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La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre… – Text to read

La grammaire est une chanson douce - Erik Orsenna, Chapitre 17

Intermedio 1 di francese lesson to practice reading

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Chapitre 17

Le lendemain, pour me reposer de mes aventures, je croyais pouvoir dormir longtemps. C'était mal connaître Monsieur Henri. Sous ses dehors nonchalants et rieurs se cachait une obstination terrible : celle qui lui faisait, jour et nuit s'il le fallait, traquer la rime.

Juste après l'aube, il poussa ma porte. Comme vous l'avez deviné, Thomas m'avait abandonnée. Pour mieux se consacrer à sa nouvelle amie guitare, il avait emménagé dans la case d'à côté, où vivait son professeur.

— Debout là-dedans, les leçons continuent. Tu ne te croyais pas en vacances, quand même ? Nous avons assez traîné. Tu dois reparler au plus vite. Autrement ton cerveau droit, celui où naissent les phrases, va se changer en désert, ta langue va devenir plate et noirâtre, comme les poissons qu'on fait sécher au soleil et tu baveras ta salive puisqu'elle n'aura plus rien à faire dans ta bouche !

Ces menaces, on s'en doute, me jetèrent au bas du lit. L'instant d'après, je marchais aux côtés de mon sauveur.

— Madame Jargonos avait sa méthode. J'ai la mienne. Tu as déjà visité beaucoup d'usines ? Non ? Ça ne fait rien. Celle où je t'emmène est très particulière. Et pourtant essentielle. C'est peut-être l'usine la plus nécessaire de toutes les usines. Maintenant, mets ce masque d'apiculteur et cette cape blanche. Nécrole ne va pas te lâcher comme ça. Tu auras un peu chaud. Mais dehors, tu devras porter ce déguisement tout le temps, tant qu'il ne t'aura pas oubliée. Et ça risque de durer longtemps ! Nécrole a de la mémoire.

* * *

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— Je vous attendais plus tôt…

Le directeur de l'usine la plus nécessaire de toutes les usines me toisait sans gentillesse. C'était un long personnage. On aurait dit une girafe désincarnée, une sorte de squelette géant sur lequel on aurait collé un peu de peau pour ne pas effrayer complètement les gens. Je faillis pleurer. N'avais-je donc fui Madame Jargonos que pour tomber sur plus sévère encore ? Étais-je condamnée, jusqu'à la fin de ma vie, à subir les tortures des grammairiens ? D'ailleurs, ces grammairiens, ces grammairiennes, pourquoi étaient-ils si maigres ?

D'un chuchotement, pendant que nous commencions la visite, Monsieur Henri me donna sa réponse.

— Le directeur a l'air terrible. Mais c'est le plus gentil des hommes. Seulement, il aime tellement les mots, il s'occupe tellement d'eux, nuit et jour, qu'il en oublie de manger. Alors forcément, il manque de graisse. Une fois par mois, on est obligé de l'enfermer. On lui ouvre la bouche et on le gave. Autrement, il mourrait.

J'ai une autre explication, je ne sais pas ce qu'elle vaut, je vous laisse juges : les grammairiens se passionnent pour la structure de la langue, son ossature. Alors forcément, chez eux, le squelette est plus visible. Je sais, je sais, il y a des grammairiens gros. Mais la grammaire n'est-elle pas le royaume des exceptions ?

* * *

Le premier bâtiment de l'usine la plus nécessaire du monde était une volière immense, grouillant de papillons.

— Ceux-là, je crois que tu les connais, me dit la girafe.

Je hochai la tête (j'avais enfin retiré mon masque d'apiculteur). Tous les noms, mes amis de la ville des mots, étaient là. Ils m'avaient reconnue, ils se pressaient contre le grillage, ils me faisaient fête.

— On dirait que tu es populaire !

Le directeur-girafe semblait sidéré par cet accueil. Il me sourit (c'est-à-dire qu'il grimaça : comment peut-on sourire quand on n'a pas de peau ?) J'étais heureuse. L'usine m'avait adoptée.

Nous nous avançâmes de quelques pas, vers une grande vitre derrière laquelle, sur plusieurs étages, s'activaient d'autres mots. Par leur manière de s'agiter perpétuellement et en tout sens, on aurait dit des fourmis.

— Et ceux-là, tu t'en souviens ?

Mon air désolé lui donna la réponse.

— Ce sont les verbes. Regardez-les, des maniaques du labeur. Ils n'arrêtent pas de travailler.

