Leçon 24 - Nourritures terrestres I
(Robert a été invité chez les Courtois. Il est arrivé devant la porte de leur appartement. Mireille sera-t-elle là? Il sonne. C'est Mme Courtois qui ouvre.)
Mme Courtois: Ah, mon petit Robert! Vous voilà! Comme je suis contente de vous voir! Ah, comme vous ressemblez à votre maman! Vous permettez que je vous embrasse, mon petit! Entrez, entrez.
(Robert entre. Et non, Mireille n'est pas là.)
(Mireille avait téléphoné à Mme Courtois le jeudi matin. Ça faisait des semaines qu'elle n'avait pas vu sa marraine.)
Mireille: Allô, Marraine?
Mme Courtois: Ah, ma petite Minouche! C'est toi? Mais ça fait une éternité qu'on ne t'a pas vue! Qu'est-ce que tu deviens? Ah, je suis bien contente que tu téléphones. Tu tombes bien! Écoute, viens donc demain. Justement, nous aurons un jeune Américain charmant. Il est arrivé avant-hier; il ne connaît personne. Il sera ravi de faire ta connaissance. Et nous vous retiendrons à dîner.
Mireille: Mais, Marraine, je ne sais pas si je pourrai.
Mme Courtois: Mais si, mais si! Écoute, hein, depuis le temps qu'on ne t'a pas vue.
Mireille: Bon, écoute, j'essaierai. Je vais voir, mais je ne te promets rien!
(Mais Robert ne sait pas que Mireille a bien appelé Mme Courtois. Elle n'est pas là, et Robert se demande si elle viendra.)
Mme Courtois: Asseyez-vous, je vous en prie. Alors, comment allez-vous? Comment trouvez-vous Paris? Qu'est-ce que vous avez vu? Parlez-moi un peu de votre maman. Comment va-t-elle?
(A ce moment, on sonne à la porte.)
Mme Courtois: Ah, excusez-moi, ça doit être Mireille. C'est ma filleule.
(C'est, en effet, Mireille. Embrassades avec sa marraine, présentation de Robert.)
Mme Courtois: Ma petite Minouche, comment vas-tu? Mais tu es fraîche comme une rose! Je te présente Monsieur Taylor, qui nous arrive des Etats-Unis. Robert, Mireille Belleau, ma filleule. C'est presque notre fille.
(Robert et Mireille font semblant de ne pas se connaître.)
Robert: Enchanté, Mademoiselle.
Mireille: Bonsoir.
(Ça y est! Maintenant, les Courtois ne devront jamais découvrir la rencontre de mercredi. Robert et Mireille devront garder le secret. Ah, que la vie est compliquée!)
Mme Courtois: Mais asseyez-vous, mes enfants! Vous n'allez pas rester debout, asseyez-vous! Tiens, ma petite Minouche, viens t'asseoir à côté de moi, depuis le temps que je ne t'ai pas vue. Oh, toi aussi, tu es notre fille! Oui, tu es jalouse! Oh, qu'elle est jalouse! Excusez-moi, je vais voir ce qui se passe dans la cuisine.
(Robert et Mireille restent seuls, mais M. Courtois arrive juste à ce moment-là.)
M. Courtois: Bonjour, bonjour! Excusez-moi, je suis un peu en retard, le travail, vous savez ce que c'est!
(Mme Courtois revient de la cuisine.)
M. Courtois: Ah, bonsoir, Bibiche. Comment ça va? Bonsoir, ma petite Mireille. Je suis content de te voir. Ça fait longtemps qu'on ne t'avait pas vue! Qu'est-ce qui se passe? Ce sont tes études, ou un amoureux? Et voilà notre jeune Américain! Justement, j'irai aux Etats-Unis en septembre. Il faudra me donner des tuyaux. Mais en attendant, vous prendrez bien quelque chose. Voyons, qu'est-ce que je peux vous offrir? Whisky, Campari, xérès, banyuls, pastis, porto?
Robert: Un doigt de porto, s'il vous plaît.
M. Courtois: Et toi, ma petite Mireille, qu'est-ce que tu prendras?
Mireille: Eh bien, un petit pastis bien tassé, comme d'habitude!
M. Courtois: Et toi, Bibiche, qu'est-ce que je te donne?
Mme Courtois: Ah, moi, je prendrai une larme de xérès.
(M. Courtois se sert généreusement de scotch, avec un petit glaçon et très peu d'eau.)
M. Courtois: À la vôtre!
(La conversation s'engage. On parle d'abord du temps, puis de la circulation à Paris, de la situation internationale. M. Courtois reprend du scotch. Puis on revient à Paris, aux restaurants de Paris, aux libres-services, aux “fast-food,” que M. Courtois déteste.)
M. Courtois: C'est un scandale! Voir ça en France! Quelle honte!
Mireille: Oh, tu sais, ce n'est pas pire que les restau-U!
Mme Courtois: Les restaurants universitaires ne servent peut-être pas de la haute cuisine, mais, au moins, ce sont de vrais repas, équilibrés.
(Enfin, on passe à table vers 20h 30. Heureusement, parce que Robert commençait à mourir de faim.)
Mme Courtois: Bien! Je crois qu'on peut passer à table. Voyons . . . Robert ici, à ma droite, Mireille, tu te mets là. Concepción, quand vous voudrez. (La bonne apporte le potage.)
