#71 - Les conseils d'un polyglotte pour apprendre le français (2)
Je ne sais pas si les Français sont aussi hospitaliers maintenant, mais…
Je crois qu'ils le sont. Il suffit de ne pas trop se concentrer sur les quelques mauvaises rencontres qu'on peut avoir. Bien sûr, les marchands souvent, ils t'engueulent pour aucune raison. OK, ils vivent comme ça, c'est leur culture. Il ne faut pas s'énerver pour ces choses-là. Parce qu'il y a tellement de personnes… Et même récemment avec ma femme, on a voyagé en Bretagne, les gens étaient… Toutes les personnes, si on fait le moindre effort, bien sûr ça aide si on parle la langue, les gens sont très abordables, très intéressants, ils aiment discuter de tout et de rien, les Français. Mais c'est bien, j'aime bien !
Ouais je pense que souvent, le problème est plus dans notre attitude à nous. Parce que voilà, si on est très stressé en arrivant pour parler à quelqu'un, c'est sûr que cette personne ne va pas être à l'aise non plus parce qu'elle voit qu'on a peur, on a peur de parler, on est en difficulté. Et c'est sûr que l'échange ne va pas être super.
Oui et puis, ça dépend aussi de son niveau. Alors, si on ne parle pas très bien la langue, ce n'est pas uniquement en France et si l'autre personne parle mieux l'anglais, par exemple, ben l'autre personne va commencer à parler en anglais. Ce n'est pas une insulte parce que, finalement, cette personne qu'on aborde, qu'on rencontre, elle n'est pas notre professeur de langue, c'est une personne qui veut communiquer. Donc, si elle ou lui sent qu'il parle mieux l'anglais que toi, tu parles français ou allemand ou n'importe quoi, il y a des fortes possibilités qu'il va répondre dans ta langue. Ce n'est pas une insulte.
Mais il y a beaucoup de gens qui sont très sensibles à ça. C'est une question de communication, ce n'est pas une question de… Pourquoi, toi, tu as le droit de parler français, même mauvais français, alors que lui, il n'a pas le droit de parler anglais ? Il faut tout prendre comme ça vient. Même s'il parle mal l'anglais, mais il veut imposer son anglais alors que ton français est mieux… meilleur. Pas grave. Alors, je crois… La France, c'est un pays très accueillant. Ça a toujours été mon expérience et même pour ma femme qui ne parle pas très bien le français. Il ne faut pas y aller avec des idées préconçues.
J'entends souvent que c'est un problème pour les anglophones et les Américains qui déménagent au Canada, surtout dans les parties francophones. À chaque fois qu'ils commencent à essayer de parler français, on leur répond systématiquement en anglais et au final, c'est très difficile pour elles de pratiquer le français.
Oui. Le cas du Québec, c'est un peu différent. Il suffit d'aller au lac Saint-Jean, à Saguenay, là où ils parlent peu anglais. Mais à Montréal, c'est une ville très, très bilingue. Les anglophones passent au français, les francophones passent à l'anglais. Et puis, voilà, c'est probable qu'à Montréal, ils vont passer en anglais si tu ne parles pas très très bien le français. Ce n'est pas pour t'insulter, les gens pensent que c'est plus commode, ils veulent être aimables, ils passent en anglais. Pour l'étudiant de français, ce n'est pas très bon.
Effectivement, mais c'est simplement de la politesse, finalement.
Oui, oui.
Et une fois que tu es rentré au Canada, est-ce que ça a été facile pour toi de maintenir ton français ?
Pas tellement, mais j'ai eu l'occasion de voyager en France. D'ailleurs, il y a eu des moments où j'ai été mal reçu par les Québécois à cause de mon accent plutôt français. « On n'aime pas les français là-bas », on m'a dit. Mais c'était à un moment où, disons, le mouvement nationaliste était plus…
Plus fort.
Mais maintenant, ça n'existe plus. Mais je dois dire que je crois que je parle mieux français maintenant qu'il y a… même quand j'étais en France. Parce que j'ai beaucoup écouté des livres sonores. Et quand tu écoutes… et je comprends, donc je comprends les mots, il ne me manque pas de vocabulaire mais il me manque cet entraînement. Et je me rappelle quand j'écoutais des livres, même des livres du XVIIIème siècle ou de Balzac, XIXème siècle et tout ça… C'est une façon et je recommande pour les gens, après le niveau de tes podcasts, ça vaut la peine d'étudier dans des livres, livres sonores et surtout, du XIXème siècle parce que les textes sont disponibles. Parce que tu peux lire les textes s'il y a des mots que tu ne comprends pas. Je crois que ça m'a beaucoup aidé. Je me rappelle, je travaillais dans le jardin et j'écoutais, je ne sais plus ce que c'était. C'est très bon pour son niveau d'expression, dans n'importe quelle langue.
