#72 - Faut-il abolir l'héritage ? (1)
Épisode 72 : Faut-il abolir l'héritage ?
Salut à toutes et à tous, c'est Hugo et je suis très content de vous retrouver. J'espère que vous allez bien. J'espère que la rentrée s'est bien passée, pendant ce mois de septembre, que vous n'avez pas trop de travail et que vous réussissez à équilibrer votre vie professionnelle et votre vie privée.
Pour moi, personnellement, c'est un peu compliqué parce que j'adore ce que je fais. J'adore créer ces contenus pour vous (le podcast, les vidéos, les cours). Et j'aime tellement ça que c'est difficile de me fixer des limites. Par exemple, j'ai tendance à travailler les weekends, j'ai tendance à travailler dès que j'ai un moment de libre parce que j'adore ce que je fais, je vois que ça marche, je vois que ça vous plaît, donc j'ai envie de vous proposer toujours plus de contenus. Et, malheureusement, au bout d'un moment, ça peut être assez négatif pour ma santé mentale. Donc voilà, maintenant j'essaye de me limiter un peu plus. J'essaye de profiter de mes weekends. Et c'est pour ça que je n'ai pas toujours le temps de faire de nouvel épisode ou de faire de nouvelle vidéo.
Mais maintenant, j'essaye de revenir à un rythme plus régulier pour le podcast, au rythme habituel, avec un nouvel épisode toutes les deux semaines. Je fais ça parce que je sais que vous les attendez avec impatience (grâce aux emails que vous m'envoyez), mais aussi parce que je me suis rendu compte, après la longue pause que j'ai faite cet été, je me suis rendu compte que j'étais un peu rouillé.
Alors, on dit que quelque chose est « rouillé », en général une machine, par exemple une machine qui est restée longtemps à l'extérieur, qui est restée longtemps dehors et qui a été sous la pluie par exemple. Au bout d'un moment, cette machine commence à rouiller. Il y a une espèce de matière un peu jaune – orange qui apparaît sur la machine. Ça, c'est ce qu'on appelle de la « rouille » et on dit que la machine est « rouillée ».
Par analogie, on peut aussi dire qu'une personne est rouillée. Par exemple, si vous n'avez pas fait quelque chose depuis un certain temps (une chose qui était facile pour vous avant) et là, vous essayez à nouveau de la faire, mais c'est plus compliqué. Vous vous sentez pas vraiment à l'aise. Vous avez un peu perdu vos automatismes. À ce moment-là, vous pouvez dire que vous êtes « rouillé ».
Moi, je me sens un peu rouillé, justement ,après cette longue pause. Ça me fait un peu bizarre de repasser derrière le micro. D'ailleurs, j'ai dû réenregistrer cette introduction déjà une bonne dizaine de fois. Bon, là, j'ai l'impression d'avoir trouvé le bon rythme, le bon « flow », comme on dit. Donc je pense que ça va aller pour le reste de l'épisode.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, on va, comme d'habitude, écouter le témoignage d'une auditrice du podcast. Alors j'ai fait une petite exception parce que je l'ai reçu il y a seulement quelques jours. Et normalement, je passe les enregistrements en fonction de l'ordre chronologique dans lequel je les ai reçus. Mais là, j'ai décidé de donner la priorité à cet enregistrement et de vous le passer dans cet épisode. Et vous allez comprendre pourquoi en l'écoutant.
Salut Hugo et vos auditeurs et auditrices,
Je m'appelle Ruby et je suis anglaise. J'ai étudié le français au collège et lycée, et à l'université à côté des mes études. Pendant l'université, je suis partie un semestre en échange Erasmus à Lausanne en Suisse. C'était il y a quatre ans et je manque de pratique. Pour composer ce message, j'ai dû beaucoup utiliser un super dictionnaire en ligne (Wordreference). Mais mon échange a été très précieux, pas seulement pour mon niveau de français.
Et donc, je suis à la fois très heureuse et jalouse de ma soeur cadette, Lydia, qui vient de commencer un échange Erasmus d'une année entière en France : un semestre à Strasbourg et l'autre à Lyon. C'est Lydia qui m'a fait découvrir ce podcast génial. Elle a écouté et réécouté tous les épisodes.
