La grande peste noire du Moyen Âge (2)
Mais il y a parfois des méthodes d'éloignement des malades encore plus brutales.
A la toute fin du XIVè siècle et au début du XVè siècle, on a par exemple les cas
des villes de Troyes et de Nancy qui décident tout simplement d'expulser les malades et
leurs familles hors de la ville. Alors ce sont deux exemples un peu plus tardifs que
la peste de 1347, mais c'est une méthode qui a dû déjà être utilisée auparavant
et qui montre bien que tout était fait pour se protéger de la peste, quitte à laisser
des gens livrés à eux-mêmes.
De la même façon, quelques décennies après cette première épidémie de 1347, les villes,
et en particulier les ports de la Méditerranée, vont mettre en place des zones de quarantaine
que l'on appelle des lazarets. Ces zones permettent de faire subir aux équipages des
navires et à leurs cargaisons venues de régions infectées un temps de quarantaine qui évite
la propagation de la maladie dans les villes portuaires. Ce système apparaît dans la
ville de Raguse et s'étend rapidement à d'autres villes portuaires comme Marseille
par exemple.
Mais malgré toutes ces mesures qui freinent la propagation de la peste celle-ci n'en
frappe pas moins violemment l'Europe et surtout dans cette première épidémie de
1347 où les pertes humaines sont très importantes.
Alors la peste noire, quel bilan ? Positif ou négatif ? Pour ou contre ? En redevenant
un peu plus sérieux, il est quand même intéressant de nous intéresser à ses répercussions
dans plusieurs domaines. Dans un premier temps il faut bien évidemment
revenir sur la forte mortalité liée à cette maladie et les conséquences qu'elle a eu
sur la démographie européenne.
Avant 1347, et même dès le XIIè siècle, les historiens estiment que la population
européenne atteint une sorte de « maximum » ou de plafond qu'elle conserve jusqu'à
l'épidémie de peste noire : les villes se sont beaucoup développées et les campagnes
sont relativement pleines, à tel point que les productions agricoles avec les techniques
de l'époque suffisent à peine à maintenir ces populations.
Pour cette période du XIVè siècle il y a un vrai manque de chiffres généraux mais
les historiens estiment que cette seule épidémie de 1347 à 1352 a tué entre 30 et 50 % de
la population européenne.
C'est absolument énorme !
Alors ces estimations elles correspondent surtout aux chiffres disponibles pour certaines
villes, même si on observe quand même des disparités.
En France de nombreuses villes comme Albi ou Aix-en-Provence ont perdu tout simplement
la moitié de leur population entre le début des années 1340 et la fin des années 1350.
En Allemagne Hambourg perd les deux tiers de sa population et Brême les trois quarts
sur la même période. Cette mortalité est donc énorme et ça veut dire que sur la population
de départ on se retrouve à la fin de l'épidémie parfois avec seulement une personne sur deux
ou sur quatre dans les cas les plus extrêmes. Or comme je vous l'ai dis, c'est loin
d'être fini en 1352 puisque d'autres épidémies de pestes plus localisées vont
prendre le relais jusqu'à la fin du XIVè siècle, avec des taux de mortalité similaires.
Ça vous laisse une idée d'à quel point la population européenne a été diminuée
par cette maladie.
Il faut ensuite tout le XVè siècle pour que les populations européennes se remettent
lentement de ces nombreuses épidémies du XIVè siècle et ce n'est vraiment qu'au
XVIè siècle que l'Europe connaît une nouvelle période de prospérité importante.
Vous vous en doutez, cette diminution très importante de la population a eu une influence
sur toute l'économie médiévale. En parallèle de la baisse de la population il y a évidemment
une baisse générale de toutes les productions. Par exemple dans les campagnes, la mort d'une
partie importante de la population paysanne abouti bien sûr à une baisse des productions
agricoles, de la même façon que la mort de très nombreux artisans dans les villes
raréfie leurs productions.
