#36 - L'Étranger d'Albert Camus (3)
Bienvenue dans l'épisode 36. Aujourd'hui, je vous raconte la 2ème partie de L'Etranger, d'Albert Camus.
Salut à tous ! J'espère que vous allez bien. Je suis ravi de vous retrouver pour la suite de notre histoire. Je suis sûr que vous êtes impatients de savoir ce qui va se passer. Peut-être que vous avez lu le roman ou écouté la lecture de Camus sur Youtube que j'avais postée dans la description du dernier épisode. Dans ce cas, il n'y a pas de suspense pour vous. Mais ça peut quand même être intéressant. Surtout que je raconte cette histoire d'une façon simplifiée, donc si jamais le texte original était trop difficile pour vous, aujourd'hui ça devrait aller.
Je vous conseille aussi d'utiliser la transcription sur mon site (innerfrench.com) pour vous aider. D'ailleurs j'en profite pour vous dire que j'ai changé le format des transcriptions. Maintenant c'est plus facile de naviguer sur la page et d'écouter en même temps. Donc si vous avez le temps, allez voir sur le site et dites-moi ce que vous en pensez !
Mais pour le moment, je vais vous rappeler rapidement ce qui s'est passé. Notre héros s'appelle Meursault et c'est lui qui nous raconte son histoire. Au début du roman, sa mère meurt mais ça ne semble pas beaucoup l'affecter. Le jour après l'enterrement de sa mère, le lendemain, il rencontre une jeune femme, Marie, et commence une relation avec elle. Tout va bien jusqu'à ce que le voisin de Meursault, Raymond, l'entraîne dans une histoire de règlement de compte avec un groupe d'Arabes (car les évènements se passent en Algérie, quand ce pays était une colonie française). Raymond a frappé la sœur d'un Arabe et celui-ci veut se venger. À cause de cette histoire, Meursault tue cet homme avec un revolver un après-midi sur une plage. Mais on ne comprend pas vraiment pourquoi il le fait. Lui-même ne comprend pas vraiment son acte. C'est au moment de ce meurtre que nous nous sommes arrêtés la dernière fois.
Aujourd'hui, nous allons vivre le procès de Meursault qui doit être jugé pour son crime.
Huit jours après mon arrestation, j'ai été interrogé par le juge d'instruction. Il m'a regardé avec curiosité. Il a voulu savoir si j'avais choisi un avocat.
J'ai reconnu que non et que je n'en avais pas besoin car je trouvais mon affaire très simple. Il a souri en disant : « C'est un avis. Pourtant, la loi est là. Si vous ne choisissez pas d'avocat, nous en choisirons un pour vous. » J'ai trouvé ça très pratique. Tout cela me semblait être un jeu.
Le lendemain, un avocat est venu me voir à la prison. Il m'a dit que mon affaire était délicate, mais qu'il ne doutait pas du succès, si je lui faisais confiance. Je l'ai remercié et il m'a dit : « Entrons dans le vif du sujet. »Il m'a expliqué qu'on avait pris des renseignements sur ma vie privée. On avait su que ma mère était morte récemment à l'asile et que « j'avais fait preuve d'insensibilité » le jour de l'enterrement de maman. « Vous comprenez, m'a dit mon avocat, ça me gêne un peu de vous demander cela. Mais c'est très important.
Et ce sera un gros argument pour l'accusation, si je ne trouve rien à répondre. » Il voulait que je l'aide. Il m'a demandé si j'avais été triste ce jour-là. Cette question m'a beaucoup étonné. J'ai répondu cependant que j'avais un peu perdu l'habitude de m'interroger et qu'il m'était difficile de répondre. Sans doute, j'aimais bien maman, mais cela ne voulait rien dire. Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité la mort de ceux qu'ils aimaient. Ici, l'avocat m'a coupé et a paru très agité. Il m'a fait promettre de ne pas dire cela pendant le procès.
Il a réfléchi. Il m'a demandé s'il pouvait dire que ce jour-là j'avais dominé mes sentiments naturels. Je lui ai dit : « Non, parce que c'est faux. » Il m'a regardé d'une façon bizarre, comme si je lui inspirais un peu de dégoût.