Et aujourd'hui, c'est ses 21 ans. Alors joyeux anniversaire Lydia ! J'aimerais pouvoir te le dire en personne, mais j'ai pensé que ce serait le meilleur second choix. Et c'est très cool que tu passes ton anniversaire en France. Il faut que je te rende visite bientôt.
Finalement, merci à vous, Hugo, de la part de Lydia et moi, pour votre podcast. Je trouve qu'il tape dans le mille en termes de niveau de difficulté et du fond.
Merci Ruby et bon anniversaire Lydia ! J'espère que tu vas écouter cet épisode. Je trouve que c'est une idée géniale d'avoir fait passer ce message à travers le podcast. J'espère que ça va faire plaisir à Lydia. Ruby, je trouve que ton français est très bon et ça s'entend que tu as fait un échange à Lausanne, que tu as été en contact avec des francophones.
D'ailleurs, tu as utilisé une expression que j'aime bien dans ton témoignage. Tu as utilisé l'expression « taper dans le mille ». Alors, pour celles et ceux qui ne la connaissent pas, « taper dans le mille », ça veut dire : deviner juste, avoir une intuition exacte au sujet de quelque chose. Par exemple, vous faites un cadeau à votre ami pour son anniversaire et c'est exactement la chose que votre ami voulait. Il ne vous l'avait pas dit mais vous, vous avez deviné que c'était le cadeau dont il avait très envie. Alors quand vous lui offrez, votre ami vous dit : « t'as tapé dans le mille », « tu as tapé dans le mille.» C'est une expression un peu familière, un peu informelle. Mais vous pouvez l'utiliser sans aucun problème avec vos amis francophones.
Quand j'étais petit, un de mes jeux de société, c'était le Monopoly. Alors, j'imagine que vous connaissez sûrement le Monopoly. C'est un des jeux de société les plus populaires du monde. Mais si vous y avez jamais joué, je vais vous expliquer en quoi il consiste.
Au Monopoly, l'objectif, c'est de devenir riche. Et pour ça, vous devez investir dans l'immobilier. Autrement dit, vous devez construire des maisons et des hôtels. Et puis, quand les autres joueurs passent dans vos maisons, vos hôtels, ils doivent vous payer. Et c'est comme ça que vous faites fortune. Vous, vous faites fortune et les autres joueurs font faillite parce qu'ils doivent vous donner leur argent à chaque fois qu'ils arrivent dans une de vos propriétés.
Ce qui est intéressant, c'est qu'au départ, chaque joueur commence avec la même somme d'argent. Ensuite, c'est un mélange de stratégie et de chance. Un mélange de stratégie parce que vous devez décider si vous allez acheter un terrain ou non, construire une maison ou non, quels sont les terrains les plus intéressants. Mais il y a aussi une grande part de chance parce que vous ne pouvez pas vous déplacer librement. Vous vous déplacez en fonction des résultats que vous obtenez en jetant les dés. Un dé, vous avez compris, c'est un petit objet à six faces. Sur chaque face, il y a un numéro et, en fonction du numéro que vous obtenez, vous allez avancer d'un certain nombre de cases.
Donc pour gagner au Monopoly, il faut être un bon stratège mais il faut aussi avoir de la chance. Alors, évidemment, quand on gagne, on pense que c'est parce qu'on est un génie de la finance, un vrai capitaliste. Et au contraire, quand on perd, on se dit que c'est parce qu'on n'a pas de chance et qu'on tombe toujours sur les mauvaises cases.
Moi, quand j'étais petit, je jouais souvent avec mon petit frère et mon père. Et c'était toujours mon père qui gagnait. Alors, ça m'énervait, surtout que, en vieillissant, j'avais l'impression de devenir meilleur, d'avoir une meilleure stratégie. Mais malgré ça, je continuais de perdre systématiquement quand je jouais contre mon père. Et mon frère, c'était la même chose : on n'arrivait jamais à battre mon père.
Mais quelques années plus tard, j'ai compris la stratégie de mon père. En fait, il volait dans la banque. Il insistait toujours pour jouer le rôle du banquier et il en profitait pour se servir, pour prendre un petit billet de 50 000 par là, un petit billet de 10 000 par ci. Ce qui fait qu'il n'était jamais à court d'argent. Il avait toujours des capitaux pour pouvoir acheter des terrains, des maisons, des hôtels etc. Bref, vous avez compris que mon père trichait, il ne respectait pas les règles du jeu.
