Chapitre 10
Nous avions atteint le sommet d'une colline où nous attendait le plus étrange et le plus joyeux des spectacles.
— À partir de maintenant, aucun bruit, chuchota Monsieur Henri, il ne faut pas les déranger.
Je me demandai pour quelle sorte de personnages considérables nous devions prendre de telles précautions. Une princesse en train d'embrasser son chéri secret, des acteurs de cinéma en plein tournage ? La réponse, bien plus simple et parfaitement imprévisible, n'allait pas tarder à m'arriver. À pas de loup, je m'approchai d'une balustrade en vieux bois branlant. En dessous de nous s'étendait une ville, une vraie ville, avec des rues, des maisons, des magasins, un hôtel, une mairie, une église à clocher pointu, un palais genre arabe flanqué d'une tour (une mosquée ? ), un hôpital, une caserne de pompiers… Une ville en tout point semblable aux nôtres. À trois différences près.
1. La taille : tous les bâtiments avaient été réduits de moitié par rapport aux dimensions normales. On aurait dit une maquette, un décor…
2. Le silence : d'habitude, les villes font grand bruit : voitures, mobylettes, moteurs divers, chasses d'eau, engueulades, piétinements des semelles sur les trottoirs… Là, rien. Rien que des froissements très légers, d'imperceptibles froufrous.
3. Les habitants : pas d'hommes ni de femmes ; aucun enfant. Les rues n'étaient parcourues que de mots. Des mots innombrables, radieux sous le soleil. Ils se promenaient comme chez eux, ils étiraient dans l'air tranquillement leurs syllabes, ils avançaient, les uns sévères, clairement conscients de leur importance, amoureux de l'ordre, de la ligne droite (le mot « Constitution », les mots « analyse d'urine » bras dessus, bras dessous, le mot « carburateur »). Rien n'était plus réjouissant que de les voir s'arrêter aux feux rouges alors qu'aucune automobile ne les menaçait. Les autres mots, beaucoup plus fantaisistes, incontrôlables, voletaient, caracolaient, cabriolaient comme de minuscules chevaux fous, comme des papillons ivres : « Plaisir », « Soutien-gorge », « Huile d'olive » … Je suivais, fascinée, leur manège. Je n'avais jamais prêté assez attention aux mots. Pas une seconde, je n'aurais imaginé qu'ils avaient chacun, comme nous, leur caractère.
Monsieur Henri nous prit par l'épaule, Thomas et moi, et nous glissa dans l'oreille l'histoire de cette cité.
— Un beau jour, dans notre île, les mots se sont révoltés. C'était il y a bien longtemps, au début du siècle. Je venais de naître. Un matin, les mots ont refusé de continuer leur vie d'esclaves. Un matin, ils n'ont plus accepté d'être convoqués, à n'importe quelle heure, sans le moindre respect et puis rejetés dans le silence. Un matin, ils n'ont plus supporté la bouche des humains. J'en suis sûr, vous n'avez jamais pensé au martyre des mots. Où mijotent les mots avant d'être prononcés ? Réfléchissez une seconde. Dans la bouche. Au milieu des caries et des vieux restes de veau coincés entre les dents ; empuantis par la mauvaise haleine ambiante, écorchés par des langues pâteuses, noyés dans la salive acide. Vous accepteriez, vous, de vivre dans une bouche ? Alors un matin, les mots se sont enfuis. Ils ont cherché un abri, un pays où vivre entre eux, loin des bouches détestées. Ils sont arrivés ici, une ancienne ville minière, abandonnée depuis qu'on n'y trouvait plus d'or. Ils s'y sont installés. Voilà, vous savez tout. Je vais vous laisser jusqu'à ce soir, j'ai ma chanson à finir. Vous pouvez les regarder tant que vous voudrez, les mots ne vous feront pas de mal. Mais ne vous avisez pas d'entrer chez eux. Ils savent se défendre. Ils peuvent piquer pire que des guêpes et mordre mieux que des serpents.
* * *
Vous êtes comme moi, j'imagine, avant mon arrivée dans l'île. Vous n'avez connu que des mots emprisonnés, des mots tristes, même s'ils faisaient semblant de rire. Alors il faut que je vous dise : quand ils sont libres d'occuper leur temps comme ils le veulent, au lieu de nous servir, les mots mènent une vie joyeuse. Ils passent leurs journées à se déguiser, à se maquiller et à se marier.
