#58 - Le Sherlock Holmes français (2)
— Quels éléments ? — N°1 : Lupin se fait appeler monsieur R… — C'est un peu vague. — N°2 : Il voyage seul. — Cette particularité vous suffit ? — N°3 : Il est blond. — Et alors ? — Alors il suffit de regarder la liste des passagers et de procéder par élimination. J'avais cette liste dans ma poche. Je l'ai prise et j'ai commencé à la lire. — Je note d'abord qu'il n'y a que 13 personnes dont l'initiale est « R ». — 13 seulement ? — En première classe, oui. Sur ces 13 messieurs R…, 9 sont accompagnés de femmes, d'enfants ou de domestiques. Il reste donc 4 hommes isolés : le marquis de Raverdan… — Secrétaire d'ambassade, a répondu miss Nelly, je le connais. — Le major Rawson… — C'est mon oncle, a dit quelqu'un. — M. Rivolta… — Présent, a dit l'un de nous, un Italien très brun. Miss Nelly a éclaté de rire. — Vous n'êtes pas vraiment blond… J'ai repris la parole : — Alors, nous sommes obligés de conclure que le coupable est le dernier de la liste. — C'est-à-dire ? — C'est-à-dire M. Rozaine. Quelqu'un connaît-il M. Rozaine ? Personne n'a répondu. Mais miss Nelly, a interpellé le jeune homme taciturne qui était à côté d'elle : — Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas ? Tout le monde a tourné les yeux vers lui. Il était blond. J'ai senti un petit choc au fond de moi. C'était absurde car ce monsieur ne semblait pas du tout suspect. Il a répondu : — Pourquoi je ne réponds pas ? Mais parce que vu mon nom, ma qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j'ai fait l'enquête moi aussi et que je suis arrivé à la même conclusion. Il faut donc qu'on m'arrête. Il avait un air bizarre en prononçant ces paroles, mais on voyait qu'il plaisantait. Miss Nelly a demandé naïvement : — Mais vous n'avez pas de blessure ? — C'est vrai, a-t-il répondu, la blessure manque. D'un geste nerveux il a relevé sa manche pour nous montrer son bras. Mais aussitôt, une idée m'a frappé. Mes yeux ont croisé ceux de miss Nelly : il avait montré le bras gauche, pas le bras droit.
Mais avant que je fasse la remarque, un incident a détourné notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait en courant. Elle était bouleversée. — Mes bijoux, mes perles !… on m'a tout volé !… Mais non, le voleur n'avait pas tout pris. Plus tard, nous avons appris une chose encore plus bizarre : le voleur avait choisi ! Il avait seulement volé les pierres les plus fines, les plus précieuses, celles qui avaient le plus de valeur et qui prenaient le moins de place. Et pour exécuter ce travail pendant l'heure où lady Jerland prenait le thé, le voleur avait dû, en plein jour, et dans un couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit sac au fond d'un carton à chapeau, l'ouvrir et choisir ! Il n'y avait qu'une seule personne capable de commettre un tel vol : Arsène Lupin.
Au dîner, personne ne s'est assis à côté de monsieur Rozaine ; à droite et à gauche, les deux places sont restées vides. Et le soir on a appris qu'il avait été convoqué par le commandant.
Son arrestation a été un véritable soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là nous avons fait la fête et dansé. Miss Nelly, surtout, avait l'air très heureuse. Elle ne semblait pas du tout affectée par l'arrestation de son admirateur. Vers minuit, au clair de lune, je lui ai déclaré mes sentiments et sa réaction m'a paru positive.
Mais le lendemain, à la stupeur générale, on a appris que, comme les charges relevées contre lui n'étaient pas suffisantes, Rozaine avait été libéré. Il n'avait aucune blessure au bras et ses papiers d'identité étaient en règle. En plus, il avait été vu se promenant sur le pont à l'heure où le vol avait été commis.
Mais certains passagers restaient sceptiques. Qui, sauf Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R ? Qui le télégramme désignait-il, si ce n'était Rozaine ?
D'ailleurs, quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, est venu vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se sont levées et sont parties. C'était bel et bien de la peur.
Une heure plus tard, une note circulait parmi l'équipage et les passagers : M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à la personne qui trouverait Arsène Lupin. — Et si personne ne me vient en aide contre ce voleur, a déclaré Rozaine au commandant, moi, je m'occuperai de lui !
Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, disaient certains passagers, Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin ! Le combat sera intéressant !
