#65 - D'où viennent nos goûts ? (2)
À partir de ce moment-là, comme vous pouvez l'imaginer, Jean-Jacques va être beaucoup plus motivé pour ses cours d'anglais. Il va commencer à faire plus d'efforts. Mais surtout, il va essayer d'entrer dans l'univers de Clara. “Clara”, c'est le prénom de sa prof d'anglais, comme vous l'avez compris.
Le problème, c'est que l'univers de Clara est à l'opposé complet de celui de Jean-Jacques. Clara, c'est quelqu'un qui est très cultivé, elle connaît très bien le théâtre, la littérature, l'anglais. Mais à l'inverse, elle a une situation économique qui est plutôt précaire, qui est plutôt instable. Donc d'un côté, on a Jean-Jacques qui a beaucoup d'argent mais qui n'est pas très cultivé, qui ne s'intéresse pas vraiment au théâtre, à la littérature, aux choses qui plaisent à Clara. Et de l'autre côté, on a Clara qui est dans une situation économique assez instable mais qui a une très grande culture.
Justement, pour illustrer ça, on va écouter un extrait d'une scène de ce film. Dans cet extrait, Jean-Jacques et Clara sont dans un salon de thé où ils sont en train de faire leur cours d'anglais, et Jean-Jacques rapporte des livres que Clara lui a prêtés. Je sais que ça va être un peu difficile, à mon avis, de comprendre ce qu'ils disent parce que vous avez pas l'image, il y a des bruits de fond qui vont peut-être perturber un peu la compréhension. Mais essayez de vous concentrer sur les mots principaux. Essayez de comprendre le sens général de cette scène. Et juste après, je vais vous expliquer ça plus en détail.
Jean-Jacques – Four to five.
Clara – Four to five. Very well.
JJ – Ah, je vous ai rapporté les livres.
C – Ah, vous les avez lus, déjà ?
JJ – J'ai pas pu. J'ai lu quatre pages. L'autre, dix pages. J'ai arrêté. Pas terribles comme livres.
C – Moi, je les trouve magnifiques.
JJ – Ah ouais ? Non, moi, je…
C – Oui, vous les trouvez pas terribles, j'ai compris, ça va. Il fallait surtout pas vous forcer.
JJ – En même temps, si je me force pas, je lirai jamais.
C – Eh bah, vous lirez jamais. C'est pas grave.
JJ – Non, c'est pas grave.
Source : Le Goût des autres
Alors, vous avez entendu que Jean-Jacques a pas vraiment aimé les livres que Clara lui a prêtés. Il dit qu'ils étaient “pas terribles“. “Pas terribles”, ça veut dire que ces livres ne lui ont pas plu. À l'inverse, Clara lui dit qu'elle les trouve magnifiques. Donc on voit ici qu'il y a une incompréhension. Jean-Jacques ne comprend pas pourquoi Clara aime tellement ses livres. Lui, il ne leur trouve rien de spécial. Mais ensuite, il admet, quelque part, son ignorance parce que, eh bien, il dit qu'il doit se forcer. Il doit se forcer à lire ce genre de livre sinon, il ne lira jamais. Ici, on voit que Jean-Jacques est très humble, qu'il admet son manque de connaissance sur ce sujet.
Mais Clara lui répond d'une manière assez sèche. Elle lui dit : “Eh bien, vous ne lirez jamais, c'est pas grave.” Autrement dit, pour elle, certaines personnes n'ont pas besoin de lire, soit parce qu'elles ne sont pas capables de comprendre ce genre de littérature, soit parce que c'est pas quelque chose qui est utile dans leur vie de tous les jours. Moi, je pense le contraire. Je pense que c'est essentiel pour tout le monde de lire. Évidemment, on n'est pas obligé de seulement lire les classiques de la littérature. Il y a plein d'autres choses très intéressantes. Mais c'est une activité intellectuelle qui est importante pour chacun d'entre nous.
Au contraire, Clara, ici, elle montre une certaine forme de snobisme. En disant ça, elle lui montre qu'elle, elle fait partie de cet univers et que Jean-Jacques ne peut pas comprendre ses références. C'est une manière pour elle de le rejeter et de lui faire comprendre qu'ils ne sont pas du même monde.