Du haut de ma colline, je n'ai d'abord rien compris. Les mots étaient si nombreux. Je ne voyais qu'un grand désordre. J'étais perdue dans cette foule. J'ai mis du temps, je n'ai appris que peu à peu à reconnaître les principales tribus qui composent le peuple des mots. Car les mots s'organisent en tribus, comme les humains. Et chaque tribu a son métier.
Le premier métier, c'est de désigner les choses. Vous avez déjà visité un jardin botanique ? Devant toutes les plantes rares, on a piqué un petit carton, une étiquette. Tel est le premier métier des mots : poser sur toutes les choses du monde une étiquette, pour s'y reconnaître. C'est le métier le plus difficile. Il y a tant de choses et des choses compliquées et des choses qui changent sans arrêt ! Et pourtant, pour chacune il faut trouver une étiquette. Les mots chargés de ce métier terrible s'appellent les noms. La tribu des noms est la tribu principale, la plus nombreuse. Il y a des noms-hommes, ce sont les masculins, et des noms-femmes, les féminins. Il y a des noms qui étiquettent les humains : ce sont les prénoms. Par exemple, les Jeanne ne sont pas des Thomas (heureusement). Il y a des noms qui étiquettent les choses que l'on voit et ceux qui étiquettent des choses qui existent mais qui demeurent invisibles, les sentiments par exemple : la colère, l'amour, la tristesse… Vous comprenez pourquoi dans la ville, au pied de notre colline, les noms pullulaient. Les autres tribus de mots devaient lutter pour se faire une place.
Par exemple, la toute petite tribu des articles. Son rôle est simple et assez inutile, avouons-le. Les articles marchent devant les noms, en agitant une clochette : attention, le nom qui me suit est un masculin, attention, c'est un féminin ! Le tigre, la vache.
Les noms et les articles se promènent ensemble, du matin jusqu'au soir. Et du matin jusqu'au soir, leur occupation favorite est de trouver des habits ou des déguisements. À croire qu'ils se sentent tout nus, à marcher comme ça dans les rues. Peut-être qu'ils ont froid, même sous le soleil. Alors ils passent leur temps dans les magasins.
Les magasins sont tenus par la tribu des adjectifs.
Observons la scène, sans faire de bruit (autrement, les mots vont prendre peur et voleter en tout sens, on ne les reverra plus avant longtemps).
Le nom féminin « maison » pousse la porte, précédé de « la », son article à clochette.
— Bonjour, je me trouve un peu simple, j'aimerais m'étoffer.
— Nous avons tout ce qu'il vous faut dans nos rayons, dit le directeur en se frottant déjà les mains à l'idée de la bonne affaire.
Le nom « maison » commence ses essayages. Que de perplexité ! Comme la décision est difficile ! Cet adjectif-là plutôt que celui-ci ? La maison se tâte. Le choix est si vaste. Maison « bleue », maison « haute », maison « fortifiée », maison « alsacienne », maison « familiale », maison « fleurie » ? Les adjectifs tournent autour de la maison cliente avec des mines de séducteur, pour se faire adopter.
Après deux heures de cette drôle de danse, la maison ressortit avec le qualificatif qui lui plaisait le mieux : « hanté ». Ravie de son achat, elle répétait à son valet article :
— « Hanté », tu imagines, moi qui aime tant les fantômes, je ne serai plus jamais seule. « Maison », c'est banal. « Maison » et « hanté », tu te rends compte ? Je suis désormais le bâtiment le plus intéressant de la ville, je vais faire peur aux enfants, oh comme je suis heureuse !
— Attends, l'interrompit l'adjectif, tu vas trop vite en besogne. Nous ne sommes pas encore accordés.
— Accordés ? Que veux-tu dire ?
— Allons à la mairie. Tu verras bien.
— À la mairie ! Tu ne veux pas te marier avec moi, quand même ?
— Il faut bien, puisque tu m'as choisi.
— Je me demande si j'ai eu raison. Tu ne serais pas un adjectif un peu collant ?
— Tous les adjectifs sont collants. Ça fait partie de leur nature.
* * *
Thomas, à mes côtés, suivait ces échanges avec autant de passion que moi. L'heure avançait, sans que nous songions à déjeuner. L'intérêt du spectacle avait fait taire les appels de nos estomacs. D'autant que, devant la mairie, on s'agitait. L'heure des mariages allait sonner, que nous ne voulions manquer sous aucun prétexte.