Le «Bescherelle» québécois et la réforme du participe passé
Une décision qui provoque la liesse des spécialistes de la langue au Québec, qui la proposaient depuis 2014.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C'est dans sa section «Grammaire du verbe» que le Bescherelle expose désormais « le problème du participe passé ».
Et si « Les pommes que j'ai mangé » n'était plus une faute ? La toute nouvelle édition du Bescherelle québécois, aux éditions Hurtubise, présente pour la première fois la réforme des accords du participe passé. Page 159, l'ouvrage « recommande l'invariabilité du participe passé conjugué avec avoir ». Une mention « que jamais un étudiant ne va lire pendant ses devoirs », selon Isabelle Laberge, d'Hurtubise, mais qui provoque la liesse des spécialistes de la langue du Québec, autant que des courriels inquiets de lecteurs à la maison d'édition.
Le nouveau Bescherelle « signale systématiquement la réforme de l'accord du participe passé ! » s'est réjoui sur les réseaux sociaux le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF).
Le livre « reconnaît ce que le Conseil international de la langue française et la Fédération internationale des professeurs de français recommandent, poursuit la publication. Le PP [participe passé] employé avec “avoir” peut toujours rester invariable ; le PP employé avec “être” peut recevoir en tout temps l'accord du sujet. »
C'est dans sa section « Grammaire du verbe » que le Bescherelle expose désormais « le problème du participe passé ». Le « problème » ? D'abord, c'est un accord presque exclusif à l'écrit, qu'on n'entend pas à l'oral.
Qu'on entendait, avant ? Annie Desnoyers, étudiante au doctorat en linguistique et porte-parole du GQMNF, rappelle que fut un temps où on prononçait en français « les finales vocaliques allongées pour marquer le pluriel ou le féminin ». On faisait alors sonner le s ou le e en fin de mot.
La disparition de ces sons « s'est faite des années 1600 à 1800, poursuit-elle. À partir des années 1800, à la création de l'école obligatoire en France, on a ressuscité ces usages pour les règles d'orthographe, même s'ils n'étaient plus audibles. »
« Depuis 200 ans, quand les enfants francophones arrivent à l'école, ils sont obligés d'apprendre un système orthographique qu'ils n'ont jamais, ou presque jamais, entendu. »
Le Bescherelle rapporte ensuite que les règles d'accord du PP avec avoir et un complément direct antéposé sont peu respectées. « On entend très souvent “les règles que nous avons enfreint” », note-t-il, plutôt que la forme régulière « … que nous avons enfreintes ».
Finalement, cette règle « est l'une des plus artificielles de la langue française, note l'ouvrage de référence. C'est le poète français Clément Marot qui l'a formulée en 1538, en prenant pour exemple la langue italienne, qui a, depuis, renoncé en partie à cette règle. »
La nostalgie de la règle difficile
Pour Isabelle Laberge, directrice au secteur pédagogique chez Hurtubise, l'inclusion de la réforme du PP n'est qu'une des nombreuses petites adaptations du nouveau Bescherelle.
« On est revenu au vert nostalgique de la couverture. On a remis les tableaux de conjugaison. On a amélioré la lisibilité des notes en relief. » Les textes sont écrits avec l'orthographe rectifiée — autre nouveauté qui réjouit les linguistes — et « on a 95 nouveaux verbes, dont des québécismes et des néologismes. Toutes des adaptations propres à notre contexte linguistique. »
Car depuis 1980, le Bescherelle québécois est complètement autonome de son équivalent français produit par les éditions Hatier. Ces dernières n'ont pas répondu au Devoir — incluront-elles la réforme dans leur prochaine édition ?
Pour Hurtubise, qui met son Bescherelle à jour « à peu près aux dix ans — on a vu les éditions 2006, 2012 et 2026 », cette année était le moment. « 2036, ça faisait loin », indique Mme Laberge.
Cette réforme des PP est proposée depuis 2014, au moins. Pourquoi l'introduire maintenant ? Parce que de plus en plus de linguistes et pédagogues la réclament, dont sept associations importantes incluant les Associations québécoise et belge des professeurs de français, le Conseil scientifique de l'éducation nationale du ministère de l'Éducation nationale et de la Jeunesse en France et Études pour une rationalisation de l'orthographe française d'aujourd'hui.