C'est ça qui est assez intéressant avec le Monopoly, c'est le fait que ça ressemble pas mal à la vraie vie ! Ceux qui gagnent, ce sont pas toujours les joueurs les plus vertueux mais simplement ceux qui ont le plus de chance ou alors ceux qui ne respectent pas les règles.
Mais la grande différence entre le Monopoly et la vraie vie, c'est qu'au Monopoly, tous les joueurs commencent avec la même somme d'argent. Donc, en théorie, ils ont les mêmes opportunités. Maintenant, imaginez un Monopoly où certains joueurs commenceraient la partie avec des millions et d'autres avec rien. Est-ce que vous auriez envie de jouer à ce jeu ? Moi personnellement, non.
Pourtant, c'est un peu ce qui se passe avec l'héritage. Alors ça, c'est juste une analogie. Je ne compte pas vous convaincre de quoi que ce soit avec ça. Et j'imagine que ça va peut-être faire grincer des dents les auditeurs qui pensent que je suis un dangereux socialiste, voire un communiste.
Ah oui, ça, c'est une bonne expression, « grincer des dents ». C'est quand vous entendez ou que vous voyez quelque chose qui vous énerve et vous contractez votre mâchoire, vous avez la bouche fermée, et vous grincez des dents. Bon, je vais pas vous expliquer en détail le verbe « grincer » parce que c'est assez difficile. Si vous avez pas compris, je vous conseille d'aller voir la transcription de l'épisode. Je vais mettre une traduction pour cette expression.
Mais voilà, moi, je vais, dans cet épisode, vous parler de l'héritage et on va se demander si c'est une bonne idée de l'abolir. Et je sais que ça va faire grincer des dents certains auditeurs, ça va les énerver d'entendre ce genre d'idées. Mais comme d'habitude, je vais essayer de vous présenter un peu les deux points de vue. Comme ça, vous pourrez vous faire votre propre idée.
Un petit avertissement avant de commencer. Dans cet épisode, je fais uniquement référence à l'héritage que les parents transmettent aux enfants, pas l'héritage d'un conjoint à l'autre. Ça, c'est une question complètement différente. Ici, c'est seulement l'héritage qu'on transmet d'une génération à l'autre.
On va commencer avec les arguments pour, les arguments en faveur de l'héritage.
Déjà, il faut savoir qu'au cours de l'histoire, l'héritage a beaucoup contribué au développement des sociétés. En France, le droit à hériter est inscrit dans le Code civil de 1801. Depuis le début du 19ème siècle, on protège ce droit à hériter. Et c'est vrai qu'à l'époque de l'économie agricole, c'était un droit très important parce qu'il fallait continuer d'entretenir les terres agricoles d'une génération à l'autre. Si les parents arrêtaient d'entretenir les terres, ensuite c'était beaucoup plus difficile pour leurs enfants de cultiver quoi que ce soit.
Et puis, ça a aussi permis l'établissement de grandes fortunes qui ont pu financer des explorations, construire des empires industriels, des empires industriels qui ont permis de contribuer à l'innovation. Ça a aussi permis le mécénat artistique, la construction de monuments. Et puis, beaucoup de choses qui ont façonné le monde moderne. Ça, ça n'aurait pas pu être possible sans l'héritage, sans la transmission et l'accumulation de fortunes d'une génération à l'autre.
Et puis, ces grandes fortunes ont aussi été à l'origine du système monétaire et bancaire actuel. C'est d'ailleurs ce système qui a permis de dynamiser le monde de l'entreprise et le développement du capitalisme.
Mais si les gens tiennent tellement à l'héritage, ce n'est pas vraiment pour ces questions historiques et économiques, mais plutôt à cause d'une dimension morale.
La famille joue un rôle très important pour chacun d'entre nous. Et c'est bien normal pour des parents de vouloir continuer de protéger leurs enfants même après leur mort. Donc cet héritage, c'est un peu un symbole de l'amour qu'ont des parents pour leurs enfants. Et puis, c'est quelque chose qui est vu comme un acte moral et vertueux. C'est vertueux de travailler toute sa vie, de faire des sacrifices pour pouvoir transmettre sa richesse à ses enfants. Et ça, c'est assez éloigné de la vision assez individualiste qu'on peut avoir quand on pense à ces grandes familles qui transmettent leur richesse à leurs enfants sans contribuer au bien être général de la société.
