PYTHEAS, l'explorateur que PERSONNE ne croit
Mes chers camarades, bien le bonjour ! Si je vous dis grandes explorations maritimes,
il y a moyen que la majorité d'entre vous pense direct à des caravelles, à Christophe
Colomb, Amerigo Vespucci, Jacques Cartier ou autres tardifs James Cook et la Pérouse.
Comme si avant ça, il ne s'était pas passé grand chose : après tout, au Moyen- ge, on
était pas forcément toujours à la pointe de la marine à voile, certains préférant
par exemple traverser toute l'Europe, l'Anatolie et le Moyen-Orient à pied ou à cheval pour
partir en croisade plutôt que de monter sur un bateau, ce qui aurait été rudement plus
rapide tout de même et qui prouve au passage qu'ils étaient pas toujours super confiants
en leurs propres capacités de marins et de charpentiers. Eh bien pourtant, avant ça,
on a eu de sacrés cadors qui n'avaient rien à envier à leurs lointains successeurs
Je vous propose donc quelques épisodes sur ces explorateurs de l'antiquité ou du Moyen-âge,
histoire de voir qu'ils n'ont pas attendu avant de se jeter à l'eau !
Pour notre premier protagoniste, tout commence en Méditerranée, et chez nous, en plus : nous
sommes sur le Vieux Port, ou presque, à Massalia, Marseille, si vous préférez. Nous sommes
entre 325 et 300 avant notre ère, il fait beau, la garrigue chante, quand soudain, notre
nouvel ami, Pythéas, savant grec d'une cinquantaine d'années, s'exclame :
(avec l'accent) “oh fan de chichoune, j'ai plus de glaçons pour le pastis. Qu'à
cela ne tienne, je vais en chercher !” Me jugez pas, j'ai vécu dans à Marseille
une bonne partie de mon enfance.
Bref, le voilà parti pour franchir les colonnes d'Hercule, c'est comme ça qu'on nomme
le détroit de Gibraltar. Puis il remonte sans doute jusqu'en Islande ou en Norvège,
voire même dans la Baltique. Notre voyageur est donc Grec, de Massalia (qu'on appellera
plus tard, à l'époque romaine, Massilia - ils se sont pas foulés, les Romains). C'est
une vieille cité marchande prospère de Méditerranée occidentale, alliée de Rome et en bons termes
avec Carthage, fondée vers 600 avant notre ère par des Grecs venus de Phocée, en Asie
Mineure. Quant à Pythéas, c'est un homme de lettres et de sciences qui brusquement
décide de monter une expédition vers le Nord.
Oui bah désolé, on en sait pas beaucoup plus, car malheureusement ses textes ne sont
pas parvenus jusqu'à nous : il n'en reste que des bribes ou des évocations chez d'autres
auteurs comme Polybe, Strabon, Pline l'Ancien, etc. Donc on fait avec ce qu'on a... ce
qui me fait dire que mon histoire de glaçons pour le pastis, c'est pas si bête…
Plus sérieusement, certains prétendent que s'il part vers le Nord, c'est sur ordre
des autorités de la ville qui aimeraient en apprendre plus sur les routes commerciales
septentrionales, notamment vis-à-vis de l'étain produit par les Celtes, indispensable pour
la fabrication du bronze cher aux Grecs, mais aussi de l'ambre de la Baltique, dont ils
raffolent pour leurs bijoux. Ils pourraient ainsi profiter du commerce extérieur à la
Méditerranée qui rapporte tant aux Carthaginois.
Pythéas devrait donc longer la côte Atlantique, puis s'engager dans la Baltique et revenir
par la voie des fleuves jusqu'à la mer Noire, créant ainsi une toute nouvelle voie
commerciale. Cette hypothèse du moins expliquerait comment un homme sans grande fortune comme
lui, savant et lettré, aurait pu entreprendre un tel périple.
Son voyage commence donc sans doute en franchissant les Colonnes d'Hercule, le détroit de Gibraltar,
on l'a dit, à l'époque contrôlées par Carthage. Colonnes d'Hercule considérées
à ce moment comme la limite du monde connu et civilisé ! Enfin pour les Grecs : les
Carthaginois et les Phéniciens, par exemple, s'aventuraient déjà depuis longtemps sur
l'Atlantique, on l'a déjà dit et on y reviendra. Cependant, certains diront au
XIXè qu'il a trimballé son ou ses navires jusque sur la Loire ou la Gironde pour justement
éviter le blocus carthaginois des Colonnes d'Hercule, mais ça n'a ptêt pas été
nécessaire : Massalia s'entendait bien avec Carthage, et même sans ça, Pythéas
a tout simplement pu passer discrètement de nuit.
Ce qui est quand même foutrement plus simple que de trimballer un navire à travers les
terres. Parce que si aujourd'hui on a le canal du midi qui nous permet de relier la
méditerranée à la gironde en passant par Toulouse, figurez-vous que ça existait pas
à l'époque !
Ce qu'on sait de son voyage, qu'il soit à la base motivé par le commerce ou non,
c'est que le savant Pythéas en a profité pour en faire un vrai voyage scientifique
et vous allez le voir, il a fait beaucoup, mais alors beaucoup de découvertes.
Par exemple, il a concentré une bonne partie de celui-ci à l'étude de l'actuelle
Grande-Bretagne, qu'il appelle Bretannikè, qu'il est sans doute le premier à décrire.