Pourtant l'Europe occidentale connaissait déjà une crise économique profonde, au
moins depuis le début du XIVè siècle avec une baisse générale des productions et pas
seulement des productions agricoles. La peste vient bien sûr s'ajouter à ces difficultés
déjà antérieures en déréglant encore plus les échanges économiques, mais elle
ne vient pas elle-même mettre fin à une période qui serait prospère.
Elle survient dans un contexte déjà difficile.
Pour certains historiens la peste noire a même pu être une partie de la solution de
la crise de l'agriculture dans des campagnes qui étaient très peuplées et où les terres
manquaient avant l'épidémie, causant donc la pauvreté d'une partie non négligeable
de la population et des famines récurrentes.
Au contraire, une fois l'épidémie passée de nombreuses terres sont libres et peuvent
être exploités par les survivants qui se dispersent au lieu de rester en trop grand
nombre sur une même terre familiale.
Mais dans le même temps la peste noire pose aussi des problèmes sur le plan économique,
en plus de la baisse des productions. Puisque les morts ne paient pas d'impôts, la disparition
d'une partie importante de la population veut aussi dire qu'un grand nombre de contribuables
disparaît. Et ce alors que la peste noire engendre des coûts supplémentaires pour
les autorités qui doivent, comme on en a déjà parlé, s'occuper des pestiférés,
créer des lieux pour les accueillir.. mais aussi embaucher toute une main d'oeuvre
capable de les soigner, notamment les médecins de peste, ou au contraire, de transporter
les très nombreux corps et les enterrer.
Or tout cela a un coût très important.
Il y a donc une contradiction entre d'un côté ces coûts qui augmentent, et de l'autre
le nombre de contribuables qui baisse et cela aboutit à des problèmes.
En effet au Moyen- ge l'impôt n'est pas individuel, on ne reçoit pas comme aujourd'hui
une feuille d'imposition précise par foyer. Sans entrer dans le détail, l'impôt fonctionne
en fait par répartition : le montant est décidé à l'avance par les autorités,
et ensuite il est réparti entre les différents foyers. Et comme le montant final de l'impôt
est décidé à l'avance puis réparti on a des exemples à cette époque de communautés
villageoises qui demandent une diminution car on leur demande toujours la même somme
alors que la moitié de la population sinon plus a disparu. Ce qui veut dire que dans
ce cas la pression fiscale augmente énormément et n'est plus tenable pour les survivants
de la peste qui sont incapables de payer de telles sommes.
Mais au-delà des seules répercussions sur la population et l'économie médiévales
la peste noire a des conséquences bien plus profondes selon certains historiens. Pour
eux la peste noire peut être vue comme un élément déclencheur dans le passage du
Moyen- ge à la Renaissance et à l'époque moderne.
Ils estiment que la peste noire met fin à la situation de blocage que connaît l'Occident
médiéval au XIVè siècle, avec comme on l'a vu une crise économique qui était
déjà là, mais aussi des institutions et une organisation sociale stables qui évoluent
beaucoup dans les siècles suivants.
La diminution de la population permet donc une diversification de l'économie.
A la production généralisée de céréales pour répondre aux besoins d'une importante
population succède la multiplication des pâturages pour l'élevage mais aussi des
forêts et de l'activité des scieries.
Au final tout cela aboutit à un niveau de vie globalement plus élevé et notamment
une alimentation plus équilibrée qu'auparavant.
Et cela touche même les populations les plus pauvres, ce qui est d'ailleurs à l'époque
commenté par les chroniqueurs qui critiquent ce qu'ils voient comme un « goût du luxe
» déplacé de la part des pauvres. Manquerait plus que les pauvres nous volent notre caviar
tient !
Pour ces historiens la peste noire a aussi un rôle important dans le développement
des techniques à la fin du Moyen- ge.