Et est-ce qu'il y a des auteurs que tu affectionnes tout particulièrement ?
J'aime Balzac parce qu'il parle.
Longues descriptions.
Longues descriptions.
Et même des livres qui sont pour moi, « inlisables », parce que trop ennuyants, comme Proust, par exemple. Si tu les écoutes, ça devient digérable.
Hum, hum.
Et puis, c'est joli quand on l'écoute, c'est très ennuyant quand on le lit, pour moi, pour moi.
Donc dans ton… en tout cas, pour maintenir le français maintenant, les livres audio jouent vraiment un rôle important pour toi.
Oui mais il faut dire que j'ai moins de temps maintenant parce que, bon, je me concentre sur d'autres langues donc je n'ai pas eu tellement l'occasion. Mais s'il fallait rafraîchir mon français, je prendrais des livres audio.
OK. Et il me semble que cette entreprise que tu as, LingQ, au départ, c'était un outil que tu avais développé pour tes besoins à toi, c'est ça ?
C'est ça, oui.Deux choses, d'abord, on avait un employé chinois qui parlait mal l'anglais. On faisait des logiciels pour les scieries, on était dans le bois. Et on a créé quelque chose pour l'aider, lui. Lui, il est rentré en Chine. Donc ça, c'était un point de départ. Mais un autre point de départ, c'est que j'avais un tas de livres ici, par exemple, en espagnol. En français, à peu près, enfin, il y a très peu de mots que je ne connais pas. Mais en espagnol, il y en avait, chaque page il y avait 10 mots que je ne connaissais pas. Et c'est très fatigant de chercher dans le dictionnaire, on oublie tout de suite, on fait des listes, on ne lit jamais ses listes. Enfin, c'est un peu ces deux choses, je me suis dit : « Voilà, comment il faut faire maintenant avec tous les textes, comment dit-on ? « digital » [numériques] et puis les dictionnaires en ligne, ça serait génial de pouvoir lire et puis de tout voir par la suite, voir quels étaient les mots qu'on a sauvegardés, un peu travaillés, etc. »
Donc, ces deux besoins-là, le besoin de cet employé et le besoin pour moi de lire en allemand, en espagnol et d'avoir le sentiment que je pouvais faire croître mon vocabulaire en lisant.
Est-ce que tu pourrais décrire un peu comment ça fonctionne pour quelqu'un qui n'a jamais vu LingQ ?
OK. LingQ, il y a, disons, 35 langues de disponible. Le principe, c'est que l'apprentissage des langues, ça passe par l'écoute et la lecture. On ne peut pas apprendre une langue en parlant parce qu'on n'a pas les mots et on ne comprend pas ce que dit l'autre. Il faut d'abord atteindre un niveau de compréhension et un niveau de vocabulaire qui nous permettent d'avoir des discussions réelles, significatives, avec d'autres.
Donc dans chaque langue, il y a une bibliothèque, une bibliothèque avec toujours audio et texte, il faut qu'il y ait les deux. Et pour les débutants, il y a par exemple des histoires comme « Piotr » en Pologne [chez Real Polish] avec beaucoup de répétitions. Et que j'écoute… Pour l'arabe, le persan, j'écoute 30-40 fois parce que la langue… Il faut que la langue entre dans sa tête. Parce qu'avant que l'apprenant ait eu une vraie expérience avec la langue, toutes les explications ne servent à rien. On peut seulement expliquer une chose qui a un point de référence avec quelque chose que tu connais déjà. Donc, chez nous, on a des choses pour débutant et par la suite, il y a des choses plus difficiles et même des livres.