Ce film, Le Goût des autres, il montre qu'on a tendance à s'entourer de personnes du même milieu. “Le milieu”, ça veut dire “l'entourage”, notre environnement social. Ça, c'est pas quelque chose de nouveau. J'imagine que vous l'avez déjà remarqué. On a tendance à fréquenter des personnes qui viennent un peu du même environnement que nous. Peut-être que ce sont des personnes qui ont fait les mêmes études, qui travaillent dans le même secteur ou dans le même type d'entreprise.
Mais ce qui est assez intéressant, c'est que quand on prend le cas de l'amour par exemple, du coup de foudre, on a l'impression que c'est quelque chose qui arrive complètement par hasard et qu'on apprécie une personne seulement en fonction de ses qualités personnelles. Alors qu'en réalité, cet amour, il est déjà prédéterminé par notre environnement social.
Par exemple, dans les universités, il y a une certaine homogamie. Et en France, c'est très vrai dans les écoles de commerce par exemple. Moi, j'ai fait une école de commerce. Il y a des chercheurs qui ont montré que les étudiants d'écoles de commerce ont 25 fois plus de chances d'épouser quelqu'un qui a le même diplôme, quelqu'un qui a aussi fait une école de commerce, qu'une personne lambda (c'est-à-dire qu'une personne au hasard). Autrement dit, ici, il y a pas vraiment de hasard dans l'amour. Si vous avez fait une école de commerce, il y a 25 fois plus de chances pour vous de tomber amoureux et d'épouser, autrement dit, de vous marier avec une autre personne qui a, elle aussi, fait une école de commerce.
Moi, je trouve que c'est assez triste parce que ça montre une certaine forme de sectarisme. Autrement dit, on a cette tendance à rester entre soi, à rester avec des gens qui nous ressemblent. Et maintenant, c'est possible de le faire un peu toute sa vie. On est très rarement dans des contextes, dans des situations, où on doit fréquenter des personnes qui viennent d'un milieu complètement différent du nôtre. En fait, c'est devenu de plus en plus facile de s'isoler et de vivre dans un univers qui nous correspond totalement sans jamais être en contact avec d'autres personnes.
C'est le cas dans ce film, dans Le Goût des autres. C'est le cas avec Clara et ses amis artistes, qui sont un peu snobs, et qui ne fréquentent que des artistes : des comédiens, des peintres etc. Et qui, à côté de ça, ne sont pas du tout ouverts à des personnes qui viendraient d'autres milieux comme celui de Jean-Jacques.
Le problème avec ce genre d'attitude, c'est qu'on a tendance à penser que nos goûts sont les seuls qui sont légitimes. Les réalisateurs qu'on apprécie, le type de musique qu'on écoute, tout ça, c'est le summum du bon goût. Et au contraire, ce que les autres aiment et que nous, on n'apprécie pas, c'est simplement une preuve de mauvais goût.
Justement, il y a un sociologue français qui s'est beaucoup intéressé à cette question du goût, de savoir d'où viennent nos goûts et comment ils se propagent.
– J'ai essayé de montrer que dans les classements sociaux que nous opérons, quand nous mettons une cravate ou ne mettons pas une cravate, quand nous mettons une cravate à pois ou une cravate unie, quand nous achetons une Mercedes ou une 2 chevaux, quand nous faisons du yoga ou du rugby, etc. Tous les choix que nous faisons qui, ordinairement, sont imputés aux goûts et aux couleurs, enfin, ce sont ces choses qui sont plutôt, au fond, à la nature. En fait, je pense que tous ces choix ont leurs principes dans la société et dépendent d'une part de notre forme de formation, notre éducation, de l'ancienneté de notre éducation.
– Le capital scolaire.
– de notre milieu, de notre capital scolaire etc.
Source : Pierre Bourdieu présente son livre La Distinction (INA)
Pierre Bourdieu, c'est tout simplement un des intellectuels français les plus influents du XXème siècle, en particulier dans le domaine de la sociologie puisqu'il était sociologue.