Il disait vrai. Ces fourmis, ces verbes, comme il les avait appelés, serraient, sculptaient, rongeaient, réparaient ; ils couvraient, polissaient, limaient, vissaient, sciaient ; ils buvaient, cousaient, trayaient, peignaient, croissaient. Dans une cacophonie épouvantable. On aurait dit un atelier de fous, chacun besognait frénétiquement sans s'occuper des autres.

— Un verbe ne peut pas se tenir tranquille, m'expliqua la girafe, c'est sa nature. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il travaille. Tu as remarqué les deux, là-bas, qui courent partout ?

Je mis du temps à les repérer, dans le formidable désordre. Soudain, je les aperçus, « être » et « avoir ». Oh, comme ils étaient touchants ! Ils cavalaient d'un verbe à l'autre et proposaient leurs services : « Vous n'avez pas besoin d'aide ? Vous ne voulez pas un coup de main ? »

— Tu as vu comme ils sont gentils ? C'est pour ça qu'on les appelle des auxiliaires, du latin auxilium, secours. Et maintenant, à toi de jouer. Tu vas construire ta première phrase.

Et il me tendit un filet à papillons.

— Commence par le plus simple. Va là-bas, dans la volière, choisis deux noms. Après, pour le verbe, tu viendras choisir dans la fourmilière. Allez, n'aie pas peur, ils te connaissent, ils t'aiment bien, ils ne vont pas te mordre.

Il en avait de belles, le directeur-girafe, j'aurais voulu l'y voir. À peine la porte poussée, je fus assaillie, étouffée, aveuglée, les noms se battaient, ils m'entraient dans les yeux, les narines, les oreilles, j'éternuai, je toussai, je faillis mourir, ils voulaient tous que je les retienne, ils devaient tellement s'ennuyer dans leur prison. Au moment de m'évanouir, j'en saisis deux par les ailes, au hasard, « fleur » et « diplodocus », et je refermai la porte, pâle, tremblante, à demi morte.

La girafe ne me laissa pas le temps de souffler.

— Allez, maintenant, tu pêches un verbe.

Avertie par mon expérience précédente, je ne passai que la main. Laquelle, en une seconde, fut recouverte, léchée, mordue, griffée, mais aussi caressée, pommadée, récurée, maquillée. Les fourmis-verbes s'en donnaient à coeur joie. Émue par tant d'attention, je les laissai travailler quelques secondes et puis je me retirai avec l'un d'entre eux, pris au hasard, « grignoter ».

— Bon, passe au distributeur d'articles et reviens me voir.

Plus sages, ceux-là. Une colonne « masculin », une autre « féminin », il suffisait d'appuyer sur le bouton et tombèrent dans le creux de ma main les avant-gardes qui m'étaient nécessaires, un « le » et un « la ».

— Parfait, maintenant tu t'assieds là, à ce bureau, tu déposes tes mots sur la feuille de papier et tu formes ta phrase.

Mes mots, si péniblement attrapés, je les retenais toujours par les ailes, je ne voulais pas les laisser, je craignais qu'ils ne s'échappent. Après tout, une phrase, pour un mot, c'est une prison. Ils préféreraient sûrement se promener seuls, comme dans la ville que nous avions tant aimée, avec Monsieur Henri.

C'est lui qui vint à mon secours.

— Fais confiance au papier, Jeanne. Les mots aiment le papier, comme nous le sable de la plage ou les draps du lit. Sitôt qu'ils touchent une page, ils s'apaisent, ils ronronnent, ils deviennent doux comme des agneaux, essaie, tu vas voir, il n'y a pas de plus beau spectacle qu'une suite de mots sur une feuille.

J'obéis. Je lâchai « fleur », puis « grignoter », enfin « diplodocus ». Monsieur Henri ne m'avait pas menti : le papier était la vraie maison des mots. Sitôt couchés sur lui, ils cessaient de s'agiter, ils fermaient les yeux, ils s'abandonnaient, comme un enfant à qui on raconte une histoire.

— Tu es contente de toi ?

La voix de la girafe me tira de ma contemplation attendrie. Je regardai la phrase que j'avais formée, ma première depuis le naufrage, et j'éclatai de rire :

« La fleur grignoter le diplodocus. »

— Où as-tu vu ça ? Une plante fragile dévorer un monstre ! Généralement, le premier mot d'une phrase, c'est le sujet, celui ou celle qui fait l'action. Le dernier, c'est le complément, parce qu'il complète l'idée commencée par le verbe…

Pendant qu'il parlait, j'avais vite modifié l'ordre. « Le diplodocus grignoter la fleur. »

— Je préfère ça. Entre nous, je ne sais pas très bien si ces grosses bêtes-là adoraient les fleurs. Bien. Dernière étape, nous allons dater le verbe. « Grignoter », c'est trop vague. Et ça ne dit pas quand ça s'est passé ! Il faut donner un temps au verbe. Encore un effort, Jeanne, reste concentrée. Tu vois les grandes horloges, là-bas ? Vas-y. Et choisis.

