1.21b: QUELQUES JOURS A TERRE
Après avoir traversé une assez grasse prairie, nous arrivâmes à la lisière d'un petit bois qu'animaient le chant et le vol d'un grand nombre d'oiseaux.
"Ce ne sont encore que des oiseaux, dit Conseil.
- Mais il y en a qui se mangent!
répondit le harponneur.
- Point, ami Ned, répliqua Conseil, car je ne vois là que de simples perroquets.
- Ami Conseil, répondit gravement Ned, le perroquet est le faisan de ceux qui n'ont pas autre chose à manger.
- Et j'ajouterai, dis-je, que cet oiseau, convenablement préparé, vaut son coup de fourchette.
" En effet, sous l'épais feuillage de ce bois, tout un monde de perroquets voltigeait de branche en branche, n'attendant qu'une éducation plus soignée pour parler la langue humaine. Pour le moment, ils caquetaient en compagnie de perruches de toutes couleurs, de graves kakatouas, qui semblaient méditer quelque problème philosophique, tandis que des loris d'un rouge éclatant passaient comme un morceau d'étamine emporté par la brise, au milieu de kalaos au vol bruyant, de papouas peints des plus fines nuances de l'azur, et de toute une variété de volatiles charmants, mais généralement peu comestibles. Cependant, un oiseau particulier à ces terres, et qui n'a jamais dépassé la limite des îles d'Arrou et des îles des Papouas, manquait à cette collection. Mais le sort me réservait de l'admirer avant peu.
Après avoir traversé un taillis de médiocre épaisseur, nous avions retrouvé une plaine obstruée de buissons.
Je vis alors s'enlever de magnifiques oiseaux que la disposition de leurs longues plumes obligeait à se diriger contre le vent. Leur vol ondulé, la grâce de leurs courbes aériennes, le chatoiement de leurs couleurs, attiraient et charmaient le regard. Je n'eus pas de peine à les reconnaître.
"Des oiseaux de paradis!
m'écriai-je.
- Ordre des passereaux, section des clystomores, répondit Conseil.
- Famille des perdreaux?
demanda Ned Land.
- Je ne crois pas, maître Land.
Néanmoins, je compte sur votre adresse pour attraper un de ces charmants produits de la nature tropicale!
- On essayera, monsieur le professeur, quoique je sois plus habitué à manier le harpon que le fusil.
" Les Malais, qui font un grand commerce de ces oiseaux avec les Chinois, ont, pour les prendre, divers moyens que nous ne pouvions employer. Tantôt ils disposent des lacets au sommet des arbres élevés que les paradisiers habitent de préférence. Tantôt ils s'en emparent avec une glu tenace qui paralyse leurs mouvements. Ils vont même jusqu'à empoisonner les fontaines où ces oiseaux ont l'habitude de boire. Quant à nous, nous étions réduits à les tirer au vol, ce qui nous laissait peu de chances de les atteindre. Et en effet, nous épuisâmes vainement une partie de nos munitions.
Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'île était franchi, et nous n'avions encore rien tué.
La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'étaient fiés au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Très heureusement, Conseil, à sa grande surprise, fit un coup double et assura le déjeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plumés et suspendus à une brochette, rôtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intéressants animaux cuisaient, Ned prépara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dévorés jusqu'aux os et déclarés excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger délicieux.
" C'est comme si les poulardes se nourrissaient de truffes, dit Conseil.
- Et maintenant, Ned.
que vous manque-t-il? demandai-je au Canadien.
- Un gibier à quatre pattes, monsieur Aronnax, répondit Ned Land.
Tous ces pigeons ne sont que hors-d'œuvre et amusettes de la bouche. Aussi, tant que je n'aurai pas tué un animal à côtelettes, je ne serai pas content!
- Ni moi, Ned, si je n'attrape pas un paradisier.
- Continuons donc la chasse, répondit Conseil, mais en revenant vers la mer.
Nous sommes arrivés aux premières pentes des montagnes, et je pense qu'il vaut mieux regagner la région des forêts. "
C'était un avis sensé, et il fut suivi.
Après une heure de marche, nous avions atteint une véritable forêt de sagoutiers. Quelques serpents inoffensifs fuyaient sous nos pas. Les oiseaux de paradis se dérobaient à notre approche, et véritablement, je désespérais de les atteindre, lorsque Conseil, qui marchait en avant, se baissa soudain, poussa un cri de triomphe, et revint à moi, rapportant un magnifique paradisier.
" Ah!
bravo! Conseil, m'écriai-je.
- Monsieur est bien bon, répondit Conseil.
- Mais non, mon garçon.
Tu as fait là un coup de maître. Prendre un de ces oiseaux vivants, et le prendre à la main!
- Si monsieur veut l'examiner de près, il verra que je n'ai pas eu grand mérite.
- Et pourquoi, Conseil?
- Parce que cet oiseau est ivre comme une caille.
- Ivre?
- Oui, monsieur, ivre des muscades qu'il dévorait sous le muscadier où je l'ai pris.
Voyez, ami Ned, voyez les monstrueux effets de l'intempérance!
- Mille diables!
riposta le Canadien, pour ce que j'ai bu de gin depuis deux mois, ce n'est pas la peine de me le reprocher! "
Cependant, j'examinais le curieux oiseau.
Conseil ne se trompait pas. Le paradisier, enivré par le suc capiteux, était réduit à l'impuissance. Il ne pouvait voler. Il marchait à peine. Mais cela m'inquiéta peu, et je le laissai cuver ses muscades.
Cet oiseau appartenait à la plus belle des huit espèces que l'on compte en Papouasie et dans les îles voisines.
C'était le paradisier " grand-émeraude ", l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable réunion de nuances. étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé l'" oiseau du soleil ".
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en possède pas un seul vivant.
" C'est donc bien rare?
demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
- Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre vivant.
Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on fabrique des perles ou des diamants.
- Quoi!
s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis?
- Oui, Conseil.
- Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes?
- Parfaitement.
Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs d'Europe ces produits de leur singulière industrie.
- Bon!
fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé. je n'y vois pas grand mal! "
Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon des bois, de ceux que les naturels appellent " bari-outang ". L'animal venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et il fut bien reçu. Ned Land se montra très glorieux de son coup de fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide mort.
Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour le repas du soir.
Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore être marquée par les exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes élastiques.
Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la capsule électrique ne put les arrêter dans leur course.
" Ah!
monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout! Quel approvisionnement pour le Nautilus! Deux! trois! cinq à terre! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces imbéciles du bord n'en auront pas miette! "
Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas tant parlé, aurait massacré toute la bande!
Mais il se contenta d'une douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre des mammifères aplacentaires - nous dit Conseil.
Ces animaux étaient de petite taille.
C'était une espèce de ces " kangaroos-lapins ", qui gîtent habituellement dans le creux des arbres, et dont la vélocité est extrême; mais s'ils sont de médiocre grosseur, ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse.
Le joyeux Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait sans les événements.
A six heures du soir, nous avions regagné la plage.
Notre canot était échoué à sa place habituelle. Le Nautilus, semblable à un long écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner.
Il s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de " bari-outang ", grillées sur des charbons, répandirent bientôt une délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère!...
Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien.
Me voici en extase devant une grillade de porc frais! Que l'on me pardonne, comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs!
Enfin, le dîner fut excellent.
Deux ramiers complétèrent ce menu extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
" Si nous ne retournions pas ce soir au Nautilus?
dit Conseil.
Si nous n'y retournions jamais?
" ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la proposition du harponneur.