour. Ça aussi, c'est une différence essentielle entre les expatriés et les immigrés. Pour les expatriés, il y a toujours l'idée que c'est une situation temporaire, le temps de la mission ou de goûter à autre chose jusqu'à ce qu'on ait le mal du pays, jusqu'à ce que notre pays nous manque.
Pour certains immigrés aussi, il y a ce désir de rentrer un jour. Mais souvent, ça ne dépend pas d'eux. Ça dépend de l'issue de la guerre ou de la capacité du gouvernement à reconstruire le pays après une catastrophe naturelle. Parfois, ils savent qu'il n'y a pas de retour possible. Ils ont tout perdu en quittant leur pays, ils n'ont plus de maison ni même de famille là-bas. Ils n'ont aucune perspective de pouvoir retrouver du travail parce que l'économie ne fonctionne plus. Donc ils savent qu'ils doivent reconstruire leur vie dans leur pays d'accueil. Ils n'ont pas ce luxe que j'avais de «tenter l'aventure» et rentrer si ça ne marche pas. Pour survivre, ils doivent réussir. Mais c'est beaucoup plus difficile pour eux que pour les expats.
Maintenant, il y a la question centrale, celle de l'intégration. Là encore, la situation est radicalement différente pour les expatriés et les immigrés.
Les expatriés ont tendance à garder leur style de vie. Ils travaillent dans la même grande entreprise ou dans leur propre entreprise (pour les nomades digitaux par exemple). Ils fréquentent d'autres expatriés. Ils achètent les mêmes produits que chez eux. Ils n'ont pas besoin d'apprendre la langue parce qu'ils parlent anglais, la langue des affaires. S'ils ont des enfants, ils les envoient dans des écoles internationales. Bref, ils vivent dans une sorte de cocon, dans une bulle confortable. Et les habitants du pays trouvent ça normal parce que les expats, par définition, sont là de manière temporaire, et parce qu'ils viennent d'un pays riche, donc il faut respecter leur style de vie.
Au contraire, on demande toujours aux immigrés un effort d'intégration. Bien sûr, ça dépend du modèle du pays d'accueil. Je vous ai déjà parlé des deux grands modèles d'intégration des immigrés : le modèle assimilationniste, comme en France, et le modèle multiculturaliste, comme au Royaume-Uni. Mais dans les deux modèles, on est beaucoup plus exigeant avec les immigrés qu'avec les expatriés.
Un immigré qui n'apprend pas la langue locale, c'est presque une insulte, un signe évident qu'il ne veut pas s'intégrer. Souvent, on a moins de respect pour sa culture d'origine, on préfère qu'il adopte le mode de vie du pays d'accueil. Comme on lui «offre» la chance, le privilège de s'installer ici, l'immigré doit constamment prouver qu'il mérite sa place. Sinon, on lui fait comprendre qu'il doit rentrer chez lui.
Bien sûr, je caricature un peu. Il y a des expatriés qui font des efforts pour apprendre la langue et se mélanger à la population locale. Tout comme il y a des immigrés qui vivent en communauté pendant des années sans chercher à s'intégrer.
Personnellement, je suis entre les deux. Au début, je voulais à tout prix éviter de tomber dans le cliché de l'expat' français qui travaille pour une entreprise française, ne parle que français et n'a que des amis français. Alors dès que j'entendais d'autres Français au resto ou dans la rue, je les fuyais comme la peste. Ah oui, ça, c'est une bonne expression : fuir quelqu'un comme la peste. Ça veut dire que vous évitez cette personne le plus possible, comme si c'était une maladie contagieuse, que vous ne voulez avoir aucun contact avec elle. Moi, en général, quand je suis à l'étranger, je fuis les Français comme la peste.
Mais c'est drôle parce qu'en fait, c'est une attitude très répandue. Je suis sûr que d'autres Français m'ont aussi évité en m'entendant parler français. Et j'ai l'impression que ce phénomène n'est pas une spécificité française. J'ai des amis américains, anglais ou italiens qui disent exactement la même chose de leurs compatriotes, qui détestent croiser leurs compatriotes quand ils sont en vacances à l'étranger par exemple. C'est un peu comme avec les touristes. Tout le monde les déteste, mais nous en sommes tous.
Bref, moi je n'avais pas envie d'être un cliché d'expat' français. Je voulais être capable de parler polonais et avoir des amis polonais.
Aujourd'hui, six ans plus tard, mon attitude a un peu changé. Quand j'entends des Français discuter à la table d'à côté au resto, je suis curieux de savoir ce qu'ils font en Pologne. Il m'est arrivé d'engager la conversation et ça m'a permis de rencontrer des gens très sympas, notamment des Français qui vivent ici depuis encore plus longtemps que moi, qui ont une femme ou un mari polonais, dont les enfants vont dans une école polonaise. Bref, des gens très éloignés du cliché que j'avais.
Mais malgré tous mes efforts, sous certains aspects, je corresponds quand même au cliché de l'expat' français. J'ai travaillé dans une boulangerie française les premiers mois où je vivais ici. Ensuite, je suis devenu prof à l'institut français donc je parlais français toute la journée. J'ai gardé certaines de mes habitudes bien françaises, comme celle de manger trois repas à heure fixe (par contre, je n'achète plus de baguette, même si c'est facile d'en trouver ici). J'ai appris le polonais mais je suis toujours beaucoup plus à l'aise en anglais donc il m'arrive encore de parler anglais avec mes amis polonais, même après six ans à apprendre la langue.