* * *

Une famille de hautes horloges à grands balanciers de cuivre se dressait sur une sorte d'estrade en bois. On aurait dit que, de leurs cadrans, elles surveillaient l'usine la plus nécessaire du monde.

Je montai les marches, le coeur battant, ma feuille à la main avec sa phrase minuscule.

Je m'approchai de la première horloge. Son balancier me rassura. Il battait comme d'habitude, vers la gauche, vers la droite, régulièrement. Une ouverture avait été percée dans l'horloge, semblable à une boîte aux lettres. Tout naturellement, je lui confiai ma feuille. J'entendis des grincements d'engrenage, trois notes de carillon. Et la feuille me revint, avec ma phrase complétée : « Le diplodocus grignote la fleur » Alors seulement je découvris la pancarte : HORLOGE DU PRÉSENT.

Encouragée par Monsieur Henri, je continuai ma promenade dans le temps. Les deux horloges voisines se présentaient elles-mêmes comme celles du passé. Leurs balanciers jouaient un drôle de jeu : montés vers la gauche, ils ne redescendaient pas. On les aurait dit cassés. Et pourquoi deux horloges ? Rien ne semblait plus simple que le passé. Le passé : le royaume de ce qui est fini et ne reviendra plus.

— Essaie l'une après l'autre. Tu comprendras.

Ma feuille deux fois envoyée et deux fois revenue, je comparai. Monsieur Henri lisait derrière mon dos et commentait :

— « Le diplodocus grignotait. » Tu es dans l'imparfait. C'est du passé bien sûr, mais un passé qui a duré longtemps, un passé qui se répétait : qu'est-ce qu'ils faisaient toute la journée, les diplodocus, du premier janvier au trente et un décembre ? Ils grignotaient. Alors que là, « grignota », tu es dans le passé simple. C'est-à-dire un passé qui n'a duré qu'un instant. Un jour que, par exception, peut-être après une indigestion, le diplodocus n'avait plus faim, il grignota une fleur. Le reste du temps, il dévorait. Tu comprends ?

Simple, rien de plus simple que ce passé-là. Je passai à l'horloge voisine, celle du futur. Son balancier était aussi bloqué, mais de l'autre côté, en haut à droite. Je glissai ma feuille et « grignoter » me revint « grignotera ». Le diplodocus était entré dans le futur : demain, il fera un repas léger de fleurs !

Dans la dernière horloge de haute taille, le balancier était fou. Il s'agitait en tout sens, plus girouette que balancier, au gré d'on ne savait quelle fantaisie.

— Ça, c'est le conditionnel, expliqua Monsieur Henri. Rien n'est sûr, tout peut arriver, mais tout dépend des conditions. Si le temps était beau, si les glaces se retiraient, si…, si…, alors le diplodocus grignoterait, tu me suis ? Il se pourrait qu'il grignote mais je ne peux pas te le garantir.

Le présent, les deux passés, le futur, le conditionnel… J'avais fermé les yeux et je rangeais soigneusement dans ma tête toutes ces espèces de temps.

— Bon, Jeanne, il va falloir que j'y aille. L'usine est à toi. Tu vois, je ne t'avais pas menti. Tu en connais de plus utiles, des usines ? Que peut-on fabriquer au monde de plus nécessaire pour les êtres humains que des phrases ? Tu as compris le principe. Tu trouveras le magasin des adjectifs derrière la volière des noms. Et aussi un distributeur de prépositions pour les compléments indirects : aller à Paris, revenir de New York. Dernière recommandation : prends bien soin du papier. Tu as vu, c'est lui et lui seul qui sait apprivoiser les mots. Dans l'air, ils sont bien trop volages. Allez, je te laisse. Bonnes phrases ! Tu me les montreras ce soir. Une chanson m'attend.

Il m'a touché l'épaule et s'en est allé.

C'était sa manière de parler et aussi de vivre. À tout instant, il répétait : « Une chanson m'attend. » Comme si c'était sa femme, une femme fragile et très aimée et qui aurait pu disparaître, s'évanouir dans l'air s'il n'arrivait pas à temps.

Vous avez deviné, j'étais jalouse. Depuis cette époque, je rêve souvent que je suis une chanson. Quelques lignes, une musique. Une nuit, la bouche bien collée contre l'oreille de mon mari, je lui demanderai de me fredonner, pas quelque chose, pas un refrain, de me fredonner moi. Ce sera sa plus belle manière de m'aimer.

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