Et aussi, on permet à nos membres d'accéder à n'importe quoi qu'on peut trouver sur Internet. Donc des articles de journal, des livres, même maintenant avec ce qu'on appelle une extension du browser, je ne sais pas comment ça se dit…Une extension du navigateur. Une extension du navigateur, n'importe quel article de n'importe quel journal etc., on peut l'importer tout de suite pour devenir une leçon. Une vidéo sur YouTube, on peut l'importer, ça devient une leçon. On a la vidéo, l'audio, le texte pour qu'on puisse travailler les mots et les expressions. Et même Netflix, on peut importer des épisodes des séries. Sauf qu'avec Netflix, ils nous empechent de prendre le son. L'avantage avec les choses qu'on trouve sur YouTube, c'est qu'on a le son et c'est d'ailleurs « estampé temps » donc « timestamped ». Ça veut dire que quand on lit… Parce que sur LingQ, on a aussi ce qu'on appelle « sentence mode » donc phrase par phrase, on lit la leçon et on a le son qui correspond à cette phrase puisqu'il y a le « timestamp », donc comment dirais-je…
Je ne sais pas comment on dit « timestamp » en français. « Marqueur temporel », je crois.Et donc, c'est très bien. Mais l'idée avec LingQ, c'est de… On est axés sur l'idée qu'il faut surtout apprendre la langue à travers l'input donc la lecture et l'écoute. On a un tas de matériel dans chaque langue pour te lancer et, disons, te pousser à un niveau où tu peux commencer à accéder à des choses plus intéressantes, plus authentiques.
Et là, il y a toute une gamme, et tu peux chercher à travers Internet et tout ce que tu trouves, tu peux l'importer sur LingQ. Et toutes les fonctions, des statistiques sur les mots sus, sur les mots appris, heures d'écoute… Enfin, il y a un tas de statistiques. Parce que souvent, on a l'impression qu'on n'avance pas. Et puis finalement, l'important dans l'apprentissage des langues, c'est l'activité, il faut y mettre le temps. Donc, quand on voit… « Effectivement, j'ai écouté tant d'heures, j'ai lu tant de mots, j'ai appris tant de mots… » C'est un peu, disons, encourageant. Et puis, finalement, si on continue, on va éventuellement y arriver.
Mais le fait est que, dans l'apprentissage des langues, au début, on fait des progrès, on est très excité, on arrive à comprendre quelque chose, à dire quelque chose. Mais de là à vraiment pouvoir maîtriser la langue, c'est une longue, longue journée… Euh non, journey… Voyage. C'est pour ça qu'on a un tas de statistiques pour encourager les gens. Donc disons que c'est une société, c'est une ambiance, c'est une plateforme où tout est là. C'est commode. Il ne faut pas gaspiller son temps à chercher partout pour des contenus, les différentes astuces pour apprendre, tout est là sur LingQ.
Maintenant, pour finir, j'aimerais te poser une ou deux questions qui sont propres au français, à l'apprentissage du français. Tu dis souvent que pour toi, ce n'est pas nécessaire et là-dessus, tu es d'accord avec Stephen Krashen, ce n'est pas nécessaire de parler dès le début ou d'essayer de parler dès le début. Est-ce que c'est quelque chose que tu soutiens toujours et à ce moment-là, à ton avis, combien de temps est nécessaire avant de commencer à parler ?Moi, ce que je dis, c'est qu'il faut commencer à parler quand on en a envie. Voilà. Donc, il n'est pas nuisible de commencer à parler au début. Quand je vivais au Japon, j'apprenais par moi-même. Mais quand j'avais la possibilité d'utiliser mon japonais, je l'utilisais. On ne doit pas forcer les gens à parler.Au début, on a très peu de choses à dire et on ne comprend pas. Donc, si j'habite dans un pays où la langue est parlée, je vais parler au début, chaque fois que j'ai l'occasion. Mais s'il faut que je m'arrange avec un tuteur sur Internet, 30 minutes, et je ne comprends pas ce qu'elle dit et je n'ai pas de mot… Moi, je préfère passer mon temps à développer ma compréhension et mon vocabulaire.
Et puis, arrivé à un moment donné, j'aurai envie de parler parce qu'il y a un tas d'expressions dans ma tête, un tas de mots. Je veux me lancer, je veux m'exprimer. Et bien sûr, au début, c'est difficile, c'est difficile, mais ça sera difficile à n'importe quel moment. Parce qu'une fois, quand il faut activer tout ce qu'on a appris, ça sera difficile. Mais plus haut est son niveau de compréhension, plus on a de mots, d'outils, mieux ça sera, donc plus on sera confiant. Et la confiance est très importante. Donc je dis que ce n'est pas une question d'interdire les gens de parler au début, mais ce n'est pas nécessaire et je crois qu'il faut parler quand on en a envie.
Et dernière question. Moi, j'ai souvent parmi mes élèves, surtout les élèves anglophones, des personnes qui me disent que c'est assez difficile pour elles de comprendre quand il faut utiliser le passé composé ou l'imparfait. Mais, j'ai entendu dans une interview que tu disais que pour toi, les temps en anglais et les temps en français ne sont pas si différents, et je suis assez d'accord avec toi. Mais comment tu expliquerais ça à un anglophone ?
