#60 - Peut-on adorer une œuvre et détester son auteur ? (2)
Si vous lisez un peu les médias français, vous avez peut-être déjà vu le nom de Bertrand Cantat.Bertrand Cantat, c'était le chanteur d'un groupe de rock qui s'appelait Noir Désir et qui est toujours considéré aujourd'hui comme un des meilleurs groupes de rock français. Bertrand Cantat était en couple avec une actrice très appréciée qui s'appelait Marie Trintignant et ils vivaient une relation tumultueuse. Ce couple talentueux et adoré du public semblait avoir tout pour être heureux. Mais tout a basculé un soir d'été, en 2003.
Ce jour-là, le couple se trouve à Vilnius, dans la capitale de la Lituanie, dans sa chambre d'hôtel, et une violente dispute commence entre eux. Bertrand Cantat frappe à plusieurs reprises Marie Trintignant et elle perd connaissance. Elle est conduite le lendemain matin à l'hôpital. Mais quelques jours plus tard, elle meurt à la suite de ses blessures.
Bertrand Cantat est alors condamné à une peine de 8 ans de prison par la justice lituanienne pour homicide involontaire. Le juge a considéré que, en frappant sa compagne, Cantat n'avait pas l'intention de la tuer. Ah oui, une peine de 8 ans de prison, ça veut dire que c'est la sentence qui a été prononcée contre Bertrand Cantat. Bertrand Cantat est alors envoyé en prison mais 4 ans plus tard, en 2007, il est libéré, il est en liberté conditionnelle, grâce à sa bonne conduite . Comme il s'est bien comporté, et comme le prévoit la justice, il peut bénéficier d'une liberté conditionnelle.
Ensuite, 4 ans plus tard, en 2011, Bertrand Cantat retrouve totalement sa liberté parce qu'il a fini de purger sa peine. À ce moment-là, il essaye de refaire plusieurs projets musicaux. Mais à chaque fois, il déclenche des polémiques et il est boycotté par une partie du public. L'année dernière, en 2018, après les échecs de ses différents projets, Bertrand Cantat annonce la fin de sa carrière.
Alors ça, ça provoque beaucoup de débats. Déjà, des débats au sujet de sa peine. Il y a de nombreuses personnes qui considèrent que 8 ans de prison, c'était une peine trop légère compte tenu de la gravité des actes de Bertrand Cantat (parce qu'il faut pas oublier qu'il a tué sa compagne quand même !). Et aussi des débats au sujet de sa carrière. Parce que la justice a fait son travail, la justice a condamné Bertrand Cantat à passer 8 ans en prison, mais au final, le public, lui, a choisi une peine plus longue. Le public a décidé de continuer de boycotter Bertrand Cantat même après la fin de sa peine de prison parce que de nombreuses personnes considéraient que, après avoir commis de tels actes, Bertrand Cantat n'avait plus le droit d'avoir une carrière publique.
Il y a eu une polémique assez similaire avec le réalisateur Roman Polanski. En France, on a une cérémonie qui est comme celle des Oscars mais qui s'appelle “les Césars” pour récompenser les meilleurs films et en 2017, c'est Roman Polanski qui était censé être le président de la cérémonie. Mais ça a déclenché de nombreuses polémiques en raison du viol dont est accusé Roman Polanski depuis de très nombreuses années. Et à cause de ces polémiques, le réalisateur a décidé de renoncer et de ne pas présider cette cérémonie.
Mais c'est un peu paradoxal parce que, en 2002 et en 2003, il avait reçu la Palme d'or à Cannes et l'Oscar du meilleur réalisateur pour le film Le Pianiste. Donc certaines années on lui remet des récompenses et il est considéré comme un des réalisateurs les plus talentueux du monde. Et puis d'autres années, en fonction parfois du contexte politique, on décide de le boycotter et de lui reprocher ses anciens crimes.
Avec ces exemples, on voit que c'est vraiment un débat compliqué. C'est difficile de trancher. Autrement dit, c'est difficile de décider en faveur d'un camp ou de l'autre. Certaines personnes pensent que les artistes possèdent un statut particulier et que leurs œuvres peuvent excuser leurs actes, que la beauté de leurs œuvres peut faire oublier l'horreur de leurs actes. Mais d'autres considèrent qu'au contraire, les artistes, en vertu de leur visibilité, doivent avoir un comportement exemplaire.
