#55 - L'insurrection des gilets jaunes (2)
Pourquoi ce sont principalement ces personnes ? Eh bien parce que, comme je vous l'ai déjà dit, ces personnes sont obligées d'utiliser leur voiture. Elles n'ont pas accès aux transports en commun comme dans les grandes villes donc elles sont directement affectées par cette augmentation du prix de l'essence.
En général, ce sont des Français qui font partie des classes moyennes et populaires. Autrement dit, des personnes qui travaillent, qui paient des impôts, des taxes, et qui ne profitent pas d'aides sociales mais qui, malgré leur travail, ont du mal à joindre les deux bouts. “Joindre les deux bouts”, c'est une autre expression intéressante. Ça veut simplement dire : “être capable de payer toutes ses factures à la fin du mois”. Autrement dit, avoir un budget qui soit à l'équilibre. Joindre les deux bouts. Joindre les deux bouts. C'est la même expression d'ailleurs en anglais. Donc une grande partie des gilets jaunes font partie de ces classes moyennes qui ont des difficultés financières malgré leur travail.
On trouve aussi des jeunes qui viennent de finir leurs études et qui, malgré leurs diplômes, ne trouvent pas de travail, parce qu'il faut savoir que le chômage touche beaucoup les jeunes en France. Parmi les gilets jaunes, il y a aussi quelques retraités. Autrement dit, des personnes qui ne travaillent plus parce qu'elles sont trop âgées et donc qui sont à la retraite : des retraités.
Et la dernière chose, au niveau politique, c'est que ce mouvement des gilets jaunes rassemble des Français aux idées très différentes, voire parfois aux idées totalement opposées. On trouve par exemple des personnes d'extrême droite et de droite. Ce sont, en général, les gilets jaunes qui sont le plus opposés à la politique fiscale, qui sont contre les impôts et les taxes et qui parfois, malheureusement, commettent pendant les manifestations des agressions homophobes et xénophobes.
Donc d'un côté, on a des personnes d'extrême droite et de droite, et de l'autre, on a aussi des personnes plutôt centristes, des personnes de gauche et d'extrême gauche qui, elles, participent au mouvement pour plutôt, eh bien lutter contre les inégalités, contre les injustices sociales et le système politique actuel. D'ailleurs, on a identifié qu'une grande partie des casseurs était plutôt des personnes d'extrême gauche, plutôt des personnes qui se revendiquent du mouvement anarchiste.
Maintenant, on va voir concrètement ce que demandent, ce que veulent, ces gilets jaunes. C'est pas toujours clair de bien comprendre leurs revendications, tout simplement parce qu'il n'y a pas de leader officiel de ce mouvement ni de vraie organisation. C'est un mouvement qui était spontané, qui s'est lancé grâce aux réseaux sociaux, comme je vous l'ai dit, donc il n'est pas très structuré.
Alors comme je vous l'ai dit, au départ, les gilets jaunes se sont mobilisés pour combattre cette augmentation du prix des carburants. Mais très rapidement, leurs revendications se sont élargies. Et on a commencé à comprendre que ce que demandaient vraiment les gilets jaunes, c'était une augmentation de leur pouvoir d'achat.
Ça, ce pouvoir d'achat, c'est une notion qui est très importante si on veut comprendre ce mouvement des gilets jaunes. Le pouvoir d'achat, c'est tout simplement la quantité de produits et de services que vous pouvez acheter avec une certaine somme d'argent. Et le problème, c'est qu'il y a une grande partie des Français qui a l'impression que son pouvoir d'achat a beaucoup baissé ces dernières années. D'après eux, d'après les gilets jaunes, cette baisse du pouvoir d'achat, elle est d'abord due à la politique fiscale du gouvernement. Beaucoup de Français ont l'impression que ce sont toujours eux qui doivent payer plus d'impôts, plus de taxes, alors que d'un autre côté, les entreprises ont beaucoup plus de liberté.
Et le pire, c'est que ces Français ont surtout l'impression que l'argent public est très mal utilisé. Donc ils veulent que le gouvernement change sa politique fiscale en annulant d'abord cette augmentation du prix des carburants. Et puis également en réduisant, en baissant les péages sur les autoroutes pour favoriser les personnes qui sont obligées de prendre la voiture.