Il est parti avec un air fâché. J'aurais voulu le retenir, lui expliquer que j'étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. Mais tout cela, au fond, n'avait pas grande utilité et j'y ai renoncé par paresse.
Peu de temps après, j'ai à nouveau été interrogé par le juge d'instruction. Mon avocat n'avait pas pu venir, mais j'ai dit que je pouvais répondre seul.
Alors le juge a déclaré : « Ce qui m'intéresse, c'est vous. » Je n'ai pas bien compris ce qu'il entendait par là et je n'ai rien répondu. « Il y a des choses, a-t-il ajouté, qui m'échappent dans votre geste. Je suis sûr que vous allez m'aider à les comprendre. » J'ai dit que tout était très simple. Il m'a demandé de lui raconter à nouveau la journée où j'ai commis mon crime.
Je lui ai tout répété : Raymond, la plage, la dispute, encore la plage, le soleil et les cinq coups de revolver. Après un silence, il s'est levé et m'a dit qu'il voulait m'aider, que je l'intéressais et qu'avec l'aide de Dieu, il ferait quelque chose pour moi.
Mais avant, il voulait me poser encore quelques questions. Sans transition, il m'a demandé si j'aimais maman. J'ai dit : « Oui, comme tout le monde ».
Toujours sans logique apparente, le juge m'a alors demandé si j'avais tiré les cinq coups de revolver à la suite. J'ai réfléchi et précisé que j'avais tiré une seule fois d'abord et, après quelques secondes, les quatre autres coups. « Pourquoi avez-vous attendu entre le premier et le second coup ? » a-t-il alors demandé. Je n'ai rien répondu.
« Pourquoi, pourquoi avez-vous tiré sur un corps à terre ? » Là encore, je n'ai pas su répondre. « Pourquoi ? Il faut que vous me le disiez. Pourquoi ? » Je me taisais toujours.
Alors le juge a pris un crucifix dans son bureau et il l'a brandi face à moi. Il m'a dit très vite et d'une façon passionnée que lui croyait en Dieu, que sa conviction était qu'aucun homme n'était assez coupable pour que Dieu ne lui pardonne pas, mais qu'il fallait pour cela que l'homme reconnaisse sa faute. Il me faisait un peu peur. Il m'a demandé si je croyais en Dieu. J'ai répondu que non. Le juge a eu l'air très déçu et fatigué. Il m'a demandé si je regrettais mon acte, et j'ai dit que j'éprouvais plutôt un certain ennui. J'ai eu l'impression qu'il ne me comprenait pas.
Par la suite, j'ai souvent revu le juge d'instruction. Mais j'étais accompagné de mon avocat à chaque fois. On ne s'occupait pas vraiment de moi, on me demandait juste de préciser certains points de mes déclarations précédentes.
Personne n'était méchant avec moi, tout semblait naturel et bien réglé. J'avais l'impression ridicule de « faire partie de la famille ».
En prison, j'ai d'abord été avec d'autres détenus, puis on m'a mis seul dans une cellule. Un jour, on m'a annoncé que j'avais une visite. J'ai pensé que c'était Marie et oui, c'était bien elle. Nous nous sommes retrouvés au parloir. Il y avait beaucoup de détenus et leur famille. Tout le monde parlait très fort. Marie m'a demandé si j'étais bien et si j'avais tout ce que je voulais, j'ai répondu que oui.
Elle m'a dit qu'il fallait espérer, que je serais libéré et qu'on se marierait. J'ai répondu : « Tu crois ? ».
Mais c'était difficile de l'entendre à cause des autres conversations autour de nous. Au bout d'un moment, des gardiens sont venus me chercher pour me ramener dans ma cellule. J'ai regardé Marie une dernière fois ; elle souriait mais elle avait l'air tendue.
Pour moi, le plus difficile en prison, c'est que j'avais des pensées d'homme libre.