Aujourd'hui, les albums de Noir Désir (le groupe de Bertrand Cantat), les films de Polanski et de Kevin Spacey, ne sont pas interdits. Mais on peut se poser des questions quant à la postérité de ces artistes. Est-ce qu'il faudra continuer dans le futur à célébrer l'œuvre de personnes qui ont commis des actes monstrueux ?
Justement, ça, c'est une question qui revient très souvent au sujet d'un auteur français qui s'appelle Louis-Ferdinand Céline. Peut-être que vous le connaissez, c'est l'auteur d'un des plus grands romans de la littérature française du XXème siècle qui s'appelle Voyage au bout de la nuit. Ça, c'est le chef d'œuvre de Céline. C'est un livre qui parle de la Première Guerre mondiale et de l'absurdité de l'existence. Il a un style familier qui, à l'époque, était très novateur et qui a beaucoup influencé les auteurs après lui. Donc Louis-Ferdinand Céline est vraiment considéré comme un des plus grands écrivains français du XXème siècle.
Le problème, c'est que Céline était aussi antisémite et qu'il a collaboré avec les nazis. Il a fait de la délation. Autrement dit, il a dénoncé au régime nazi la présence de certains juifs qui, à cause de lui, à cause de ses dénonciations, ont été envoyés dans les camps de concentration.
Là, encore une fois, il y a un énorme décalage entre la beauté de l'œuvre de Céline et les atrocités qu'il a commises. On se demande s'il faut cautionner les crimes de Céline parce qu'il a été l'auteur de plusieurs chefs d'œuvre. Ah oui, ça, le verbe “cautionner“, ça veut dire “donner son approbation à quelque chose ou à quelqu'un”, “être d'accord avec ça”. Et cette question, elle revient très souvent. À chaque anniversaire de Céline, les journalistes, les intellectuels, se demandent s'il faut célébrer un auteur qui est accusé de crimes antisémites.
Récemment, l'année dernière, il y a eu une grande polémique avec la maison d'édition Gallimard parce que Gallimard avait la volonté de rééditer trois pamphlets antisémites de Céline qui n'avaient pas été republiés depuis la Seconde Guerre mondiale. L'argumentaire de la maison d'édition, c'était de dire que ces pamphlets font partie de l'œuvre de Céline et que, pour le comprendre, on a besoin d'avoir une lecture de ses pamphlets. Mais cette décision a choqué une partie du grand public et de nombreuses associations de lutte contre l'antisémitisme parce qu'on considère que, non, l'artiste n'est pas au-dessus de la morale et que republier ces pamphlets, c'était un moyen de banaliser des propos antisémites. Et face à toutes ces polémiques, la maison d'édition Gallimard a décidé de suspendre ce projet.
Ici, il y a donc la question de savoir quel est le juste milieu entre la censure, d'un côté, et la célébration, de l'autre. Et certaines personnes disent que ce juste milieu, c'est tout simplement l'oubli. Peut-être qu'avec le temps, ces auteurs qui ont commis des crimes ou des actes immoraux vont être oubliés et, avec eux, leurs œuvres.
Pour conclure, on peut dire que, malheureusement, il n'y a pas de réponse facile à cette question. Dans l'idéal, il devrait être possible de séparer l'œuvre de son auteur. D'un côté, d'apprécier l'oeuvre et, de l'autre, de condamner son auteur. En réalité, bien souvent, ça dépend du type d'œuvre, de la personnalité de l'auteur, des actes qu'il a commis et également du contexte et du public. Il y a des personnes qui admirent un auteur et d'autres pour lesquelles ça n'a pas vraiment d'importance.
Le vrai problème, à mon avis, en ce moment, ce sont les médias qui alimentent les polémiques, comme avec le cas de Kevin Spacey. Kevin Spacey, c'est sûr qu'il a commis des actes répréhensibles. Mais le problème, c'est que ce sont les médias qui ont fait son procès avant même que la justice ne s'en charge. Alors on peut se demander si finalement, il ne faut pas laisser le public décider de la postérité de l'œuvre et la justice décider du sort de son auteur.