Donc ça, ce sont un peu les revendications de base, de départ, du mouvement des gilets jaunes. Mais je vous l'ai dit, ces revendications se sont élargies et il y en a d'autres qui se sont ajoutées à la liste. Par exemple, maintenant, un autre thème central qui revient très souvent dans le discours des gilets jaunes, c'est le problème des inégalités. Ces Français ont l'impression que les riches ont de plus en plus d'argent et que les pauvres sont de plus en plus pauvres. Bref, que les inégalités augmentent. Donc pour combattre ça, ils demandent une augmentation des salaires et en particulier une augmentation du salaire minimum. Ils ont aussi d'autres revendications, d'autres objectifs, comme un retour de l'âge de la retraite à 60 ans, des revendications écologiques, des revendications féministes etc.
On peut dire, en fait, si on fait la synthèse de toutes ces revendications, de toutes ces demandes des gilets jaunes, eh bien qu'il y a un ras-le-bol général. “Un ras-le-bol”, c'est une expression que vous pouvez entendre très souvent dans les vidéos et parfois dans les médias. C'est un peu la même idée que cette goutte d'eau qui fait déborder le vase. Quand on dit : “j'en ai ras le bol", ça veut dire “j'en ai assez”. Bref, ce ras-le-bol général, ça signifie tout simplement qu'il y a beaucoup de frustrations parmi une partie des Français qui se sont cristallisées et qui ont donné naissance à ce mouvement des gilets jaunes.
Maintenant que vous avez compris qui sont les gilets jaunes, on va voir un peu quel est leur mode de fonctionnement, comment ils manifestent. Comme je vous l'ai dit, ils ont commencé par bloquer les routes et les autoroutes pour essayer de paralyser la France, pour essayer de paralyser le pays. Et d'ailleurs, ces blocages ont provoqué certains accidents avec des automobilistes et certains blessés. Donc c'est avec ce genre d'opération que le mouvement des gilets jaunes a commencé. Mais très rapidement, il a décidé d'organiser des manifestations dans les grandes villes et principalement à Paris.
La première grande manifestation a eu lieu le 24 novembre dans la capitale française. Et c'est là qu'on a vu les premiers affrontements, les premiers combats entre, d'un côté, les forces de l'ordre et de l'autre côté, une partie des gilets jaunes, en particulier les casseurs. Et depuis le 24 novembre, chaque weekend, ces manifestations reprennent. Malheureusement elles sont de plus en plus violentes. Vous avez peut-être vu des images aux informations. Il y a des voitures qui sont brûlées, des magasins qui sont pillés. Samedi dernier, il y a même l'Arc de triomphe qui a été vandalisé. On voit que ces violences et l'intensité des combats sont de plus en plus importantes, notamment parce que les médias accordent beaucoup d'attention à ces manifestations. Et on peut dire qu'ils mettent de l'huile sur le feu.
Ça va être la dernière expression que je vais vous donner pour aujourd'hui. Je pense que c'est une expression assez facile à imaginer, assez facile à comprendre. S'il y a un feu que vous mettez de l'huile dessus, eh bien les flammes vont augmenter, le feu va grandir. Et c'est un peu ça que font les médias en cherchant des déclarations chocs et des informations qui vont attirer l'attention de leur public.
Mais encore une fois, j'insiste là-dessus : il faut savoir que ces violences, elles sont provoquées par une toute petite minorité des gilets jaunes, par ces casseurs et que la grande majorité du mouvement, des Français qui participent au mouvement, sont pacifiques. Ils ne veulent pas de ces violences. Ils veulent simplement montrer qu'ils sont en colère et qu'ils ne sont pas d'accord avec la politique du gouvernement.
Maintenant, vous vous demandez peut-être quelle est la réaction du gouvernement face à ces manifestations. La première réaction, c'était de discréditer ce mouvement des gilets jaunes en disant qu'il n'était pas représentatif parce qu'il n'est pas élu démocratiquement comme les syndicats d'entreprise, par exemple. Le paradoxe, c'est que la grande majorité des Français, comme je vous l'ai dit, s'identifient aux gilets jaunes et soutiennent le mouvement.
Ensuite, après avoir essayé de discréditer le mouvement des gilets jaunes, le gouvernement a déclaré qu'il était impossible de dialoguer parce qu'il n'y avait pas d'interlocuteurs, pas de leaders officiels parmi les gilets jaunes. Donc les gilets jaunes ont désigné certains leaders pour les représenter et ils ont rencontré des membres du gouvernement. Mais les discussions n'ont rien donné. Elles n'ont pas conduit à des résultats ou à des mesures.