Je dirais qu'il faut se faire des habitudes. Les habitudes se font à travers l'écoute et la lecture. Il faut savoir se rendre compte de ce qui se passe. Par exemple, souvent, pour les langues comme le russe, je vais souligner certaines expressions, certaines structures pour aider mon cerveau à se rendre compte de ce qui se passe dans la langue. Il y a certains, disons, modèles qu'il faut essayer d'assimiler.
Mais jamais pour le français ni pour l'anglais, jamais je ne pense aux termes « passé composé », je ne sais pas… Il y a un tas de termes pour les temps en anglais que je ne connais même pas. Si on s'efforce de penser : « est-ce que je dois utiliser ceci ou cela ? », on n'arrive plus à s'exprimer.
Donc, ça prend du temps, beaucoup, beaucoup d'écoute, de lecture et même, il faut beaucoup parler. Parce que quand on parle, on se rend compte souvent de ses propres difficultés. C'est mon expérience. Après une discussion, je me rends compte de là où j'avais du mal. La prochaine fois que j'écoute ou que je lis, je vais essayer de faire davantage attention à ce genre de structures. Mais il faut… Et même si on fait des fautes de temps, de subjonctif, ce n'est pas grave. Finalement, l'important, c'est de prendre du plaisir et dans l'écoute et la lecture, et aussi dans l'expression. Si on prend du plaisir, on va continuer et si on continue, on va s'améliorer petit à petit. Voilà, c'est tout. Et sans trop se compliquer la tâche avec des règles, je ne crois pas que ça aide.
Super. Bon, je suis complètement d'accord avec toi, je pense qu'on va finir sur cette note très positive. Merci pour tous tes conseils, merci pour ton temps, Steve.
Et félicitations pour ce que tu fais, je crois que c'est très important pour l'apprentissage non seulement du français, mais pour toutes les langues. Ce genre de contenu, c'est ce qu'il nous faut absolument. Merci beaucoup.
Merci beaucoup, à bientôt.À bientôt. Voilà, j'espère que cette interview avec Steve Kaufmann vous a plu. Si vous voulez en apprendre un peu plus sur Steve et sur sa méthode d'apprentissage des langues, vous pourrez retrouver sa chaîne YouTube et son podcast, etc. dans la description de cet épisode. En tout cas, je pense qu'il y avait plein de choses passionnantes dans ce que Steve a raconté et j'espère que ça vous a motivé pour continuer votre apprentissage du français. Avant de finir cet épisode, comme promis, on va écouter un dernier témoignage, celui de Victor.
Bonjour Hugo, je suis Victor. Je vous salue depuis la péninsule du Yucatan au Mexique. J'ai 49 ans et je suis tombé amoureux de votre podcast. Je l'écoute régulièrement dans ma voiture. Cela a beaucoup amélioré ma compréhension orale et je crois que c'est un exercice magnifique pour mon cerveau. Je veux dire que si on va à la salle de sport pour entraîner nos muscles, pourquoi ne pas faire la même chose pour notre cerveau ?
Au début, j'écoutais les podcasts en lisant les transcriptions, mais maintenant, je les écoute seulement et je suis heureux de voir que près de 90 % de tout ce que j'entends, je le comprends.
J'étudie à l'Alliance française de ma ville. Je dirai à tous mes copains d'écouter les podcasts. Eh bien, votre fan mexicain vous dit : « Au revoir ». Merci.
Merci beaucoup, Victor, pour ton message. Je suis complètement d'accord avec toi. Je pense qu'on peut entraîner son cerveau de la même façon qu'on entraîne ses muscles à la salle de sport. Victor, tu as fait beaucoup de progrès parce que maintenant, tu n'as plus besoin des transcriptions pour comprendre les épisodes. Donc, bravo, tu peux être fier de toi. Je sais que cette méthode fonctionne parce que je l'utilise moi-même pour apprendre le polonais. Mais quand même, à chaque fois que j'entends ce genre de témoignage, je trouve ça extraordinaire. C'est super de voir tous les progrès que vous faites grâce au podcast ! D'ailleurs, merci d'en faire la promotion auprès de tes camarades de l'Alliance française. Ça m'aide beaucoup et ça permet d'agrandir la communauté InnerFrench. Voilà, c'est tout pour aujourd'hui, on va s'arrêter là. Et comme d'habitude, on se retrouve dans deux semaines pour un nouvel épisode. À bientôt, ciao !