En fait, avec cette expérience, j'ai découvert à quel point je suis français. Avant de déménager en Pologne, je n'avais jamais vraiment réfléchi à ça. Même quand j'étudiais à Londres, je vivais avec d'autres étudiants français donc on n'était pas vraiment conscients de ça.
Je ne me suis jamais considéré comme quelqu'un de très patriote, mais quand j'ai commencé à donner des cours à l'institut français, je me suis rendu compte que j'étais fier de la France et de sa culture. C'est plus facile de voir les bons côtés de son pays quand on vit à l'étranger, toutes ces choses qu'on tient pour acquises mais qui n'existent pas forcément ailleurs. C'est aussi ça qui m'a poussé à créer ce podcast. Je voulais partager tout ce qui fait le charme de mon pays. Paradoxalement, si j'étais resté en France, je pense qu'innerFrench n'aurait jamais vu le jour.
J'essaye quand même de rester critique et de vous parler aussi des mauvais côtés, des problèmes qui existent en France, des évènements pas toujours glorieux de notre passé, comme notre histoire avec Haïti par exemple. Mais je ne me suis jamais senti aussi français que depuis que j'habite en Pologne.
Bien sûr, j'adore aussi la Pologne ! Elle a une histoire et une culture passionnantes. En plus, les Polonais que j'ai rencontrés jusqu'ici ont tous été très sympas avec moi. C'est pour ça que je m'intéresse aux élections présidentielles, à ce qui se passe dans le pays. Mais je ne pense pas dire un jour que «je me sens polonais». Mon identité française prendra toujours le dessus. J'imagine que ça dépend du temps qu'on a passé dans le pays d'origine et dans notre pays d'accueil, des raisons pour lesquelles on a émigré, de la manière dont on a été accueilli. Mais aujourd'hui, je vois à quel point le modèle assimilationniste est absurde. C'est absurde de forcer quelqu'un à adopter une nouvelle identité, simplement parce que cette personne a décidé de venir vivre dans le pays.
En conclusion, on peut dire que même si vivre à l'étranger est de plus en plus simple dans notre économie mondialisée, c'est une décision qui n'a rien d'anodin. Les archétypes de l'expat' et de l'immigré illustrent deux visions radicalement opposées de l'immigration. L'un est désiré et admiré, l'autre est rejeté et dénigré. Mais ces deux archétypes cachent des histoires personnelles très différentes. En réalité, chaque individu a sa propre trajectoire, ses propres raisons d'émigrer et sa propre façon de s'intégrer dans son nouveau pays. Personnellement, après avoir vécu six ans en Pologne, je ne me sens ni expat' ni immigré. J'essaye simplement de vivre et d'être en heureux dans un pays qui n'est pas celui où je suis né.
Voilà, maintenant, pour finir sur une note un peu plus légère, je vous propose d'écouter un second témoignage, cette fois celui d'une auditrice.
Salut Hugo,
Je m'appelle Megan et je voudrais dire «merci» pour ton podcast. Je l'écoute chaque jour pendant l'été. Maintenant, j'étudie le français à l'université dans le Colorado aux États-Unis. J'aime la langue et après quelques temps, je me suis rendu compte que c'était difficile de l'étudier pendant l'été. Donc j'ai trouvé ce podcast. Et c'est incroyable ! Ta voix est très claire et je peux tout comprendre. Je pense que les sujets sont très intéressants et les histoires sont intrigantes.
Et après avoir écouté l'épisode à propos du livre L'Étranger, j'ai décidé de lire l'histoire. Je n'aime pas quand je ne peux pas comprendre tous les mots. Mais je pense que c'est cool quand je comprends les thèmes.
C'est difficile d'être motivé pendant l'été. Mais, grâce au podcast, je veux apprendre le français de plus en plus. Et je me sens prête pour l'automne.
C'est vraiment une belle langue ! Et merci pour ton travail. Je sais que c'est difficile. Mais grâce à des personnes comme toi, nous pouvons partager la beauté du français.
Merci beaucoup pour ton message, Megan ! Je suis content que le podcast t'ait motivée à continuer le français pendant les vacances (oui parce que Megan m'a envoyé son enregistrement l'année dernière, donc vous voyez que j'ai encore beaucoup de retard…). Megan, j'espère que tes études français se passent bien et que tu continues de travailler dur ! Ne t'inquiète pas, c'est normal d'être un peu frustré quand on lit quelque chose et qu'on ne comprend pas tous les mots. Du moment que tu comprends l'histoire et que ça te donne envie de continuer de lire, tout va bien !
On va s'arrêter là. Je vois que l'épisode est un peu plus long que ce que j'avais prévu, comme d'habitude. Mais bon, c'est pas grave ! J'espère que vous avez trouvé ça intéressant. Je vous souhaite de bonnes vacances, si vous êtes en vacances, et on se retrouve bientôt pour un nouvel épisode. Salut !