M. Courtois: Ah, du potage!
Mme Courtois: Oui, enfin, non. Plus exactement, c'est du gazpacho. C'est une spécialité de Concepción. Vous savez, ce sera très simple: truite, gigot, fromage, et dessert. C'est tout.
Mireille: Hmm, c'est délicieux!
Mme Courtois: Concepción, votre gazpacho est délicieux.
(Puis la bonne apporte les truites, et M. Courtois sert le vin blanc.)
M. Courtois: Bibiche, un peu de vin blanc? C'est le chablis que tu aimes, le Moutonne. Ah, une bonne petite truite. Je crois que c'est le poisson que je préfère. Mais Monsieur Taylor, vous ne buvez pas! Regardez Mireille!
Mireille: Moi, j'ai un faible pour le chablis!
(Concepción apporte le gigot, avec des haricots blancs, des haricots verts, et des pommes de terre sautées comme légumes.)
M. Courtois: Je crois que je vais vous servir, ce sera plus simple. Ah, Monsieur Taylor, bien cuit ou saignant?
Robert: Bien cuit, s'il vous plaît.
Mme Courtois: Tiens, Mireille, tu veux te servir de haricots? Robert, servez-vous de pommes de terre, si vous voulez.
(Avec le rôti, M. Courtois sert un bordeaux rouge, un Léoville-Las Cases 1966, que tout le monde goûte dans un silence religieux.)
Mireille: Hmmm, ce gigot est fameux!
Mme Courtois: J'ai un petit boucher qui me sert très bien. Il a toujours de la très bonne viande.
(Après le plat de viande, la salade.)
Mme Courtois: Robert, un peu de salade?
(Après la salade, le fromage. Et avec le fromage, un bourgogne rouge, un Chambertin Clos de Bèze 1976. Repas simple, mais bien composé, qui se termine par une crème renversée.)
M. Courtois: Concepción, attention de ne pas renverser la crème renversée!
Mme Courtois: C'est le dessert préféré de Mireille!
(M. Courtois organise pour Robert un tour de France touristique et gastronomique.)
M. Courtois: Il faut, il faut aller à Lyon.
Mireille: L'ancienne capitale des Gaules!
M. Courtois: Ancienne capitale des Gaules, ancienne capitale des Gaules—c'est surtout la capitale gastronomique de la France! Vous y mangerez magnifiquement!
Mme Courtois: Si on passait à côté pour prendre le café?
M. Courtois: Et puis, il faut aller en Bourgogne, à Dijon. J'y ai mangé un jour des oeufs brouillés aux truffes. Oh! Une merveille! Et, en parlant de truffes, il faut absolument aller en Dordogne.
Mme Courtois: Oui, c'est très beau, la vallée de la Dordogne, le Périgord.
Mireille: C'est plein de grottes préhistoriques: Lascaux, les Eyzies.
M. Courtois: Oui, c'est intéressant, si tu veux, mais pour les truffes, les foies gras, les confits d'oie, les cèpes, vous ne trouverez pas mieux!. Tenez, Robert, goûtez cet armagnac; je crois qu'il vous plaira. Cinquante ans d'âge! Vous m'en direz des nouvelles!
(Robert est légèrement agacé par l'obsession gastronomique de M. Courtois. Il cherche un moyen de s'échapper au plus tôt, aussi poliment que possible, et, si possible, avec Mireille.)
Robert: J'espère que vous m'excuserez, mais avec le décalage horaire . . .
Mme Courtois: Ça fait combien entre New York et ici? Cinq heures? Six heures?
Robert: Six heures. Je tombe de sommeil.
Mireille: Oh, mais il est déjà minuit et demie, mon Dieu! Il faut que je rentre, moi aussi.
Robert: Quel délicieux repas, et quelle charmante soirée! Je ne sais comment vous remercier.
M. Courtois: Mais ne partez pas encore! Vous avez le temps! Tiens, vous prendrez bien encore un peu d'armagnac, n'est-ce pas qu'il est bon?
Robert: Il est extraordinaire, mais il faut absolument que je rentre.
M. Courtois: Vraiment? Alors, dans ce cas, je vais vous reconduire tous les deux.
Robert: Mais non, mais non, ce n'est pas la peine!
Mireille: Mais non, Parrain, ne te dérange pas; tu dois être fatigué!
M. Courtois: Mais si, mais si, ça ne me dérange pas du tout! De toute façon, je dois mettre la voiture au garage.
Robert: Merci encore; tout était vraiment exquis. Bonsoir!
(M. Courtois reconduit Mireille et Robert chacun chez eux. D'abord, il s'arrête devant le 18, rue de Vaugirard, où habite Mireille. Robert accompagne Mireille jusqu'à sa porte. Elle appuie sur un bouton. La porte s'ouvre. Robert a juste le temps de demander: “Quand est-ce que je pourrai vous revoir?”)
Mireille: Je ne sais pas. Donnez-moi un coup de fil lundi matin, vers neuf heures, au 43-26-88-10. Bonsoir, et bonne nuit!
(Evidemment, Robert ne se rappelle déjà plus le numéro que Mireille vient de lui donner. Mais c'est sûrement dans l'annuaire!)