Bref, on a l'impression que le gouvernement semble impuissant, qu'il ne peut rien faire, et qu'il reste sourd face aux revendications. Autrement dit, qu'il refuse d'entendre les revendications des gilets jaunes.
Cependant, on va essayer d'aller un peu plus loin. On va essayer de prendre du recul, de prendre de la distance, pour analyser un peu ce mouvement. Alors pour comprendre pourquoi ce mouvement des gilets jaunes a pris tellement d'ampleur, a pris tellement d'importance, il y a deux catégories de facteurs. D'abord, les facteurs conjoncturels, ceux qui concernent la conjoncture, et de l'autre côté, les facteurs structurels, c'est-à-dire les facteurs qui sont plutôt des tendances de long terme.
Les facteurs conjoncturels, ça concerne par exemple, l'économie, puisque depuis un an ou deux, la croissance économique en France a commencé à ralentir. Donc évidemment ça, ça crée du chômage et beaucoup de difficultés économiques pour une partie des Français. D'ailleurs, certains économistes disent que la conjoncture économique actuelle en France, elle ressemble beaucoup à celle de la fin de l'année 2007, autrement dit juste avant la dernière crise économique. Ce qui veut dire qu'on va peut-être bientôt connaître une nouvelle crise en France, et d'ailleurs peut-être même sur l'ensemble de la planète.
Ensuite, un autre facteur conjoncturel, c'est la politique actuelle du gouvernement. Les Français sont très critiques vis-à-vis du gouvernement d'Emmanuel Macron et de son premier ministre Edouard Philippe. Autrement dit, ils ne sont pas du tout satisfaits. Ils ne sont pas du tout contents des décisions qui sont prises. Par exemple, ils ont découvert que les recettes de la taxe sur les carburants (autrement dit l'argent que l'Etat va gagner en augmentant le prix des carburants), eh bien elles ne vont pas seulement servir à financer la transition énergétique. En fait, il y a seulement une petite partie de cette taxe, environ 20%, qui va servir à financer la transition énergétique et le reste, eh bien, c'est tout simplement pour financer les autres décisions du gouvernement. Donc ça, ça a beaucoup énervé les gilets jaunes.
Le dernier facteur conjoncturel qui, il me semble, est assez intéressant, c'est l'attitude du président, d'Emmanuel Macron, qui est perçu par une partie des Français comme un président jupitérien. Jupitérien, c'est un adjectif qui vient du dieu romain Jupiter parce que Emmanuel Macron lui-même avait dit que la France avait besoin d'un président jupitérien avant d'être élu. Et c'est un peu la vision qu'il a de lui même et de la fonction présidentielle. Autrement dit, pour faire simple, il pense que le président est le maître des autres dieux, comme le dieu Jupiter et également qu'il est au-dessus de tous les hommes.
Ça, c'est une image que les Français n'apprécient pas trop, surtout en ce moment avec les difficultés économiques qu'ils connaissent. En fait, Emmanuel Macron est un peu perçu comme un aristocrate qui est complètement détaché et insensible à la réalité d'une partie des Français. Ces Français ne se reconnaissent pas du tout dans leur président et ils ont l'impression que leur président ignore complètement leurs problèmes, et même qu'il a une attitude méprisante. “Une attitude méprisante”, donc ça vient du verbe “mépriser” qui est le contraire du verbe “respecter”. Quand on méprise quelqu'un, ça veut dire qu'on n'a aucun respect pour cette personne, qu'on se sent supérieur à elle. Et c'est ce que pense une partie des Français. Une partie des Français pense que le président les méprise totalement. Donc ça, c'étaient les facteurs conjoncturels. Et maintenant, on va passer aux facteurs structurels pour comprendre ce mouvement des gilets jaunes. D'abord, je vous ai parlé un peu plus tôt du problème du pouvoir d'achat. Ça, c'est une tendance longue du fait que le coût de la vie en France augmente plus vite que les salaires. Donc mécaniquement, le pouvoir d'achat d'une partie des Français baisse. Et ça, ça affecte directement les classes moyennes en France. Les Français qui appartiennent à ces classes moyennes ont peur que leur situation économique et financière continue de se dégrader. Ils ont peur que le futur de leurs enfants soit moins bon que le leur. Donc c'est pour ça qu'ils réagissent et qu'ils essaient de protéger ce qu'ils ont et de récupérer un peu de pouvoir d'achat.