Comme promis, avant de finir, on va écouter un témoignage qui m'a été envoyé par Jonas.
Bonjour Hugo,
Je m'appelle Jonas. J'ai eu envie d'écrire pour te dire que je pense que tu es une personne très gentille et pour te remercier pour ton travail avec les podcasts. Je pense que tes podcasts sont très bons, un niveau super pour les intermédiaires. Et ils sont toujours très intéressants aussi, surtout le dernier podcast que tu as fait à propos de la méditation, c'était très bon je pense.
À propos de moi, je suis Danois et je suis étudiant à l'université de Roksilde qui est au centre du Danemark. Et maintenant je ne sais pas ce que je voudrais être. Mais je pense que la vie est un voyage, n'est-ce pas ?
En tout cas, je sais que j'aime les langues. J'ai commencé d'apprendre le français il y a environ 7 mois. Et avant ça, j'ai appris le russe. Alors je pense que je partage ton intérêt pour les langues slaves. Les langues sont vraiment fantastiques je pense. Et si je pouvais, je les apprendrais toutes. Je m'intéresse un peu à l'arabe maintenant, mais je pense que c'est vraiment plus difficile que le français et peut-être aussi que le russe.
Alors, la vraie raison pour laquelle je t'écris, c'est que j'ai écrit une histoire en français pour des enfants et des adultes. Et ça me ferait très plaisir si tu pouvais la lire. Je vais t'envoyer les premiers chapitres. L'histoire s'appelle “L'histoire du coeur”.
Et j'ai une question pour toi : d'où te vient ton intérêt pour les langues ?
Bref, je voulais juste dire merci pour tout ce que tu fais. Et, au revoir !
Merci beaucoup Jonas pour ton message ! C'est la première fois qu'un Danois m'envoie un enregistrement. Et je trouve que, pour quelqu'un qui apprend le français depuis seulement 7 mois, t'as déjà un très bon niveau. Donc bravo ! Je suis sûr que tu travailles dur pour ça. Et j'étais très impressionné aussi de lire le premier chapitre de ton histoire. En plus, je trouve que c'est une excellente idée d'écrire une histoire pour enfants en français. Comme ça, ça te permet de pratiquer, de chercher des nouvelles structures, de chercher du vocabulaire, tout en faisant quelque chose de créatif. J'espère que ça va inspirer d'autres auditeurs du podcast. Peut-être que vous aussi, vous allez vous mettre à écrire des histoires pour enfants. Et si vous le faites, n'hésitez pas à me l'envoyer.
Tu m'as demandé dans ton enregistrement d'où me vient mon intérêt pour les langues. En fait, les langues étrangères, ça a jamais été ma matière préférée à l'école. Moi, à l'école, j'aimais plutôt l'histoire, l'économie et la philosophie. Et les langues, ça ne m'intéressait pas vraiment. Mais ça a changé quand j'ai commencé à voyager parce qu'à ce moment-là, les langues sont devenues quelque chose de beaucoup plus concret, de beaucoup plus pratique. Et inconsciemment, j'ai commencé à passer de plus en plus de temps à les utiliser. Ça, ça a été le premier changement.
Et le deuxième, c'est quand j'ai commencé à enseigner le français. En enseignant le français, j'ai découvert plein de choses que j'ignorais sur la langue, des choses vraiment passionnantes. J'ai commencé à passer de plus en plus de temps à y penser, à lire des livres sur ça, sur la linguistique. Et à ce moment-là, on peut dire que je suis vraiment devenu passionné par les langues étrangères. C'est pour ça que maintenant, j'apprends le polonais avec une certaine ferveur.
Si vous aussi, vous voulez m'envoyer votre enregistrement ou si vous avez des questions pour moi, n'hésitez pas à le faire en m'envoyant un email à l'adresse hugo@innerfrench.com et je me ferai un plaisir de le diffuser dans un des futurs épisodes du podcast.
C'est tout pour aujourd'hui. Merci de m'avoir écouté jusqu'au bout. On se retrouve comme d'habitude dans 2 semaines et d'ici là, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt !