#70 - L'islamophobie en France (2)
Cette question du rapport des musulmans à la laïcité, elle nous interroge plus largement sur leur place dans la société. Quelle place peuvent avoir les musulmans en France ?
Je vous ai dit qu'en 1905, la France a adopté la loi pour la laïcité. Et il faut savoir que pendant des dizaines d'années, cette loi a principalement posé problème aux institutions catholiques. Il y a eu pendant très longtemps des combats entre l'État et l'Église parce que l'Église ne voulait pas perdre son autorité historique. Et qu'au contraire, c'était la volonté de l'Etat de s'affranchir du religieux et de s'affranchir de l'autorité de l'Église catholique. Ça, ça a duré pendant longtemps et aujourd'hui, on a un peu tendance à l'oublier parce que, maintenant, ce combat a été repris par l'islam.
La présence de l'islam en France est beaucoup plus récente, évidemment, que la présence de la religion catholique. L'arrivée des premiers immigrés musulmans, elle remonte au début du XXème siècle. C'étaient des immigrés qu'on faisait venir des colonies françaises parce que vous savez que la France avait colonisé le Maghreb (l'Algérie, le Maroc, la Tunisie) et on utilisait une partie de ces habitants comme main d'œuvre. Il y en a notamment qui ont participé à la construction du métro parisien, au début du XXème siècle. Ensuite, on les a utilisés comme chair à canon. Ça, c'est une expression : la chair à canon. C'est littéralement quand vous utilisez des personnes pour aller se faire tuer pendant la guerre. La France a eu beaucoup recours aux habitants des pays du Maghreb pour participer à la Première Guerre mondiale.
Mais c'est surtout dans les années 50 et 60 que les principales vagues d'immigration d'origine maghrébine sont arrivées en France. Parce qu'à ce moment-là, le pays avait besoin de main d'œuvre pour se reconstruire et se moderniser, notamment dans l'industrie automobile. Et comme la religion dominante dans les pays du Maghreb, c'est l'islam, logiquement il y a eu de plus en plus de musulmans en France.
Au départ, l'islam n'était pas vraiment une source d'inquiétude. Les responsables politiques n'y faisaient pas attention. Ils considéraient que ces musulmans s'étaient socialisés dans leur pays d'origine, donc c'était normal qu'ils aient une religion différente et des valeurs, des coutumes différentes.
Mais ensuite, quand la deuxième génération est arrivée (autrement dit, les enfants d'immigrés qui sont nés en France), l'attitude a changé. On s'est dit que si ces enfants voulaient être considérés comme pleinement français, ils devaient adopter les valeurs françaises. Autrement dit, ils devaient s'assimiler totalement. Là, je vous renvoie à l'épisode que j'ai fait sur ce sujet, sur le sujet de l'immigration en France (épisode numéro 38) dans lequel je parle un peu des différents modèles d'intégration. En France, le modèle d'intégration, c'est l'assimilation. Donc la République française garantit l'égalité à ses citoyens à condition que ces enfants d'immigrés s'intègrent. Et s'intégrer, ça veut dire s'assimiler, adopter totalement les valeurs françaises.
Or, la religion, et en particulier la religion musulmane, ça ne fait pas partie de la culture française. C'est pour ça qu'on a progressivement interdit aux musulmanes de porter le voile à l'école. L'école est une forme d'intégration. Elle doit permettre à tous d'obtenir une certaine éducation et ensuite d'avoir accès à un bon travail. Mais la condition, en retour, c'est de s'assimiler et donc de ne pas porter de signes religieux ostentatoires. Ça, ça a donné lieu à de très nombreuses polémiques jusqu'à aboutir, comme je vous l'ai dit, en 2004, à l'adoption de cette loi sur l'interdiction totale des signes religieux dits “ostentatoires” à l'école.