Il s'est beaucoup intéressé à la question des hiérarchies sociales et des mécanismes de leur reproduction. Bourdieu, il a une vision très hiérarchisée de la société avec différents groupes sociaux qu'on pourrait comparer un peu aux classes dans la vision marxiste des sociétés. Sauf que Bourdieu pense que cette hiérarchie, elle dépend davantage d'inégalités culturelles que d'inégalités économiques. Dans la vision marxiste, ces inégalités reposent principalement sur le capital économique alors que, pour Bourdieu, elles viennent essentiellement du capital culturel. Mais ça, je vais en reparler un peu plus tard.
Et justement, une grande partie de ce capital culturel, aux yeux de Bourdieu, ce sont nos goûts. Et il en a parlé en détail dans un livre qui s'appelle La Distinction : critique sociale du jugement, qui a été publié en 1979. Dans ce livre, dans La Distinction, Bourdieu fait une analyse sociologique des goûts et des styles de vie des membres de la société française.
En fait, ce qu'il montre c'est qu'il existe une hiérarchie des pratiques culturelles. Par exemple, en France, la musique classique est plus élevée dans la hiérarchie culturelle que le rap. C'est la même chose si on prend le sport avec le golf versus le football : le golf est pratiqué par l'élite alors que le football est plutôt pratiqué par les personnes des classes populaires. Mais ça concerne en général l'ensemble des pratiques. Un dernier exemple : on peut comparer les échecs et les jeux vidéo. Les échecs, vous savez, c'est ce jeu à deux personnes avec d'un côté des pions blancs, de l'autre côté des pions noirs. Et le but du jeu, c'est de déplacer ses pions pour faire échec et mat. J'espère que vous avez compris de quoi il s'agit. Les échecs. Encore une fois, les échecs ont une meilleure réputation, ils sont plus élevés dans la hiérarchie des pratiques culturelles que les jeux vidéo.
Pourquoi ces pratiques culturelles sont-elles considérées comme plus légitimes ? Eh bien, d'après Bourdieu, c'est tout simplement parce que ce sont celles de la classe dominante. Donc la classe dominante impose ses goûts au reste de la société. C'est pour ça que le golf est considéré comme plus noble que le foot. C'est difficile d'imaginer des directeurs qui font ensemble un match de foot. Par contre, on les voit très souvent jouer au golf et de facto, le golf a une plus grande légitimité que le foot. Même si, dans l'absolu, le foot pratiqué et suivi par beaucoup plus de personnes que le golf.
C'est assez intéressant parce qu'il y a certaines pratiques qui n'étaient pas considérées comme nobles mais qui le deviennent progressivement parce qu'elles sont adoptées par la classe dominante. C'est le cas par exemple avec le jazz, la photographie, le cinéma. Des pratiques qui au départ n'avaient pas de légitimité mais qui, au fur et à mesure des années, ont commencé à devenir de plus en plus nobles parce que la classe dominante était en train de se les approprier.
Ces pratiques, ces goûts, ils fonctionnent à la fois comme facteur d'intégration mais aussi d'exclusion. Ils fonctionnent comme facteur d'intégration parce que pour s'intégrer à un certain groupe social, il faut adopter ses pratiques culturelles. Et au contraire, comme dans le film Le Goût des autres, c'est aussi un moyen d'exclure les personnes du groupe si ces personnes n'ont pas les mêmes goûts et n'ont pas les mêmes pratiques culturelles. Dans Le Goût des autres, Jean-Jacques Castella n'arrive pas à s'intégrer au groupe de Clara parce qu'il ne possède pas les références, il ne possède pas ce goût pour la littérature et pour les pièces de théâtre.
C'est pour ça que Bourdieu parle de “distinction”. Nos goûts, nos préférences culturelles sont autant de moyens pour nous de montrer notre appartenance à un groupe social et de se distinguer des autres. Ça, on peut le faire de plein de façons différentes à travers nos vêtements, les endroits où on va en vacances, les loisirs qu'on pratique le week end. Toutes ces pratiques qui nous semblent personnelles, en fait elles sont un moyen pour nous de matérialiser notre appartenance à un certain groupe social.
Voilà, ce que j'ai essayé de vous montrer dans cet épisode, je sais pas si c'était très clair, mais c'est que nos goûts ne sont pas aussi personnels que ce qu'on peut croire. En fait, il y a une grande partie des goûts qui ne nous appartiennent pas mais qui nous sont simplement transmis par notre famille, par l'école et par le groupe social auquel on appartient.
