×

Utilizziamo i cookies per contribuire a migliorare LingQ. Visitando il sito, acconsenti alla nostra politica dei cookie.

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 11 – Testo da leggere

Pas pire - France Daigle (1998), Chapitre 11

Intermedio 2 lezione di di francese per praticare la lettura

Inizia a seguire questa lezione ora

Chapitre 11

L'énorme succès populaire de la dune de Bouctouche encouragea les Irving à continuer de réaménager et de récréer le monde autour d'eux. Leur regard se tourna tout naturellement vers Moncton, où la simple prise en charge d'une équipe de hockey n'avait plus de quoi les satisfaire. Un défi de taille ne tarda pas à se présenter : redonner sa valeur à la tristement célèbre rivière Petitcodiac.

Une équipe d'ingénieurs du plus haut calibre fut rassemblée, à laquelle se greffèrent des biologistes, des historiens, des récréologues et des gens d'affaires. Tous ces gens travaillèrent à la planification du projet pendant plus de deux ans. Vers la fin de cette méticuleuse et aventureuse gestation, de la machinerie lourde fit son apparition ici et là le long des berges de la rivière, attendant qu'on la mît à l'oeuvre elle aussi.

Il s'agissait en gros d'élargir le lit de la Petitcodiac et d'installer des correcteurs de dérivation ultrasensibles afin de garantir le cours des bateaux de tourisme qui feraient la navette entre Beaumont et le centre-ville de Moncton. Même si la vague du mascaret avait perdu de sa hauteur au fil des ans, les courants, eux, demeuraient si forts qu'aucun bateau n'osait plus s'aventurer sur la Petitcodiac, de crainte de s'enliser dans ses berges vaseuses de plus en plus envahissantes. Le danger était particulièrement grand dans le secteur du coude, à la jonction de Dieppe et de Moncton, où la rivière effectue un virage à quatre-vingt-dix degrés. Les ingénieurs avaient donc mis au point un système de repérage électronique des courants, ce qui assurerait dans tous les cas des trajets à l'épreuve de la dérive. C'est dire à quel point l'empire Irving était disposé à se mettre en frais pour réaliser ce projet de haute technologie, qui piqua de curiosité jusqu'aux concepteurs du toit du Stade olympique de Montréal.

Quant à l'excursion comme telle, elle serait enrichissante à tous les points de vue. Dans les bateaux, les forces naturelles et technologiques en cause s'affronteraient sur un mur d'écrans reflétant à la fois le réel et le virtuel. Rien ne serait négligé non plus de l'univers écologique et du passé historique de la rivière : les biologistes n'en finissaient plus de préparer leurs interventions et les interprètes en histoire ne manqueraient pas d'insister sur la vie des Amérindiens ainsi que sur l'arrivée des Acadiens à la fin du XVIIe siècle, jusqu'à leur expulsion supposée définitive en 1758. Des points d'observation et de débarquement borneraient le parcours.

On construirait même un gigantesque aboiteau dans lequel pénétrerait le bateau de tourisme pour s'assurer de bien faire comprendre aux visiteurs et aux Acadiens eux-mêmes l'ingéniosité de ces écluses de digue aménagées jadis pour protéger les terres contre les fortes crues de la rivière. Il n'était pas exclu que le trajet se prolonge, avec le temps, jusqu'à la baie de Fundy. Dans ce cas on prévoyait une excursion de quelques jours, avec une première nuitée près des célèbres rochers du cap Hopewell, où les rivières Petitcodiac et Memramcook se déversent dans l'estuaire de Shepody. Le lendemain, après avoir contourné le cap Maringouin et le cap Enragé, les visiteurs séjourneraient au parc de nature Fundy.

Cet éventuel périple nécessiterait des embarcations plus imposantes que celles qui circuleraient seulement sur la Petitcodiac, mais fidèles à la philosophie corporative qui avait fait leur succès, les Irving se réjouissaient à la perspective de faire appel à leur chantier naval de Saint-Jean, car cela continuerait de faire tourner les rouages de leurs nombreux intérêts.

***

Sous le signe du Capricorne, la Maison X est la maison de la carrière ou de l'activité professionnelle, du lieu où elle s'exerce, de l'employeur, du rapport avec l'autorité ainsi que de l'autorité que l'on exerce dans sa profession. Même si elle se trouve la plupart du temps imposée par les circonstances, la profession peut se développer dans un sens tout à fait favorable, mais elle ne sera pas étrangère aux revirements et aux paradoxes. Maison des projets majeurs et du test social, la Maison X englobe tout ce qui touche à la vie publique : réputation, popularité, ambition, savoir-vivre, crédit, prestige, honneurs, titres et dignités. Les activités professionnelles imposées ou communautaires ont aussi un rôle dans l'établissement de ce nom et de cette image de marque.

Maison de l'oeuvre dont on se souviendra, de la gloire et de la célébrité, cette maison de la carrière en fonction de l'image passe par le service accompli en même temps que par l'amour du monde. C'est la maison de la capacité à se donner une pleine joie de vivre. Maison des réalisations ultimes et de l'ultime réalisation, elle comporte aussi une certaine crainte de ne pouvoir répondre à ses attentes envers soi-même. La Maison X représente le travail qu'on fait pour accroître sa conscience personnelle ainsi que celle du monde.

On y trouve aussi des indications quant aux attentes de l'enfant envers ses parents.

***

C'est de sa tante et marraine, Émerentienne Goguen, qui revenait d'un de ses nombreux voyages, en France cette fois, que la petite Carmen Després reçut un jour un magnifique album illustré, intitulé Les Grands Deltas. Cette tante cherchait toujours à se faire pardonner son côté folichon en s'intéressant, et en essayant d'intéresser les autres, à la chose éducative. Ainsi, pendant les mois qui suivirent cette excursion de groupe en France, l'extravagante Émerentienne Goguen n'en avait plus eu que pour les Bouches-du-Rhône, qu'elle projetait dans la conversation comme des miettes de biscuit sec chaque fois que l'occasion se présentait.

Carmen Després n'en voulait guère à sa tante folichonne d'être ce qu'elle était. Elle n'avait jamais un instant imaginé qu'elle pût être autrement. Elle parcourut donc l'album sans arrière-pensée, découvrant des vues aériennes prenantes de territoires morcelés, qui avaient l'air de s'effriter, mais qui en réalité bâtissaient leurs assises, se consolidaient par le dessous, pour finir, un beau jour, par sortir de l'eau et avancer d'un pas sur la mer. Elle regarda longuement, comme pour arriver à mieux les comprendre, ces filets d'eau qui descendaient des montagnes, se transformant tantôt en rivières tranquilles, tantôt en torrents, empruntant la plupart du temps des chemins aussi longs qu'improbables pour se rendre à la mer. Il lui arriva de regretter ne pouvoir entrer dans l'image pour sentir l'air et l'esprit de ces parcours prodigieux.

***

La commande de la famille Irving avait été claire : tout devait être mis en oeuvre pour donner aux jeunes la chance de décrocher des emplois dans le futur parc historique et écologique de la rivière Petitcodiac. Terry Thibodeau fut l'un des chanceux, sa fiche de chômeur correspondant au modèle type recherché : il était sans emploi depuis un minimum de deux ans et il recevait des prestations d'aide sociale depuis aussi longtemps. On lui fit donc subir des tests pour déterminer s'il avait les capacités, primo, de suivre jusqu'au bout la formation d'opérateur de bateau, et, secundo, d'en réussir l'épreuve finale. Le titre d'opérateur avait été préféré à celui de navigateur, mot jugé trop fort compte tenu du système de direction assistée dont étaient munis les bateaux. Personne ne voulait provoquer la colère des vrais capitaines, qui étaient légion dans la région, qui osaient encore courir des risques et qui avaient tendance à se soulever à la moindre occasion.

