Chapitre 14
C'est le lendemain que je fus enlevée.
Accompagné par le neveu sublime, Thomas ne quittait plus sa guitare. Il avait trouvé son alliée, son amie. Je n'existais plus.
Envahie de jalousie (je vous l'ai déjà dit : on peut aimer son frère aussi fort qu'on le déteste), je décidai d'aller marcher sur la plage.
Quelques lettres de plastique continuaient de s'échouer sur le sable. Les oiseaux ne s'y laissaient plus prendre. Ils passaient haut dans le ciel en ricanant.
C'est alors que les hélicoptères noirs sont apparus.
Le temps d'appeler à l'aide, je fus embarquée.
* * *
— Où est ton frère ?
Depuis mon arrivée dans l'île principale, je me taisais. D'ailleurs, comment aurais-je pu parler ? Les suites de la tempête me chamboulaient toujours la tête.
Derrière le grand bureau, un homme chauve me fixait avec un sourire menaçant.
Un policier à ses côtés prit le relais.
— Quand le gouverneur Nécrole te pose une question, tu ferais mieux de répondre…
Pour l'instant, Nécrole jouait la douceur.
— C'est pour ton bien…
Alerte. Quand un adulte commence comme ça, « c'est pour ton bien », alerte, tous aux abris. Le « pour mon bien » entraîne généralement des catastrophes, des siestes à faire (« c'est pour ton bien, tu as l'air si fatigué »), des devoirs à refaire (« c'est pour ton bien, tu ne veux pas redoubler, quand même ? »), la télé à éteindre (« c'est pour ton bien, la télé fait grossir »).
— C'est pour ton bien, ma petite (je hais qu'on m'appelle comme ça. D'accord, je ne mesure qu'un mètre cinquante-quatre, mais j'ai encore au moins six ans pour grandir). Ne me regarde pas ainsi. Je ne te veux aucun mal. Nous avons suivi ton affreuse aventure. Ne t'inquiète pas. Nous allons prendre soin de toi. Nous connaissons les naufrages. Nous savons les troubles grammaticophoniques (pardon ?) qu'ils entraînent. Nous allons te réparer au plus vite. Et tu pourras rentrer chez toi, avec ton frère. Car nous le retrouverons, n'aie aucune inquiétude. Tu as de la chance. Nous avons parmi nous, en tournée d'inspection, la spécialiste mondiale de la phrase française. Bon séjour et pas la peine de me remercier, je ne fais que mon devoir. À bientôt, je viendrai vérifier tes progrès.
Il se pencha vers moi. Sans doute voulait-il m'embrasser, comme font avec toutes les petites filles tous les personnages importants, pour paraître humains. Bien sûr, je me jetai en arrière et m'enfuis. Bien sûr, les gendarmes me rattrapèrent. Et une nouvelle vie commença.