La baisse de la population pousse à chercher de nouvelles méthodes pour diminuer le besoin
de main-d'oeuvre qui est devenue plus chère à employer car plus rare. A la campagne l'élevage
est une solution car la surveillance du bétail nécessite bien moins de travailleurs que
le labourage et les travaux des champs à surface égale. Dans les villes il s'agit
d'obtenir des machines plus efficaces permettant d'augmenter la productivité dans les différents
domaines de l'artisanat.
L'essor de l'imprimerie en Europe dans la seconde moitié du XVè siècle en est
un bon exemple, la machine remplace alors le travail long et fastidieux des copistes
qui recopiaient les livres à la main, chaque livre coûtait donc très cher. Avec l'imprimerie
les choses sont beaucoup plus rapides, il faut beaucoup moins de main-d'oeuvre pour
produire autant et le coût des livres diminue en conséquence.
Au-delà des conséquences économiques, cette épidémie de 1347 et celles qui touchent
épisodiquement l'Europe pendant les siècles suivants, ont aussi des conséquences culturelles.
Certaines sont d'ailleurs immédiates : la mort d'une grande partie de la population
empêche les rites mortuaires habituels d'avoir lieu de façon normale. En plus, dans la société
médiévale chrétienne, être enterré dans les règles du culte est essentiel, puisque
c'est la garantie de pouvoir être ressuscité le jour du jugement dernier. Or dans une société
touchée par la peste de nombreux obstacles empêchent ce déroulement « normal » des
funérailles : d'abord parce que certains religieux eux-mêmes fuient ou sont tués
par la maladie, ce qui rend difficile pour eux de donner l'extrême-onction à tous
les nombreux mourants. Mais en plus le nombre élevé de morts bouscule tous les rites et
les enterrements sont le plus souvent expéditifs, lorsque les corps ne sont pas tout simplement
inhumés dans des fosses communes. Cette seule question des rites mortuaires est très importante
dans une société croyante et religieuse et le fait de ne plus les respecter déstabilise
un des piliers de cette société médiévale occidentale.
A plus long terme, la maladie et la mort inspirent une peur qui s'ancre dans tous les esprits.
A cette époque la production culturelle nous montre une évolution dans la façon dont
les individus perçoivent la mort. La mort est vue comme une horreur, une créature dévorant
les vivants et capable de frapper à tout moment. Cela développe donc une certaine
obsession des croyants pour leur salut : le culte des saints se développe, surtout celui
de ceux qu'on estime protecteurs contre la peste comme Saint Christophe ou Sainte
Rose de Viterbe, mais c'est aussi à partir de là que les plus riches font tout leur
possible pour acquérir des reliques, être enterrés au sein des églises ou encore obtenir
le plus de messes en leur honneur après leur mort. Cette crainte pour son salut et ces
nouvelles façons de réclamer aux religieux des messes ou des indulgences font débat,
et ces débats sont aussi une des causes qui mènent les Chrétiens au schisme du protestantisme
au XVIè siècle, mais c'est un autre sujet.
Pour résumer tout ce qu'on vient de dire, prenez votre carnet de notes, la peste noire
de 1347 est donc bien un bouleversement pour la société de la fin du Moyen- ge. Cette
maladie très virulente se répand en Europe grâce aux flux de marchandises et d'abord
au transport maritime et cela malgré les différentes tentatives des autorités de
l'époque d'empêcher sa propagation.
Non seulement elle crée un véritable traumatisme en amputant l'Europe de entre un tiers et
la moitié de sa population d'alors. Mais en plus elle bouscule les structures économiques
et les comportements culturels des Européens. On peut donc dire qu'elle a un impact très
important et contribue même en partie, selon certains historiens comme David Herlihy, au
passage de l'époque médiévale à l'époque moderne en mettant fin à plusieurs siècles
de reproduction du même schéma de société.
Et si vous pensez que c'est la seule fois où une très grosse partie de la population
a disparu à cause d'une maladie, détrompez-vous ! Je vous invite très fortement à aller
faire un tour sur la chaîne de Dirty Biology qui vient de sortir en même temps que moi
une vidéo sur les maladies que l'on s'est refilé les uns les autres notamment à cause