Pendant les deux journées suivantes, on voyait Rozaine chercher partout et interroger tout le monde.
De son côté, le commandant faisait aussi son maximum : inspection de toutes les cabines et de nombreuses perquisitions. — On finira bien par découvrir quelque chose, n'est-ce pas ? me demandait miss Nelly. Même Arsène Lupin ne peut pas rendre des diamants et des perles invisibles. — Mais si, lui ai-je répondu, ou alors il faudrait fouiller nos vêtements et toutes nos affaires. Regardez, même dans mon appareil photo, ne pensez-vous pas qu'il y aurait assez de place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland ? — Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a aucun voleur qui ne laisse derrière lui un indice ou une trace. — Il y en a un : Arsène Lupin. — Pourquoi ? — Pourquoi ? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet, mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer. — Au début, vous étiez plus confiant. — Mais depuis, je l'ai vu à l'œuvre. — Et alors, selon vous ? — Selon moi, on perd notre temps.
Mais l'avant-dernière nuit, un membre de l'équipage a entendu des bruits à l'avant du bateau. Il s'est approché. Un homme était allongé par terre, la tête enveloppée dans une écharpe et les poignets attachés. On l'a libéré de ses liens et on a découvert que cet homme, c'était Rozaine.
Il avait été attaqué par Arsène Lupin qui lui avait volé son portefeuille et avait laissé sa carte de visite sur lui.
Naturellement, on a accusé le malheureux d'avoir simulé cette attaque contre lui-même. Mais il était impossible qu'il se soit attaché de cette manière et l'écriture sur la carte de visite était complètement différente de celle de Rozaine.
Cela prouvait donc que Rozaine ne pouvait pas être Arsène Lupin.
Ça a été la terreur. Les passagers avaient très peur et restaient groupés entre eux. Ils se méfiaient aussi les uns des autres. Arsène Lupin maintenant c'était… c'était tout le monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir magique. On le supposait capable de se déguiser en n'importe qui !
Aussi, le dernier jour semblait interminable. On vivait dans l'attente anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On était sûr qu'Arsène Lupin n'allait pas s'arrêter là. On savait qu'il était capable de tout et que personne ne pouvait le stopper.
Par contre, moi je passais un très bon moment en compagnie de miss Nelly qui m'avait accordé sa confiance. Impressionnée par tant d'événements, de nature déjà inquiète, elle cherchait à mes côtés une protection, une sécurité que j'étais heureux de lui offrir. Grâce à Arsène Lupin, nous nous rapprochions.
Je commençais à rêver d'amour et peut-être de mariage avec Miss Nelly. Et je sentais qu'elle n'était pas complètement opposée à ces idées. La douceur de sa voix me permettait d'espérer.
On voyait les côtes américaines qui commençaient à apparaître devant nous. On attendait. Tout le monde attendait le moment où on trouverait enfin la solution de ce mystère. Qui était Arsène Lupin ? Sous quel nom, sous quel masque se cachait-il ?
J'ai dit à ma compagne : — Comme vous êtes pâle, miss Nelly. - Et vous ! m'a-t-elle répondu, vous êtes si changé ! — Évidemment ! Cette minute est passionnante, et je suis heureux de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Elle ne m'écoutait pas, elle semblait fiévreuse. Le bateau est arrivé au port. Mais avant que les passagers ne puissent descendre, des gens sont montés à bord : des douaniers et des policiers. Miss Nelly a dit : — Peut-être qu'Arsène Lupin s'est échappé pendant le voyage, ça ne me surprendrait pas. — Oui, il a peut-être préféré la mort au déshonneur et a plongé dans l'Atlantique plutôt que d'être arrêté. Soudain, j'ai commencé à trembler. Et, comme elle me demandait ce qui n'allait pas, je lui ai dit : — Vous voyez ce vieux monsieur là-bas ? — Avec un parapluie et une veste verte ? — C'est Ganimard. — Ganimard ? — Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu'Arsène Lupin serait arrêté de sa propre main. — Alors, vous pensez qu'il va le démasquer ? — Qui sait ? Il paraît que Ganimard ne l'a jamais vu, seulement déguisé. À moins qu'il ne connaisse le nom qu'Arsène Lupin a utilisé sur le bateau… — Ah ! a-t-elle répondu, j'espère que je pourrai assister à l'arrestation ! — Patientons. Je suis sûr qu'Arsène Lupin a déjà remarqué la présence de son ennemi. Il va préférer sortir parmi les derniers passagers, quand l'œil de Ganimard sera fatigué.