Évidemment, je suis pas en train de dire qu'on est complètement déterminé par notre environnement social. Il y a plein d'autres choses dans notre trajectoire personnelle, dans notre histoire, qui peuvent nous faire adopter ou abandonner certains goûts. Mais une grande partie d'entre eux est quand même prédéterminée en fonction de l'endroit et de la famille dans laquelle on naît.
J'espère vous avoir donné envie de regarder ce film, de regarder Le Goût des autres. Je pense que ça peut être un bon exercice pour vous et ça vous apprendra des choses intéressantes. Bourdieu, c'est aussi un très bon auteur à lire. Malheureusement, c'est assez compliqué, c'est assez technique. Mais peut-être que je ferai un autre épisode sur ce sociologue parce qu'à mon avis, il y a encore plein de thèmes passionnants que je n'ai pas eu le temps de couvrir ici parce que c'est difficile de parler d'une oeuvre si riche en si peu de temps.
En conclusion, je dirais qu'il est important de rester ouvert aux autres, de ne pas s'enfermer dans notre environnement social, d'être curieux, d'essayer d'en apprendre un maximum sur des pratiques culturelles différentes des nôtres, parce que comme ça, on peut s'enrichir et découvrir de nouvelles choses passionnantes.
Sans transition, avant de terminer cet épisode, on va écouter un deuxième témoignage, celui de Gabrielle.Salut Hugo, Je m'appelle Gabrielle. J'ai 20 ans. Je vis en Pologne à Lublin et je suis polonaise. J'étudie la linguistique appliquée, c'est-à-dire le français et l'anglais. Je suis en deuxième année maintenant. J'aime le français et j'aimerais mieux parler cette langue mais vous savez, parfois c'est très difficile.
J'ai trouvé votre podcast par hasard sur l'application Spotify. J'ai commencé à écouter le dernier épisode et j'ai compris beaucoup. Je suis impressionné par ce que vous faites. Faute de temps libre, j'écoute ces podcasts irrégulièrement, le plus souvent quand je me promène.
Mais je dois vous dire que j'aime votre voix. Je me suis habitué à vous comme un ami. Je pense que vous êtes un excellent professeur. Comme je sais que vous vivez en Pologne aussi, je regrette de ne pas avoir des cours de français avec vous. Vous m'aidez à mieux comprendre le français et vous choisissez des sujets intéressants. Pour moi, c'est aussi l'occasion d'approfondir ma connaissance sur divers sujets.
Merci beaucoup pour votre travail. Je vous souhaite beaucoup d'énergie pour enregistrer et enseigner. J'espère que vous continuerez.Bonne chance ! Merci Gabrielle d'avoir pris le temps de faire cet enregistrement pour moi. Je suis toujours très impressionné par les étudiants polonais de linguistique. Je trouve que vous êtes capables d'acquérir un très bon niveau de français en très peu de temps, après seulement quelques mois, quelques années d'études. Je pense que vos professeurs sont vraiment exigeants et qu'ils vous font bien travailler. En plus, souvent vous apprenez plus d'une langue, vous apprenez pas seulement le français mais aussi l'anglais comme tu l'as dit.
Ça me fait aussi plaisir que tu me considères comme un ami. C'est quelque chose que je comprends complètement parce que moi aussi j'écoute des podcasts. Donc je comprends ce sentiment, cette impression. Même si c'est un peu bizarre pour moi parce que je ne connais pas la majorité d'entre vous mais vous, vous avez l'impression de me connaître très bien à travers ces épisodes comme vous écoutez ma voix pendant des heures et des heures. Mais voilà, ça me fait vraiment plaisir que vous me voyiez comme ça et je suis content de pouvoir faire un peu partie de votre vie.
Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. On va s'arrêter là. Je vous invite comme d'habitude à laisser une évaluation sur iTunes ou sur Facebook si vous ne l'avez pas encore fait. Pour moi, c'est important parce que ça me permet de faire la promotion du podcast et de convaincre d'autres personnes que ça vaut le coup d'écouter innerFrench. Merci à tous, en tous cas, de m'avoir écouté. On se retrouve dans deux semaines et d'ici là, comme d'habitude, n'oubliez pas de faire un peu de Français tous les jours. À bientôt !