Ce qu'il faut savoir aussi, c'est qu'en France, il y a une passion pour l'égalité. D'ailleurs, ça fait partie de la devise de la France : liberté, égalité, fraternité. Et beaucoup de Français ont l'impression que les inégalités augmentent. En réalité, ce n'est pas vraiment le cas. Les études économiques montrent que le niveau d'inégalités en France est assez stable. Mais malgré ça, beaucoup de Français ont l'impression d'avoir de moins en moins d'argent tandis que les élites, elles, continuent de s'enrichir.
Tout ça, ça fait qu'il y a un sentiment de défiance vis à vis des politiciens. Une grande partie des Français n'a plus confiance dans le système politique et dans les politiciens, parce qu'ils pensent que les politiciens sont simplement là pour représenter et pour servir les intérêts des élites.
Et puis le dernier facteur structurel pour finir, c'est un facteur qui concerne plutôt la géographie. Je vous ai dit que les gilets jaunes viennent de la France périphérique, autrement dit de la France de province, des petites villes. Ces Français se sentent abandonnés parce que dans leur ville, beaucoup de services publics ont fermé, il y a moins de commerces, le chômage est plus élevé et il n'y a quasiment pas d'investissements publics dans les transports parce que les investissements publics sont concentrés dans les grandes villes. Résultat, ces Français se sentent complètement abandonnés et pas du tout représentés par les politiciens.
Après cette analyse, on peut se demander quel est le futur du mouvement : que vont devenir les gilets jaunes ? À vrai dire, c'est assez difficile à prédire. On ne sait pas vraiment quelle direction ça va prendre. Mais il y a certains historiens qui font des parallèles entre ce mouvement et la Révolution de 1789. Vous savez que les Français adorent faire la révolution et peut-être que c'est dans cette direction que le mouvement des gilets jaunes va évoluer. Mais à mon avis, c'est assez improbable parce qu'on n'est pas du tout dans le même contexte. Simplement, il va être intéressant de voir si le mouvement va réussir à se structurer et à obtenir des résultats concrets ou bien s'il va lentement disparaître. Surtout que les fêtes de fin d'année approchent, donc j'imagine qu'une grande partie des Français va avoir envie de passer du temps en famille et pas forcément d'aller manifester à Paris et combattre les policiers.
En conclusion, je voudrais dire que ce mouvement des gilets jaunes, il est assez intéressant parce qu'il ne concerne pas seulement la France. En fait, si on s'éloigne encore un peu, si on prend encore du recul, on peut voir qu'il existe des tendances similaires dans d'autres pays. En Grande-Bretagne avec le Brexit, aux États-Unis avec l'élection de Donald Trump et également en Italie avec la victoire du parti populiste, et même en Pologne où j'habite en ce moment. Partout dans ces pays, on observe que la société se divise en deux camps. D'un côté, il y a les personnes qui vivent dans les grandes villes, qui ont un bon travail, qui sont bien intégrées économiquement et qui constituent parfois les élites des pays. Et de l'autre, on a les habitants de la campagne et des petites villes qui ont des situations économiques assez difficiles, qui sont opposées à la mondialisation parce qu'ils ont peur que des étrangers prennent leur travail, et qui globalement se sentent abandonnés et marginalisés.
Le problème, c'est que la division entre ces deux camps est de plus en plus importante parce qu'il y a une absence totale de dialogue. Les deux camps sont incapables de communiquer entre eux. Et les politiciens, au lieu d'essayer de concilier ces deux visions, eh bien ils choisissent soit de représenter les intérêts d'un camp soit de l'autre. Donc en fait, ces politiciens aussi mettent de l'huile sur le feu. Et on peut dire que la situation devient assez inquiétante.
On arrive à la fin de cet épisode. J'espère vous avoir aidé à comprendre ce mouvement des gilets jaunes. Je pense que c'était un épisode peut-être un peu plus difficile que d'habitude. Parfois, je reçois des commentaires ou des messages pour me demander d'augmenter le niveau de difficulté du podcast. Donc c'est ce que j'essaye de faire. Mais si vous avez l'impression que c'est devenu trop difficile, que je parle trop vite, n'hésitez pas à m'envoyer un message pour me dire de ralentir.
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On se retrouve dans deux semaines pour le dernier épisode de l'année. Et en attendant, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt, salut !