Le débarquement a commencé. Appuyé sur son parapluie, l'air indifférent, Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui descendait. Un policier à côté de lui lui disait le nom des passagers qui passaient devant eux. Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta sont passés, et d'autres, beaucoup d'autres… Et j'ai vu Rozaine qui s'approchait. Le pauvre ! Il semblait toujours être en état de choc ! — C'est peut-être lui quand même, m'a dit miss Nelly…Qu'en pensez-vous ? — Je pense qu'il serait très intéressant d'avoir sur une même photo Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si chargé. Je le lui ai donné, mais trop tard pour qu'elle puisse l'utiliser. Rozaine a quitté le bateau sans problème. — Mais alors, mon Dieu, qui est Arsène Lupin ? s'est exclamée Miss Nelly. Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait une par une en se demandant laquelle était Arsène Lupin. Je lui ai dit : — Nous ne pouvons pas attendre plus longtemps. Elle s'est avancée. Je l'ai suivie. Mais Ganimard nous a barré le passage. — Eh bien, quoi ? ai-je dit. — Un instant, monsieur, a répondu Ganimard. — J'accompagne mademoiselle. — Un instant, a-t-il répété. Il m'a regardé profondément, puis il m'a dit, les yeux dans les yeux : — Arsène Lupin, n'est-ce pas ? Je me suis mis à rire. — Non, Bernard d'Andrézy, tout simplement. — Bernard d'Andrézy est mort il y a trois ans en Macédoine. — Si Bernard d'Andrézy était mort, je ne serais pas ici. Voici mes papiers. — Ce sont bien ses papiers. Mais je sais que vous n'êtes pas Bernard d'Andrézy et je vais découvrir comment vous les avez obtenus. — Mais vous êtes fou ! Arsène Lupin a pris le bateau avec un nom qui commence par R. — Oui, encore un de vos trucs, une fausse piste ! Ah vous êtes doué mon vieux. Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, tu es démasqué.
J'ai hésité une seconde. Au même moment, Ganimard m'a frappé sur le bras droit. J'ai poussé un cri de douleur. Il m'avait frappé sur la blessure encore mal cicatrisé que signalait le télégramme.
Bon, je devais abandonner. Je me suis tourné vers miss Nelly. Elle écoutait et elle était très pâle.
Son regard a rencontré le mien, puis elle a regardé l'appareil photo que je lui avais donné. J'ai vu qu'elle venait de tout comprendre. Oui, c'était dans cet appareil que j'avais caché les perles et les diamants de Lady Jerland et l'argent de Rozaine.Je jure qu'à cet instant, j'étais indifférent à ce qui m'arrivait, à Ganimard, à l'arrestation, à l'hostilité des autres passagers. Tout ce qui comptait à mes yeux était ce que Miss Nelly allait décider de faire de mon appareil photo. Si elle décidait de le donner à Ganimard, il aurait la preuve inéluctable de mes crimes. Est-ce qu'elle allait me trahir ? Est-ce qu'elle allait agir en ennemie qui ne pardonne pas, ou bien en femme indulgente ?
Elle est passée devant moi, et au moment de quitter le bateau, elle a laissé tomber discrètement l'appareil photo dans la mer. Puis elle est partie et elle a disparu dans la foule.
Je restais immobile, à la fois triste et heureux. Dommage que je ne sois pas un honnête homme.
C'est comme ça qu'un soir d'hiver, Arsène Lupin m'a raconté l'histoire de son arrestation. Le hasard de la vie avait fait que nous étions devenus amis. C'est par amitié qu'il vient parfois chez moi à l'improviste avec sa bonne humeur.
Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j'ai vu Arsène Lupin, et vingt fois, c'était une personne différente qui m'est apparue… — Moi-même, m'a-t-il dit, je ne sais plus vraiment qui je suis. Dans un miroir, je ne me reconnais plus. Pourquoi aurais-je une apparence définie ? Pourquoi ne pas éviter ce danger d'une personnalité toujours identique ? Mes actes me désignent suffisamment. Et il précise, avec une pointe d'orgueil : — Tant mieux si l'on ne peut jamais dire avec certitude : voici Arsène Lupin. L'essentiel, c'est qu'on puisse dire sans se tromper : Arsène Lupin a fait ça.
Voilà, c'est la fin de cette histoire. J'espère qu'elle vous a plu ! Merci de m'avoir écouté, on se retrouve dans deux semaines et d'ici là, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt !