#44 - Les enfants apprennent-ils les langues plus facilement ? (2)
Par exemple, en français, il y a la différence entre le son /e/ et le son /ɛ/ que l'on peut entendre dans “un élève”. Dans “un élève”, le son /e/ est au début et le son /ɛ/ sur la deuxième syllabe. Ou la différence entre “on” et “en”, par exemple l'adjectif “long” et l'adjectif “lent”. Pour les Français, c'est quelque chose d'évident, c'est quelque chose qui est très facile à distinguer. Mais pour les étrangers, c'est beaucoup plus difficile parce que ces sons ne font peut être pas partie de leur système phonologique, du système phonologique de leur langue maternelle.
Et ce qui est vraiment passionnant, à mon avis, c'est que les études ont montré que les bébés sont capables d'apprendre toutes les langues. Au départ, un bébé peut comprendre les sons de tous les systèmes phonologiques, de toutes les différentes langues. Mais petit à petit, le bébé se concentre uniquement sur les sons de sa langue maternelle, sur les sons qui font partie du système phonologique de sa langue maternelle, parce qu'il comprend qu'il n'a pas besoin de connaître les autres sons, tout simplement parce qu'ils ne sont pas utilisés autour de lui. Donc après quelques années, le bébé ne réagit plus aux autres sons car ils sont devenus inutiles. C'est pour ça que quand les enfants sont exposés à une langue étrangère quand ils sont jeunes, c'est plus facile pour eux d'avoir une bonne prononciation. Ils sont capables d'entendre les différences entre les différents sons, même si c'est un système phonologique différent de leur langue maternelle. Et comme ils sont capables d'entendre ces différents sons, ils sont aussi capables de les reproduire. Ils sont capables de s'exprimer et d'avoir un accent parfait parce que leur cerveau peut distinguer cette différence. Mais pour les adultes, c'est beaucoup plus difficile parce que leur cerveau est déjà conditionné. On peut dire qu'il est fermé aux sons qui n'appartiennent pas à leur système phonologique. Ça signifie qu'il faut beaucoup d'exposition pour être capable de distinguer ces nouveaux sons.
Moi, j'ai beaucoup d'élèves, ou en tout cas plusieurs élèves, qui ont un accent quasiment parfait. C'est très difficile d'entendre qu'ils sont étrangers, on peut avoir l'impression qu'ils sont français. Mais ça leur demande beaucoup d'efforts de parler avec cette prononciation française. Et quand ils sont fatigués ou quand ils sont stressés, ils commencent à perdre cet accent français et à retrouver un accent qui se rapproche de leur langue maternelle. Là, on comprend que ce n'est pas une chose très naturelle et que ça demande beaucoup d'efforts. Alors que pour les enfants, au contraire, c'est une chose naturelle s'ils sont exposés assez tôt à cette langue étrangère. Autrement dit, cette idée, elle est plutôt vraie. Quand on apprend une langue plus tôt, on a une meilleure prononciation, on a un meilleur accent.
Ça nous conduit à la 3ème idée qui dit que les enfants doivent apprendre une langue le plus tôt possible. C'est pour ça que dans certaines écoles, il y a des cours de langue étrangère dès l'âge de 4, 5 ou 6 ans. On pense que si on expose les enfants très tôt, ils vont avoir plus de facilité pour apprendre cette langue. Ça, c'est vrai pour la prononciation comme on l'a vu avant.
Mais en réalité, les études montrent que, à cet âge, ça n'a pas beaucoup de différence. Par exemple, si un petit Américain a deux heures de français par semaine à l'école, ça ne va pas vraiment lui permettre d'apprendre à parler français couramment. Et surtout, à cet âge-là, c'est très facile de rattraper. Par exemple, si un enfant commence à apprendre le français à 6 ans et qu'il fait seulement deux heures par semaine, ensuite un deuxième enfant qui commence à apprendre le français à 8 ou 9 ans va pouvoir rattraper très rapidement le premier enfant. Parce que, pendant ces deux ou trois ans de français avec deux heures par semaine, le premier enfant n'aura pas eu le temps de beaucoup progresser. Il n'aura pas eu le temps de beaucoup avancer et ce sera très facile à rattraper pour le deuxième enfant. Donc c'est vrai pour la prononciation et c'est vrai aussi car ça donne l'opportunité aux enfants de les intéresser à cette langue et peut être de les motiver à l'apprendre.
La 4ème idée : apprendre deux langues en même temps peut perturber le développement de l'enfant. Ça, c'est une chose qu'on entend parfois de personnes qui disent : “il faut parler une seule langue à la maison parce que sinon l'enfant va mélanger les langues, il va être perturbé et il ne va pas pouvoir bien se développer”. Ça, c'est une idée complètement fausse. Il y a beaucoup d'études qui montrent au contraire que parler deux langues différentes à la maison, par exemple une langue avec le papa et une langue avec la maman, ça a des effets positifs sur le cerveau des enfants. Vous pouvez réécouter l'épisode 6 du podcast sur les avantages cachés de l'apprentissage des langues parce que je parle justement des avantages sur le cerveau des personnes bilingues, des personnes qui parlent parfaitement deux langues.
Mais c'est vrai que les enfants ne sont pas toujours aussi à l'aise dans les deux langues. Ça, c'est une expression importante : être à l'aise. En fait, en français, on ne peut pas dire “être confortable” pour une personne. On dit “être à l'aise” quand vous faites quelque chose avec facilité, que vous n'avez pas de difficultés, vous pouvez dire que vous êtes “à l'aise”. Par exemple : je suis à l'aise en anglais. Ça veut dire que je parle anglais sans difficulté. Vous pouvez utiliser “confortable” pour un canapé, un sofa, un fauteuil, un lit. Ça, ça peut être confortable mais vous, vous ne pouvez pas être confortable.
Donc c'est vrai qu'en fonction de l'exposition aux deux langues, l'enfant ne sera pas toujours aussi à l'aise et n'aura pas toujours la même facilité.
Et une deuxième chose à souligner, c'est qu'il faut faire attention au développement de la langue maternelle, par exemple avec les enfants immigrés. Un enfant immigré a besoin de développer sa langue maternelle à un niveau assez avancé pour être capable d'apprendre une deuxième langue. Si un enfant va à l'école très jeune et qu'il n'a pas eu le temps de développer d'abord sa langue maternelle, ça va être plus difficile pour lui d'apprendre cette deuxième langue. Tout simplement parce que, quand on développe sa langue maternelle à un niveau avancé, on obtient un certain niveau de complexité. On est capable de comprendre des choses plus compliquées et ça, c'est très utile pour apprendre une deuxième ou une troisième langue. C'est pour ça qu'on déconseille aux parents d'immigrés de parler la langue du pays d'accueil à la maison. C'est important qu'à la maison, les enfants parlent leur langue maternelle et qu'ils développent leurs compétences dans cette langue maternelle pour ensuite être capables d'apprendre une deuxième langue, d'apprendre la langue du pays d'accueil par exemple.
La cinquième idée : il ne faut pas parler aux enfants seulement dans la langue étrangère, sinon ça va les perturber. Ça aussi, c'est une idée qui est fausse. C'est un mythe parce que les enfants ont une plus grande tolérance à l'ambiguïté. Ils ont l'habitude d'être dans des situations où ils ne comprennent pas tout. Les premières années de leur vie, ils les passent justement à essayer de comprendre ce qui se passe autour d'eux et de comprendre ce que les gens essaient de leur dire. Quand on est adulte, au contraire, on est mal à l'aise dans ce genre de situations. Donc “mal à l'aise”, vous comprenez, c'est le contraire de “être à l'aise”. “Être mal à l'aise”, c'est quand vous ne vous sentez pas bien dans une situation. Les adultes sont mal à l'aise, ils ne sont pas tolérants à l'ambiguïté. Encore une fois, à cause du jugement des autres. Les adultes ne veulent pas perdre la face. Donc s'ils ne comprennent pas quelque chose, ils peuvent commencer à paniquer et, à ce moment-là, il y a un filtre négatif. Il y a un filtre négatif dans leur tête, ils paniquent et ils “bloquent”, on peut dire, les informations. C'est encore plus difficile pour eux de comprendre ce qu'on leur dit.
Au contraire, les enfants développent des stratégies très très intelligentes pour comprendre les choses qu'on leur dit. Ils utilisent le contexte, donc les gestes, le ton de la voix, tous les éléments visuels. Bref, toutes les choses qu'ils ont autour d'eux et qui peuvent leur permettre de comprendre ce qu'on leur dit. C'est pour ça que parler seulement dans une langue étrangère avec les enfants qui veulent l'apprendre, c'est une très bonne méthode.
Mais évidemment, il faut adapter la façon de parler. C'est exactement ça que moi je fais avec vous. J'adapte ma façon de parler pour que ça soit plus facile pour vous de comprendre ce que je dis, même si je parle seulement en français. Par exemple : je parle plus lentement, je fais des pauses, je choisis des mots qui ressemblent à l'anglais pour que vous soyez capables de comprendre ce que je dis, pour comprendre le sens. Bien sûr, vous ne comprenez pas 100% de ce que je raconte, mais vous comprenez suffisamment pour que ce que je raconte ait du sens pour vous.
La 6ème idée, pour finir, qui est très importante aussi, à mon avis : il faut systématiquement et rapidement corriger les erreurs des enfants. Ça, également, c'est une idée qui est fausse. Les études montrent que, en réalité, les parents corrigent rarement leurs enfants. Et ils les corrigent seulement quand les enfants font des grosses erreurs ou des erreurs qui sont très visibles et qui sont récurrentes, que les enfants font souvent. Une erreur que les enfants français font souvent, par exemple, c'est le pluriel irrégulier pour les mots qui se terminent par “a-l”, les mots masculins qui se terminent par “al”. Par exemple : un cheval. Le pluriel de “un cheval”, c'est “des chevaux”. Ça, c'est une erreur qu'on entend très facilement en français que les Français reconnaissent très facilement. Si quelqu'un dit : “des chevals”, pour nous c'est vraiment une erreur évidente, une erreur flagrante. Quand les parents entendent leurs enfants faire ce genre d'erreur, ils les corrigent tout de suite. Mais à part ça, les parents corrigent très rarement les enfants. Et malgré cela, les enfants apprennent progressivement les bonnes formes, les formes correctes et ils apprennent assez rapidement.