Mais le problème, c'est qu'avec ce type de lois, on enferme les musulmans dans leur identité. On considère que si une personne est musulmane, elle ne peut rien être d'autre. Elle est simplement musulmane. Et une personne musulmane n'a pas sa place à l'école parce qu'on a peur qu'elle commence à faire du prosélytisme, à essayer de convertir d'autres élèves (même si évidemment, tout ça, toutes ces peurs, elles sont complètement irrationnelles).
Et puis, progressivement, on a commencé à faire des amalgames. Par exemple, à se dire que tous les Arabes sont musulmans. Or, c'est bien évidemment faux. Il y a de nombreux Arabes en France et dans d'autres pays qui sont athées ou bien qui ont d'autres religions que l'islam.
Aujourd'hui, il existe plusieurs études qui montrent que ces discriminations sont bel et bien réelles. Par exemple, en 2018, une étude a montré qu'un candidat musulman doit envoyer 1,6 fois plus de candidatures à une offre de travail qu'un chrétien pour être embauché. Ah oui, d'ailleurs, ici, une petite précision de vocabulaire. En français, quand on parle d'une offre de travail, on ne dit pas “appliquer”, comme en anglais, on dit “postuler“. Envoyer sa candidature (son CV et sa lettre de motivation) à une offre pour obtenir un poste, ça se dit “postuler”. Ça ne se dit pas “appliquer”. Les candidats musulmans doivent envoyer 1,6 fois plus de candidatures que les chrétiens pour être embauchés. Ça, ça montre que, dans le milieu de l'entreprise, il existe une vraie forme de discrimination anti musulman.
Mais le plus choquant dans tout ça, c'est le rôle qu'ont joué les élites françaises dans la création de ce “problème musulman” (“problème musulman” entre guillemets”, ici, bien entendu). Il y a deux sociologues qui ont écrit un livre passionnant sur ce sujet : Abdelali Hajjat et Marwan Mohammed. Un livre qui s'intitule Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le problème musulman. Dans ce livre, ils montrent que les politiciens et les médias ont participé à la création de cette peur envers la communauté musulmane.
Ça, ça s'est manifesté, comme on l'a déjà vu, avec le vote de différentes lois pour interdire les signes religieux et pour faire en sorte que cette communauté musulmane soit exclue progressivement de l'espace public. Bah oui, si vous êtes musulmane et que vous ne pouvez pas porter votre voile, vous ne pouvez pas à la fois respecter les principes de votre culte et être membre, par exemple, de l'administration ou accompagner votre enfant à une sortie scolaire. Vous ne pouvez pas non plus aller à la plage parce qu'on vous interdit de porter un burkini.
Et les politiciens qui ont participé à ce phénomène, ce ne sont pas seulement des politiciens de partis d'extrême droite. En fait, ça regroupe des membres de tous les partis politiques, des partis politiques de tous bords (“de tous bords“, ça veut dire à la fois de gauche et de droite). Par exemple, celui qui a mené ce combat contre le burkini en 2016, c'était le ministre Manuel Valls, un ministre socialiste. En fait, les partis politiques se sont rendu compte que depuis les attentats de 2001 aux États-Unis, il existe une certaine peur dans la société vis-à-vis de l'islam. Donc les politiciens essayent de capitaliser sur cette peur et de l'alimenter pour pouvoir gagner des voix aux élections.
En fait, leurs discours sont stigmatisants : ils visent vraiment cette communauté musulmane en disant que les musulmans ne font aucun effort pour s'intégrer, qu'ils sont communautaristes, qu'ils ne veulent pas se mélanger aux autres Français. C'est très pratique pour eux parce que ça leur permet d'avoir un bouc émissaire. On a déjà parlé de cette expression. “Un bouc émissaire“, c'est quand vous prenez un groupe et que vous le désignez comme responsable de tous les problèmes. Pour une partie de la classe politique en France, le bouc émissaire, ce sont les musulmans.
Et ça, ce n'est pas seulement le fait des politiciens mais aussi d'une certaine élite culturelle et médiatique. Par exemple, il y a quelques années, l'auteur Michel Houellebecq a publié un livre qui s'appelle Soumission. Peut-être que vous en avez entendu parler. Et dans ce livre, il fait une espèce de projection futuriste dans laquelle la France, dans quelques années, serait gouvernée par un parti islamique. Ça, ça alimente cette peur qu'ont certains Français de voir la communauté musulmane prendre le pouvoir en France et effacer l'identité française, ses racines catholiques, etc.
Bref, depuis les attentats du 11 septembre 2001 et surtout ceux de 2015, il y a en France une banalisation de l'islamophobie. C'est normal pour certains journalistes d'attaquer la religion musulmane. Ils disent que ça fait partie de leur liberté d'expression. Et ce qu'ils ont tendance à faire de plus en plus, c'est d'assimiler les musulmans aux terroristes. Ils considèrent que tous les musulmans soutiennent des organisations terroristes comme l'État islamique. Du coup, maintenant, quand il y a une attaque terroriste, la communauté musulmane en France doit se justifier et presque s'excuser du comportement de certains individus déviants, de ces terroristes qui commettent ces actes ignobles. C'est un peu comme si on demandait aux catholiques de s'excuser pour les actes pédophiles commis par certains prêtres. Personne ne demande ça aux catholiques alors pourquoi on demande aux musulmans de s'excuser pour des attaques terroristes d'organisations islamiques radicales ? Ça n'a aucun sens !
Mais le fait est qu'aujourd'hui, en France, certains journalistes n'ont aucun complexe à attaquer l'islam. C'est notamment le cas d'un chroniqueur qui fait très souvent polémique, qui s'appelle Éric Zemmour. Éric Zemmour a par exemple déclaré récemment que l'islamophobie n'existe pas.Selon lui, tout le monde a le droit de critiquer et de détester l'islam en vertu de la liberté d'expression. Il utilise donc cette liberté d'expression pour essayer de cacher son islamophobie. Mais le problème, ce n'est pas qu'Éric Zemmour s'attaque à l'islam et qu'il la critique. Effectivement, c'est son droit. Le problème, c'est la nature de ses propos. Très souvent, Éric Zemmour, dans ses articles et ses chroniques, appelle à la haine. Il fait des amalgames, il cite des informations qui sont complètement erronées. Tout ça pour créer, encore une fois, ce climat de peur et cette haine vis-à-vis de la communauté musulmane. D'un autre côté, on voit très rarement des musulmans invités sur les plateaux télévisés, surtout quand on parle des sujets qui les concernent. Et ça, c'est vraiment paradoxal. C'est un peu comme ce qu'on voit parfois en Pologne quand il y a des émissions de télé qui concernent l'avortement et qu'aucune femme n'est invitée. C'est la même chose en France. Souvent, il y a des émissions et des débats sur l'islam, mais aucun musulman n'est invité à y participer. Ce qui fait que ceux qui dominent le débat, ce sont les islamophobes comme Éric Zemmour.
En conclusion, on peut élargir un peu en disant que, depuis les années 90 et surtout depuis les attaques du World Trade Center en 2001, l'islamophobie est devenue un problème mondial. Aujourd'hui, les discriminations, les insultes, les têtes de porc qui sont posées devant les mosquées, sont devenues monnaie courante (autrement dit, on les retrouve partout, c'est quelque chose qui est devenu habituel). Et ça, ça a culminé plus récemment avec des fusillades, notamment les fusillades dans les deux mosquées à Christchurch en Nouvelle-Zélande au mois de mars et également, en 2017, au Québec avec cette fusillade qui a fait six morts.
Aujourd'hui, on ne peut plus fermer les yeux sur cette tendance, sur cette islamophobie rampante qui se développe dans les sociétés occidentales. À mon avis, il est urgent de prendre la mesure du problème et d'adopter des résolutions qui permettent d'inverser cette tendance qui, pour le moment, ne fait qu'empirer.