Le dictionnaire numérique Usito inclut aussi la réforme des PP — mais c'est un outil moins connu. Le Bescherelle, parce qu'il est grand public, fait passer cette réforme des publications et manuels spécialisés vers tout un chacun.
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Pour la linguiste et professeure à la TELUQ Mireille Elchacar, « le Québec est à l'avant-garde sur plusieurs sujets de la langue : la féminisation, la rédaction inclusive, les équivalents français pour remplacer les anglicismes, la lexicographie ».
« Sur l'orthographe, on est plus frileux, alors qu'on devrait utiliser cette position d'avant-garde pour faire avancer la norme du français », estime-t-elle.
Les exceptions en petits caractères
Qui sont les détracteurs de cette réforme ? « Parmi les spécialistes, il y en a que très peu », avance Annie Desnoyers.
Les commentaires négatifs viennent surtout du grand public et sont « souvent très affectifs, pas basés sur des faits, observe-t-elle. On va y parler d'un nivellement par le bas, par exemple, ou “moi je l'ai appris, pourquoi les autres ne l'apprendraient pas ?” »
Mme Desnoyers souligne également que nombreux sont ceux qui pensent maîtriser l'accord… « Il y a 12 pages et demie d'exceptions dans le Grevisse ! Qui peut écrire “ils se sont vus” et “ils se sont plu” et m'expliquer l'accord ? »
La règle proposée par la réforme « n'est pas apparue par magie, dit avec le sourire Mireille Elchacar. Les linguistes ont regardé comment fonctionne vraiment le participe passé en français, en dehors de la règle empruntée à l'italien du XVIe siècle. »
« Dans 95 % des cas, le PP reste invariable en réalité. La proposition n'est pas d'enlever la règle — car la langue, ce sont des règles et des mots —, mais de la rationaliser, en ôtant les exceptions. »
Les éditions Hurtubise ont reçu déjà assez de courriels à ce sujet qu'elles ont une réponse prête à dégainer. « L'ouvrage ne modifie en rien la règle actuelle et ne suggère aucun changement dans l'application, lit-on. La règle classique demeure entièrement valide et constitue toujours la référence explicitée dans les tableaux. »
On sait que la langue, c'est l'usage. Autrement dit, ceux qui la parlent et l'écrivent sont ses ultimes décideurs. Ce sont eux qui feront que la réforme passera, ou ne passera pas. À moins que le ministère de l'Éducation et le ministère de la Langue française obligent son enseignement. Ce qui serait un geste vraiment pionnier, selon les spécialistes interviewées.
Le Devoir et la réforme du participe passé
Le Devoir sera-t-il novateur ? Va-t-il adopter la réforme du participe passé, prônée par les spécialistes de la langue, et reconnue pour la première fois par le Bescherelle made in Québec ? « À court terme, non. C'est impensable », tranche Andréanne Bédard, réviseure du journal depuis 16 ans. « Ce serait brutal pour notre lectorat », précise-t-elle.
Les lecteurs du Devoir « lisent attentivement et écrivent beaucoup pour relever les fautes. Ils sont très à cheval sur les usages classiques. » Andréanne Bédard rappelle en riant ce qu'elle appelle « l'amour gate ». En 2017, le journaliste Marco Fortier signait un article titré « Amours interdits » à la une du Devoir. Un déluge s'ensuivit dans le courriel de la rédaction, et l'équipe de révision dut pondre un article la journée même pour rappeler que, selon l'Office québécois de la langue française, au pluriel, « amour, en règle générale, est aussi masculin ».
Reste que les lecteurs acceptent bien l'introduction de nouveaux mots. Au fil du temps, Mme Bédard a vu apparaître dans les pages « autrice », « égoportrait », « mot-clic », « visioentrevue ».
« Si le mot est bien formé et qu'on le comprend, on le garde. Notre politique : s'il n'y a pas de faute, on ne touche pas », résume Mme Bédard.
L'orthographe rectifiée est un peu utilisée aussi, « par exemple pour “lockout” et “platebandes”, même si ce n'est pas implanté encore dans l'usage ». Surtout pour les traits d'union, ou pour les néologismes formés avec les préfixes inter-, auto-, post- ou pré-, desquels on va enlever aussi le trait d'union. »