Et s'il n'est peut-être pas le premier à la visiter, il est le premier scientifique
grec à le faire.
Il donne ainsi des estimations de sa forme triangulaire et de son périmètre, sa latitude
par rapport à Massalia, évoque son climat, la traverse en long en large et en travers.
Mais surtout nous donne les premières informations sur certains de ses peuples qu'il prend
le temps de décrire, comme les Brittons, les Gallois ou les Calédoniens.
Il aborde ainsi leur langage, leurs coutumes, leur fonctionnement politique, mais aussi
du coup leur commerce, comme celui justement de l'étain en Cornouailles, notamment sur
ce qui pourrait être l'actuel site du Saint Michael's Mount. Oui, ça ressemble au Mt
Saint Michel et ça s'appelle Mt Saint Michel, mais c'est pas LE Mt Saint Michel.
Il continue ensuite vers le septentrion, passant par les îles Orcades, et s'aventure peut-être
tellement au Nord qu'il découvre soit l'Islande, soit la Norvège. En effet, il évoque une
île, à 6 jours de navigation au Nord de la Grande-Bretagne, peu avant ce qu'il nomme
la “mer solidifiée”, la banquise quoi, qu'il appelle… Thulé.
Et Thulé ça vous dit peut être quelque chose parce que ça devient une île absolument
mythique qui marque durant l'antiquité mais aussi durant le Moyen ge la limite du
monde, ce qui explique que beaucoup tenteront de la localiser. Or on comprend que les Shetland,
l'Islande ou la Norvège, dont il est facile à l'époque de croire que c'est une île,
correspondent à cette définition.
C'est aussi grâce à ce voyage nordique que Pythéas est le premier à décrire le
déroutant phénomène de Soleil de Minuit.
Pour ceux d'entre vous qui ne vivent pas dans les cercles polaires arctique ou antarctique,
c'est un phénomène qu'on constate au-delà de ces cercles, durant lequel le soleil ne
se couche jamais sur une période plus ou moins longue autour du solstice d'été.
Bon, il semblerait que Pythéas, lui, ne soit pas allé aussi loin, mais il a pu voir des
nuits ne durant que quelques heures à peine. Ce qui est déjà impressionnant, pour un
mec en jupette venu des calanques et dormant sous les oliviers.
Autre phénomène étrange et qui a dû le dérouter, la formation de la banquise, qu'il
a pu voir au Nord de l'Islande par exemple. En effet les descriptions qu'il a laissées
et qui nous sont parvenues évoquent alors la mer en cet endroit comme un “poumon marin”,
ou une “mer de méduses”.
Ce qui pourrait être la formation de la banquise, qu'à l'époque on constatait peu au large
de Massalia...Je dis bien à priori.
En effet, son image de poumon marin, ou de méduse, doit venir de la consistance que
prend effectivement la glace quand elle se forme, un peu molle, à mi chemin entre solide
et liquide, et de l'aspect qu'elle forme à la surface - phénomène que nos amis anglophones
appellent “pancake ice” pour les mêmes raisons.
Continuant à profiter de sa virée commerciale pour en tirer le maximum d'infos scientifiques
et géographiques, on lui doit aussi de nombreux autres travaux, notamment sur le phénomène
des marées - qui bien entendu n'a pas lieu en Méditerranée, même s'il est connu
des savants d'alors. Il est d'ailleurs le premier, semble-t-il, à y voir un rapport
avec les phases de la Lune.
Une idée qu'il a peut être tout simplement piquée aux peuples qu'il a croisés...
c'est l'avantage des civilisations écrites sur les civilisations orales, hein.
Il s'intéresse ainsi également à l'étude de l'axe terrestre, à la sphéricité du
globe, mais aussi aux latitudes, donnant des résultats d'une précision étonnante pour
des mesures faites avec un gnomon, un simple bout de bois, quoi, dont on mesure l'ombre
pour étudier les distances.
Ils sont forts ces Grecs quand même !. Et enfin, après tout ça, il est sans doute
redescendu par la mer d'Irlande, puis ainsi jusqu'à Massalia, même si certains disent
qu'il est effectivement allé dans la Baltique, lors de ce voyage… ou d'un autre.
Bref, on a dit beaucoup de ce Pythéas, mais ce qui est sûr, c'est que ses découvertes
ont tellement étonné qu'à son retour, beaucoup l'ont traité de menteur. Qui plus
est, il est probable que son rapport a découragé les aspirations commerciales massaliotes,
vu la complexité du voyage. Triste histoire, donc, pour un homme en avance sur son temps
qui a juste eu le malheur de décrire des choses bien réelles, mais invraisemblables
pour ceux qui considéraient encore la Méditerranée comme le centre du monde…
Merci à tous d'avoir suivi cet épisode ! Merci à Fred de la chaîne Herodot'com
qui a écrit la vidéo avec moi, je vous mets sa chaîne en description ! Deux autres vidéos
arriveront sur la thématique dans les semaines qui arrivent, si vous avez des explorateurs
que vous voulez qu'on aborde, hésitez pas, laissez un commentaire et on verra ce qu'on
peut faire. On se retrouve sur facebook, twitter et instagram sur mon compte “notabenemovies”.
A très bientôt sur Nota Bene !