Voilà, encore une fois, c'était un épisode assez engagé. Si vous n'êtes pas d'accord avec moi, je vous encourage à m'envoyer un mail pour partager votre point de vue. On pourra peut-être commencer un petit débat. Mais avant de terminer, je vais laisser la parole à une auditrice qui s'appelle Fien.
Salut Hugo,Je m'appelle Fien et j'ai 28 ans. Je suis belge mais j'habite à Gouda. Peut-être que vous connaissez Gouda parce que c'est la ville du fromage aux Pays-Bas. Depuis quelques semaines, je suis en train de rafraîchir mes compétences de français. Je pense que c'est facile d'entendre que je ne suis pas née en Wallonie, la partie de la Belgique francophone. Moi, je suis née à Bruges. Et d'ailleurs, ma langue maternelle, c'est le néerlandais. À l'école, j'ai eu des leçons de français de 10 à 18 ans. Mais malheureusement, j'ai beaucoup oublié.
Avec ce message audio, je veux vous remercier de faire vos podcasts fabuleux. J'ai déjà écouté 21 épisodes et je les adore. Moi, je pense que les épisodes dans lesquels vous parlez de la société française sont les meilleurs.
Ensuite, je veux expliquer ce que je fais pour améliorer mes compétences en français. Comme je l'ai dit, j'aime écouter vos podcasts. Je les écoute souvent dans le train, au travail, ou en faisant à manger. Un autre podcast que j'aime s'appelle “Les aventures de Max et les légumes magiques”. Une chaîne de grands magasins a fait ce podcast pour encourager les enfants à manger des légumes. En fait, c'est un conte de fées moderne. La version du podcast français est un peu trop difficile mais heureusement, il existe aussi une version en néerlandais. J'utilise les deux versions comme exercice. En plus, j'ai lu Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne et j'ai vu quelques films. La famille Bélier, un film sur une famille sourde, était mon favori. Sur votre recommandation, je regarde aussi Au service de la France. J'aime regarder des séries et des films français. Malgré les sous-titres, je ne comprends pas toutes les expressions mais je comprends assez pour apprécier ce que je vois.
Les dernières choses que j'ai faites sont de réviser la conjugaison des verbes et d'écrire un message sur Facebook Messenger à un garçon français qui était mon meilleur ami en Erasmus. Mais malheureusement, on a perdu contact. En Erasmus, nous deux, on parlait toujours en anglais. C'était drôle d'écrire en français maintenant. J'espère qu'il utilise encore son compte Facebook et qu'il me répondra. En attendant, j'espère avancer en français en pratiquant tous les jours. À bientôt !
Merci Fien pour ton témoignage. Je te remercie pour toutes les recommandations que tu as partagées. Je suis sûr que plein d'auditeurs vont trouver ça très utile. Je n'avais pas entendu parler de cet autre podcast, Les aventures de Max et les légumes magiques, mais ça m'a l'air passionnant ! Je vais peut-être essayer d'en écouter un épisode. Concernant les films et les séries français, c'est normal de ne pas tout comprendre, même avec les sous-titres. Ça va très vite, il y a beaucoup d'expressions, on n'a pas le temps de faire une pause à chaque fois et de tout chercher. Donc je pense que tu as la bonne attitude : essayer de comprendre le sens général et de prendre du plaisir en regardant. Ça, à mon avis, c'est largement suffisant. Et puis mécaniquement, petit à petit, notre compréhension s'améliore.
C'est tout pour aujourd'hui, on va s'arrêter là. Comme je vous l'ai dit, il n'y aura pas de nouvel épisode cet été. Mais vous pouvez en profiter pour réécouter d'anciens épisodes, peut-être essayer de trouver d'autres podcasts en français (ne vous inquiétez pas, je ne serai pas jaloux !). Nous, on se retrouve au mois de septembre. Mais en attendant, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours ! À bientôt, ciao !