Chapitre 16
— Viens…
Un insecte avait dû, pendant la nuit, s'introduire dans mon oreille et maintenant, l'effronté, il me grattouillait le tympan. Il me fallait sévir. Je sortis à regret de mon rêve : au moment où mon bateau allait sombrer, un hélicoptère blanc et silencieux survenait. Sa porte s'entrebâillait et descendait pour moi du ciel une échelle de soie. J'ouvris les yeux.
— Quel sommeil tu as ! Bon. Habille-toi vite…
De confiance, je suivis la voix car je ne voyais rien. Monsieur Henri ne m'apparut que dehors et encore faiblement, comme une ombre. Pour me sauver, il s'était camouflé en garçon de café (costume noir) et avait négocié avec la Lune pour qu'elle aille éclairer ailleurs.
À la porte de la Sècherie, assis sur sa chaise habituelle, le concierge-gardien dormait, un sourire à l'un des coins de ses lèvres, un cigare pendouillant à l'autre. En passant, Monsieur Henri lui tapota son chapeau.
— Je lui ai fredonné Une île au soleil. Personne ne résiste à ma berceuse. Demain matin, Nécrole piquera sa colère.
* * *
Dans la pirogue du retour, une fois éloignés les dangers, nous avons trinqué (du rhum, encore du rhum) à ce sinistre Nécrole. Et puis dansé, dansé, au risque mille fois de nous renverser. Et puis chanté et rechanté la berceuse de ma liberté.
Ce n'est qu'une île au grand soleil
Un îlot parmi tant à d'autres pareils
Où mes parents ont vu le jour
Où mes enfants naîtront à leur tour…
Vous comprenez maintenant pourquoi, lorsque le sommeil refuse de me prendre, il me suffit de fredonner :
Au grand matin coiffée de rosée
Elle a l'air d'une jeune épousée
Je la regarde et mon fardeau
Semble aussitôt léger sur mon dos.
J'ai juste le temps de me rappeler la confidence de Monsieur Henri, ses difficultés pour trouver une rime à « rosée », sa joie quand lui vint l'image d'une épousée.
— La vie râpe, Jeanne, tu verras. Il faut tout faire pour l'adoucir. Et rien de tel que les rimes. Oh, elles se cachent souvent, elles ne sont pas faciles à dénicher. Mais une fois installées à la fin de chaque phrase, elles se répondent. On dirait qu'elles agitent leurs petites mains amicales. Elles te font signe et elles te bercent. Je crois que je ne pourrais plus vivre sans mes rimes.
* * *
Thomas m'attendait sur la plage, à côté du neveu décidément de plus en plus sublime. Je croyais qu'en bon frère, il se jetterait à l'eau dès que j'apparaîtrais pour me serrer contre lui. Et dans ses yeux, je devinerais ce qu'il voudrait me dire : « Oh, ma soeur, j'ai eu si peur, tu m'as tant manqué. Ils ne t'ont pas maltraitée au moins, autrement je les tuerai, je te le jure… »
Hélas, mon frère demeura mon frère.
Un bref coup d'oeil agacé : (« C'est à cette heure-là que tu arrives ? »)
Et, sans plus s'occuper de sa soeur rescapée, il gratta sa guitare.
* * *
Souvent, je repense à Madame Jargonos, à ces jours de malheur passés en sa compagnie. Aucun désir de revanche ne me prend, aucune vague de colère. Plutôt de la tristesse. J'aimerais avoir un courage, une générosité que je n'aurai pas : braver les hélicos noirs et revenir la sauver de sa maladie, une maladie qui la ronge plus cruellement que le cancer et l'empêche de vivre. Les médecins n'ont pas leur pareil pour baptiser de manière incompréhensible les maladies qu'ils découvrent. Moi, je n'ai pas ce talent ni leur sens du mystère. La maladie que j'ai découverte en elle, je l'appellerai simplement : la peur, la peur panique du plaisir des mots.