Anna Karénine - Partie I - Chapitre 10 (2)
— Reste donc assis. Levine ne tenait plus en place ; il fit deux ou trois fois le tour de la chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes, et se remit à table un peu calmé.
« Comprends-moi, dit-il ; ce n'est pas de l'amour : j'ai été amoureux, mais ce n'était pas cela. C'est plus qu'un sentiment : c'est une force intérieure qui me possède. Je suis parti parce que j'avais décidé qu'un bonheur semblable ne pouvait exister, il n'aurait rien eu d'humain ! Mais j'ai eu beau lutter contre moi-même, je sens que toute ma vie est là. Il faut que cela se décide !
— Mais pourquoi es-tu parti ?
— Ah ! si tu savais que de pensées se pressent dans ma tête, que de choses je voudrais te demander ! Écoute. Tu ne peux te figurer le service que tu m'as rendu ; je suis si heureux que j'en deviens égoïste, j'oublie tout ! et cependant j'ai appris aujourd'hui que mon frère Nicolas, tu sais, est ici, et je l'ai oublié ! Il me semble que lui aussi doit être heureux. C'est comme une folie… Mais une chose me paraît terrible : toi qui es marié, tu dois connaître ce sentiment… nous déjà vieux avec un passé, non pas d'amour mais de péché, n'est-il pas terrible que nous osions approcher d'un être pur, innocent ? n'est-ce pas affreux ? et n'est-il pas juste que je me trouve indigne ?
— Je ne crois pas que tu aies grand'chose à te reprocher.
— Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dégoût, je tremble, je maudis, je me plains amèrement, oui… »
— Que veux-tu ! le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.
— Il n'y a qu'une consolation, celle de cette prière que j'ai toujours aimée : « Pardonne-nous selon la grandeur de ta miséricorde, et non selon nos mérites. » Ce n'est qu'ainsi qu'elle peut me pardonner. =====
Chtchi, soupe aux choux.
Kacha, gruau de sarrasin, nourriture habituelle du peuple.