Par exemple, j'avais envie d'aller à la plage ou de fumer des cigarettes. Je pensais aussi beaucoup aux femmes. Pas à Marie ni à une femme en particulier, mais à toutes les femmes avec lesquelles j'avais couché.
Petit à petit, je me suis habitué à la vie en prison. J'attendais la promenade quotidienne ou la visite de mon avocat. J'ai pensé que finalement, on pouvait s'habituer à tout.
En fait, je n'étais pas trop malheureux. Toute la question, encore une fois, était de tuer le temps. Je passais mon temps à me souvenir de mon ancienne vie et à dormir. Je dormais de seize à dix-huit heures par jour. C'était la même journée qui se répétait encore et encore. Ainsi, le temps a passé.
Après onze mois d'instruction, mon procès est arrivé. Ça m'intéressait de voir un procès, je n'avais jamais eu l'occasion d'en voir dans ma vie.
La salle était remplie. J'ai vu les jurés assis en face de moi qui m'observaient. Il y avait aussi beaucoup de journalistes. Tout le monde se parlait comme dans un club où l'on est heureux de se retrouver. J'avais l'impression d'être de trop, comme un intrus.
Mon avocat est arrivé. Il est allé vers les journalistes, a serré des mains. Ils ont plaisanté, ri et avaient l'air tout à fait à l'aise.
Les trois juges sont entrés et le procès a commencé. Comme je ne connaissais pas les règles d'un procès, je n'ai pas très bien compris tout ce qui s'est passé ensuite.
Le président m'a questionné avec calme. Il a raconté ce qui s'était passé le jour de l'incident en me demandant de confirmer les faits. C'était assez long car il racontait ça avec beaucoup de détails.
Ensuite, il m'a posé des questions sur maman. Il m'a demandé pourquoi je l'avais mise à l'asile. J'ai répondu que c'était parce que je manquais d'argent pour la faire garder et soigner. Il m'a demandé si cela avait été difficile et j'ai répondu que ni maman ni moi n'attendions plus rien l'un de l'autre, et que nous nous étions habitués à nos nouvelles vies. Le président a dit alors qu'il ne voulait pas insister sur ce point et il a demandé au procureur s'il ne voyait pas d'autre question à me poser. Celui-ci a dit qu'il voulait savoir si j'étais retourné sur la plage avec l'intention de tuer l'Arabe. J'ai répondu que non et que c'était simplement le hasard. Le procès s'est interrompu pour le déjeuner.
L'après-midi, tout a recommencé avec l'audition des témoins. C'est d'abord le directeur de l'asile de maman qui a été interrogé. Il a dit qu'il avait été surpris de mon calme le jour de l'enterrement, que je n'avais pas voulu voir maman et que je n'avais pas pleuré une seule fois. J'ai senti tous les regards se poser sur moi. Pour la première fois depuis des années, j'ai eu une envie stupide de pleurer parce que j'ai senti combien j'étais détesté par tous ces gens-là. Pour la première fois, j'ai compris que j'étais coupable.
Ensuite, on a fait venir les témoins cités par la défense. La défense, c'était moi. D'abord Céleste, le patron du restaurant. On lui a demandé si j'étais son client et il a dit : « Oui, mais c'était aussi un ami ». On lui a demandé encore ce qu'il pensait de mon crime. Il a dit : « Pour moi, c'est un malheur. Un malheur, tout le monde sait ce que c'est. Ça vous laisse sans défense. Eh bien ! pour moi c'est un malheur. » Il allait continuer, mais le président lui a dit que c'était bien et qu'on le remerciait. Céleste s'est alors retourné vers moi. Il avait l'air de me demander ce qu'il pouvait encore faire. Moi, je n'ai rien dit, je n'ai fait aucun geste, mais c'est la première fois de ma vie que j'ai eu envie d'embrasser un homme.
C'était ensuite au tour de Marie. Elle semblait très nerveuse. Tout de suite, on lui a demandé depuis quand elle me connaissait. Elle a indiqué l'époque où elle travaillait chez nous. Après le procureur lui a demandé quand avait commencé notre liaison. Elle a indiqué la date. Le procureur a remarqué c'était le lendemain de la mort de maman.