Le jour de son vingt-quatrième anniversaire, le 12 décembre, douzième jour du douzième mois de l'année, Terry reçut donc le coup de téléphone qui allait enfin donner une orientation à sa vie. On l'invitait à se présenter au centre d'emploi de la rue Main, à Moncton, en face du lac Jones, où on lui expliquerait les détails d'un emploi fort intéressant. Il s'y rendit sans trop y croire, se prêta à toutes les formalités, toujours sans trop y croire, fut admis à la formation et la suivit, encore sans trop y croire, car il avait tout de même une certaine expérience de la vie. Mais cette fois-ci fut la bonne, tout marcha comme sur des roulettes. De sorte qu'à peine plus de huit mois plus tard, par un beau jour du mois d'août, assis devant le tableau de bord de son bateau de tourisme, en plein coeur de la rivière brune, Terry Thibodeau fut obligé de reconnaître sa propre transformation : il avait un emploi qui le satisfaisait pour le moment, il avait réappris à parler aux gens, qu'il ne dédaignait plus, même s'il ne s'agissait que de touristes, et il s'était remis à lire.

***

Produit des trois plans de l'espace par les quatre points cardinaux, le chiffre douze symbolise la complexité interne du monde en même temps que la voûte céleste, divisée en douze secteurs, les douze signes du zodiaque. On retrouve sa force symbolique dans toutes les grandes civilisations, mais aussi chez des peuples moins connus, comme les Dogons et les Bambaras du Mali, pour qui le trois et le quatre correspondent aux principes mâle et femelle, donnant, par addition, le chiffre sept, statique, et par multiplication, le chiffre douze, dynamique, représentant le perpétuel devenir de l'être et de l'univers. Nombre d'action, le chiffre douze représente aussi l'accomplissement et le cycle achevé. On le retrouve souvent dans les écritures saintes des juifs et des chrétiens, où il symbolise la perfection. Multiplié par lui-même, le chiffre douze mènerait à la plénitude et au paradis, rien de moins.

***

Terry Thibodeau était en train de préparer son bateau, le Beausoleil-Broussard, pour la première excursion de la journée quand une jeune femme noiraude se pointa sur le bord du quai.

— Youhou !…

Terry leva la tête. Il croyait avoir déjà vu cette fille, mais n'en était pas certain. Elle reparla.

— Y'a pas beaucoup de monde aujourd'hui.

— Le 15 août, c'était hier.

Terry regarda sa montre. Il était à peine neuf heures et déjà le site avait été nettoyé et débarrassé des principales installations mises en place pour la fête de la veille. Mais une quinzaine de drapeaux acadiens alignés continuaient de battre au vent.

— Je veux dire, pour les voyages sus la rivière.

— Le monde est pas encore accoutumé de venir quand y'a de l'eau.

— Awh…

La fille étudia l'emplacement, ses aires de verdure et ses plates-bandes en fleurs, ses petits kiosques et ses panneaux éducatifs.

— C'est-ti vraiment Irving qui a tout organisé ça ?

— Le parc, tu veux dire ? Pas mal, oui.

— C'est quoi l'idée ?

Terry ne croyait pas que la fille s'attendait vraiment à une réponse.

— Voulais-tu faire un tour ?

— Je sais pas. Y fait beau.

— Le prochain tour part dans une demi-heure. Faut que t'alles t'enregistrer à la petite cabine, là-bas.

La fille se tourna, regarda la cabine déserte.

— Y'a personne d'autre ?

— Ça dépend. Y'en a qui achetont leu' billet d'avance pis qui allont se promener dans les rues du Coude, prendre un café ou de quoi de même, en attendant.

— Awh…

La fille regardait la rivière. Elle ne semblait pas pressée de se décider. Terry attendit un peu avant de lui dire, aussi poliment que possible :

— T'es pas supposée de rester sus cte partie-icitte du quai.

— Awh ?

Learn languages from TV shows, movies, news, articles and more! Try LingQ for FREE