En fait, c'est parce que chaque langue a un ordre naturel d'apprentissage. Il y a des erreurs que tout le monde fait au début et qui, petit à petit, disparaissent. Quand on apprend une langue, il y a différents stades avec des erreurs qui sont associées à chaque stade mais, petit à petit, ces erreurs disparaissent.
C'est pour ça qu'il faut se concentrer sur le sens. Autrement dit, du moment que quelqu'un dit quelque chose de compréhensible, même s'il y a des petites erreurs, ça n'est pas grave. Car avec le temps, la pratique et l'exposition, ces erreurs vont se corriger d'elles-mêmes. C'est beaucoup plus important d'encourager les enfants à parler pour qu'ils aient un filtre positif, pour qu'ils soient motivés à parler et qu'ils aient confiance en eux. Moi, c'est quelque chose dont je suis convaincu. C'est pour ça que, avec les élèves avec lesquels je travaille, le plus important, la chose sur laquelle je me concentre, c'est leur donner confiance en eux, leur donner envie de parler et leur montrer qu'ils sont capables d'exprimer leurs idées. Je corrige simplement quand il y a des erreurs assez flagrantes ou des erreurs qu'ils répètent souvent. Et puis, je note toutes ces petites erreurs et je les partage avec eux à la fin du cours. Comme ça, pendant le cours, les élèves peuvent se concentrer sur la conversation. Ils peuvent développer leur confiance en eux et puis ensuite, petit à petit, ils corrigent ces différentes erreurs. En conclusion, on va voir comment on peut imiter les enfants pour rendre notre apprentissage du français plus efficace. D'abord, et ça je vous le répète tout le temps, il faut être exposé au maximum à la langue. Ça veut dire : écouter des choses, lire des choses, regarder des choses. Bref, essayer de passer un maximum de temps avec la langue et également avoir une attitude positive. C'est pour ça que si vous faites des choses qui vous intéressent et si vous parlez avec des personnes qui sont patientes et qui ont envie de vous aider, vous allez avoir de plus en plus confiance en vous et ça va vous permettre de progresser. La deuxième chose, c'est qu'il faut privilégier des ressources, des contenus, qui sont seulement dans la langue cible. Donc des choses qui sont seulement en français. C'est pour ça que moi, je ne fais pas de traduction complète des podcasts. D'abord, parce que je n'ai pas le temps mais surtout parce que je pense que c'est contre-productif. C'est contre-productif parce que si on a la traduction, très rapidement on va être paresseux et on va lire la traduction au lieu de lire la version originale. On ne va pas faire d'efforts pour essayer de comprendre, mais on va tout de suite regarder la traduction. Ça, c'est une très mauvaise méthode. Et ça nous conduit au troisième point important : c'est la tolérance à l'ambiguïté. Si vous ne comprenez pas tout ce que vous lisez ou ce que vous écoutez, ça n'est pas grave. C'est complètement normal. Ça fait partie du processus. Il faut apprendre à être à l'aise dans ce genre de situations, à se concentrer sur les mots qu'on connaît, les structures qu'on comprend, pour donner du sens à tout ça. Donc n'essayez pas de tout traduire. N'essayez pas de comprendre à 100% mais essayez plutôt de donner du sens à ce que vous entendez, à ce que vous lisez, et à ne pas paniquer dans ce genre de situations. Et puis la dernière chose importante, c'est qu'il faut accepter les erreurs. Encore une fois, j'insiste sur ça : c'est complètement normal de faire des erreurs. Ça fait partie du processus. Ça fait partie de l'ordre naturel d'acquisition d'une langue. Ne vous bloquez pas si vous faites des erreurs. Acceptez-les et soyez patients parce que, petit à petit, ces erreurs vont disparaître. Voilà, c'est la fin de cet épisode. Merci à tous. Merci pour votre fidélité. Je vois qu'il y a de plus en plus d'auditeurs du podcast, parce que le podcast est aussi disponible sur Spotify, depuis quelques semaines vous pouvez l'écouter sur Spotify si vous voulez. Merci pour tous les messages, encore une fois, que vous m'avez envoyés. Ça me fait très plaisir. Continuez de le faire. J'essaye de répondre à tout le monde. Ça prend parfois quelques jours. Ne vous inquiétez pas. J'ai reçu encore beaucoup de questions sur le programme. Sachez que ça avance. Ça me demande pas mal de temps, j'ai encore beaucoup de choses à faire mais ça avance. Je pense que dans le prochain épisode, je pourrai vous donner plus d'informations sur ce programme que je suis en train de créer. Donc soyez patients. On se retrouve dans deux semaines. En attendant, n'oubliez pas de faire un peu de français tous les jours. À bientôt, salut !