Chapitre 9
— Laissez-la tranquille !
Depuis quelque temps déjà, du creux de mon sommeil, j'entendais ces chuchotements de plus en plus furibonds, « allez-vous-en », « vous voyez bien qu'elle dort », accompagnés de battements d'ailes minuscules, de vrombissements légers, comme ceux des moustiques avant de piquer.
J'ouvris lentement les yeux. Un vol d'une trentaine de mots m'assaillait. « Épitrope », « Escargasse », « Girasol », « Mastaba » et bien d'autres, que j'ai oubliés aujourd'hui.
Le neveu sublime tentait d'éloigner cet essaim à grands coups d'éventail.
— Imbéciles ! Si vous croyez qu'en la réveillant vous allez la séduire !
Gentils mots, je comprenais bien leur demande. Mais que pouvais-je y faire ? Je n'avais pas la vocation ni la patience de notre vieille amie, pour nommer toute la journée. Mon métier, à mon âge, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c'était de jouer, de nager, de vivre, pas de chuchoter des syllabes. Je me levai d'un bond, au grand effroi de mes assaillants. Comprenant qu'avec moi ils perdaient leur temps, les mots allèrent chercher secours ailleurs.
Du pas de la porte, Monsieur Henri avait assisté à la scène avec un sourire encore plus large que d'habitude. Thomas avait subi les mêmes affectueux assauts que moi. Seulement, comme il est violent, il avait vite chassé ses visiteurs à larges moulinets de polochon.
— Eh bien dites-moi, tous les deux, on dirait que nos amis vous ont adoptés ! Vous ne souffrez pas trop de l'invasion ?
Pour être franche, moi qui déteste ranger ma chambre, j'aurais volontiers mis un peu d'ordre dans ma tête. Les mots s'étaient entassés partout, sous mes cheveux, derrière mon front, derrière mes yeux. Je les sentais amoncelés au petit bonheur la chance dans les moindres recoins de mon crâne. Je sentais revenir à grands pas la migraine…
D'autant que Monsieur Henri s'était mis à tirer de sa guitare des horreurs, des sons au hasard, un chaos vraiment cruel, une cacophonie qui entrait dans l'oreille et me vrillait le tympan. Qu'est-ce qui lui prenait de nous torturer ainsi ?
— Vous voyez, les mots, c'est comme les notes. Il ne suffit pas de les accumuler. Sans règles, pas d'harmonie. Pas de musique. Rien que des bruits. La musique a besoin de solfège, comme la parole a besoin de grammaire. Il vous reste quelques souvenirs de grammaire ?…
Misère !
Je me rappelais l'horreur des conjugaisons, la torture des exercices, les accords infernaux des participes passés…
Thomas grimaçait plus encore que moi.
— On fait un pari ? reprit Monsieur Henri. Si dans une semaine, vous n'aimez pas la grammaire, je casse ma guitare.
Nous lui avons souri gentiment, pour lui faire plaisir. Il semblait si convaincu. Mais nous faire aimer la grammaire, jamais. Malheureuse guitare ! Une fois gagné notre pari, nous demanderions sa grâce.
Le sublime nous attendait dehors avec quatre chevaux.
— La ville des noms est à neuf kilomètres. Le premier arrivé gagne une chanson de moi.
Nous avons galopé à perdre souffle. Je crois que les deux garçons laissèrent Thomas gagner.