Et puis, le patrimoine (autrement dit, toutes les choses qu'on possède), ce patrimoine a aussi une valeur sentimentale. Par exemple, la maison dans laquelle les enfants ont grandi ou alors des objets qui sont dans la famille depuis plusieurs générations, des œuvres d'art. Toutes ces choses, bien sûr, ont une valeur monétaire mais elles ont aussi une grande valeur sentimentale. D'ailleurs, parfois, cette valeur sentimentale est plus importante aux yeux des héritiers que la valeur monétaire.
Et puis, quand on a travaillé dur toute sa vie, qu'on a fait des sacrifices, c'est légitime de ne pas vouloir que l'État s'accapare le fruit de notre travail pour le redistribuer à des inconnus. On préférerait que le fruit de notre travail aille directement aux membres de notre famille, à nos enfants, et que ce soit eux qui puissent en profiter.
Certains économistes pensent aussi que si on supprimait l'héritage, ça encouragerait l'oisiveté. L'oisiveté, c'est quand on décide de ne pas travailler, de profiter de son temps libre et globalement de ne rien faire.
Ils font souvent référence à une fable de La Fontaine, une fable qui s'appelle La cigale et la fourmi. Ah oui, une fable, c'est comme une petite histoire avec une morale à la fin. J'imagine que vous avez déjà entendu cette fable de La cigale et la fourmi. La cigale a passé tout l'été à chanter et quand l'hiver arrive, eh bien, elle n'a rien à manger parce qu'elle n'a pas fait de réserves. Au contraire, la fourmi, elle a travaillé dur pendant l'été. Elle est allée chercher et elle a accumulé de la nourriture pour pouvoir être tranquille pendant l'hiver et pour avoir quelque chose à manger. Et quand l'hiver arrive, la cigale n'a rien à manger et elle va voir la fourmi pour lui demander de l'aide. Mais la fourmi refuse de l'aider.
Si on décide de supprimer l'héritage, c'est un peu comme pénaliser cette fourmi qui a fait beaucoup d'efforts, qui a fait des sacrifices et qui, à la fin, n'est pas récompensée.
En plus, si l'État taxe fortement ces héritages, ça correspond à une forme de double taxation. Parce que les patrimoines qui sont transmis en héritage ont déjà été taxés au cours de la vie des personnes qui les ont accumulés, que ce soit les revenus du travail, le patrimoine immobilier ou des actifs financiers. Tout ça, ce sont des richesses pour lesquelles il faut payer des taxes. Donc si en plus, les héritiers doivent payer une nouvelle taxe sur ces biens, ça correspond à une double taxation. Alors vous savez que les gens n'aiment pas payer d'impôts. Donc si vous leur demandez d'en payer deux fois, là, ils sont vraiment mécontents.
Et puis, on peut se demander ce que l'État ferait de cet argent. Si l'État décide de confisquer tous ces héritages, qu'est-ce qu'il va financer avec ces fortunes ? Partout, il y a des scandales de corruption, des exemples de mauvaise gestion du budget, etc. Donc je peux comprendre que les personnes qui ont travaillé dur toute leur vie n'aient pas envie de voir l'État gaspiller leur argent.
En plus de ça, en ayant une taxe élevée sur l'héritage, on prend un risque pour l'économie : le risque que les plus riches décident de quitter le pays. Si les plus riches décident de quitter le pays parce qu'ils ne veulent pas payer de taxes sur l'héritage et qu'ils veulent pouvoir le transmettre directement à leurs héritiers, à ce moment-là, le pays se prive d'une source de revenus.
Et enfin, dans un sondage de 2018, 80% des Français ont déclaré qu'ils étaient contre les droits de succession. Ça, les droits de succession, c'est tout simplement les taxes qu'on paye sur l'héritage. Donc si la majorité des Français est contre les droits de succession, on peut se demander quelle serait la légitimité de l'État à imposer une telle mesure.
Tout ça, ce sont de très bons arguments. Mais quand on s'intéresse de plus près à la question de l'héritage, on voit qu'il a aussi certains effets négatifs et qu'il n'est peut-être pas aussi légitime qu'il n'y paraît.