36b. Peut-on faire dévier les trajectoires suicidaires ? Partie 2/2.
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Une autre action a été de mieux sécuriser les scénarios suicidaires.
Entre autre sécuriser des ponts pour éviter qu'il y ait des sauts de hauteur, et aussi sécuriser par exemple, par l'entreposage obligatoire des armes à feu ; parce qu'on le sait, une arme à feu dans une maison, dans un domicile, particulièrement dans un domicile où il y a des gens vulnérables, ça augmente les risques. Est-ce qu'on a tout fait au niveau de, de… des moyens et des scénarios suicidaires, du contrôle des scénarios ?
Certainement pas ! On peut encore faire des choses, on peut encourager les compagnies pharmaceutiques lorsqu'elles mettent en vente des produits - particulièrement les produits en vente libre - de les mettre en vente dans des plus petits formats, ce qu'a fait l'Angleterre au début des années 2000. On peut aussi encourager les manufacturiers d'automobiles à mettre un appareil dans le moteur qui va faire arrêter le moteur lorsqu'il y a un taux de monoxyde de carbone dans l'habitacle.
On a aussi en termes d'actions dans la stratégie nationale, sensibiliser les médias au message social. On le sait, beaucoup, beaucoup d'expériences et d'études l'ont démontré, lors du décès d'une personne connue, ou lors d'un décès spectaculaire, un décès par suicide, et que le message social est, (n')est pas attentif, on observe une augmentation, dans les semaines suivantes et dans les mois suivants, de tentatives de suicide. Donc par imitation, les gens vont faire la même chose que cette personne célèbre.
Alors c'est important que les médias soient sensibilisés au message social et à l'importance du message social lorsqu'on parle de suicide. Et on a aussi essayé de mieux suivre les personnes ayant fait des tentatives de suicide, parce que les gens qui ont fait des tentatives de suicide sont plus à risque d'en faire une deuxième.
Est-ce qu'on a tout fait ? Est-ce qu'on a tout fini ? Certainement pas ! Mais je pense que si on veut aller plus loin, et si on veut diminuer encore plus le taux de suicide, ça va maintenant prendre le concours de tout le monde. Pas que d'un ministère et pas que de quelques intervenants, mais de vous tous, de nous tous, parce qu'il faut que le suicide devienne l'affaire de tout le monde. Par exemple, dans la salle, est-ce que (qu'il y a) des gens ici qui sont directeurs d'entreprise ?
Peut-être ? Alors si vous êtes directeur d'entreprise, ce que vous pouvez faire annuellement, c'est développer chez vous des campagnes de sensibilisation à certaines difficultés de santé mentale. Vous pouvez mettre sur pied dans vos entreprises, des programmes de sentinelles. Si vous avez des employés qui ont de bonnes habiletés sociales, on offre une formation pour permettre à ces employés d'aller vers des personnes dans l'entreprise qui ne vont pas bien pour leur offrir de l'aide.
Si vous êtes des intervenants psychosociaux, ben, au-delà du savoir-faire que vous avez déjà, on peut aussi lorsqu'on rencontre quelqu'un qui souffre, quelqu'un qui a une trajectoire de vie qui l'amène à penser au suicide, pas que voir la difficulté actuelle mais à être touché par cette trajectoire de difficultés que la personne a eue, et lui laisser entrevoir comment on est touché de sa résilience, et comment on est capable de lui transmettre le sentiment de confiance et qu'elle pourra changer.
Et à travers ce lien avec l'autre, on rend la douleur de l'autre, la souffrance de l'autre, humainement supportables. Si vous, vous travaillez avec des enfants, ben on le sait, des fois on pense que l'enfance, c'est une période idyllique, alors qu'on sait que les enfants peuvent vivre des drames, peuvent vivre des tristesses, peuvent vivre des échecs.
Alors on peut très tôt dans la vie, amener les enfants à se percevoir autrement, et on peut amener les enfants à comprendre que dans la vie, y'a pas (il n'y a pas) juste des moments de bonheur, il y aura aussi tout au long de la vie des moments de tristesse, et comment pouvons, comment peuvent-ils [ils peuvent] faire pour surmonter les moments de tristesse. Et dans nos vies personnelles, on peut aussi avoir toutes sortes d'actions, et, par moments, des actions qui peuvent nous sembler simples, peuvent avoir un impact important dans la vie des autres.
Par exemple, mon collègue, Yao Assogba, qui était professeur à l'université du Québec en Ottawa, a perdu, il y a quelques années, son fils à la suite d'un suicide. Lui et sa femme Andrée ont vécu une épreuve terrible, mais ils ont décidé de mettre sur pied une fondation, la Fondation Lani, du nom de leur fils. Cette fondation vient en aide à des jeunes vulnérables, des jeunes en difficulté, en offrant des bourses pour que certains jeunes puissent réaliser des rêves. Alors par leur action, Yao, Andrée, et les amis de Yao et Andrée qui recueillent des fonds pour eux, créent des contextes pour chan(ger)… pour modifier des trajectoires suicidaires. Une collègue, Mélanie qui est venue au Québec ; une collègue suisse qui est venue au Québec travailler avec nous quelques temps, qui a fait une formation de prévention de suicide alors qu'elle était au Québec, lorsqu'elle est retournée chez elle, un soir, elle rentrait du travail, et elle était sur un viaduc, et en traversant le viaduc pour se rendre chez elle, elle voit sur le viaduc une dame qui avait des comportements un peu particuliers.
Alors elle s'est attardée, elle s'est avancée doucement vers la dame, et elle s'est mise à lui parler.
Et la dame s'est avancée encore plus dangereusement vers le garde-fou. Et Mélanie s'est approchée vers elle, et elle a vu que la dame pleurait. Et lorsqu'elle a vu que la dame pleurait, Mélanie s'est aussi mise à pleurer, touchée par la souffrance de cette dame-là. Et la dame voyant qu'un étranger pleurait à coté d'elle, ne sachant peut-être pas si elle pleurait pour elle, avec elle, a pris Mélanie dans ses bras. Mélanie a appelé un taxi, elle est allée reconduire cette dame-là aux urgences, et arrivée aux urgences, elle a appelé la famille. Peut-être que ce soir-là, Mélanie, par ses actions, a peut-être contribué à offrir un point tournant à cette dame-là ? Caroline, avant d'étudier en psycho (psychologie), a appris que sa maman qui avait des problèmes de santé, des problèmes chroniques, pensait au suicide, parce qu'elle l'avait dit à quelqu'un.
Rassemblant tout son courage, Caroline un soir aborde la question du suicide avec sa mère, qui lui confirme qu'elle pensait au suicide, qu'elle voulait se suicider, et elle (ne) voulait pas que sa fille l'en empêche, et elle (ne) voulait pas que sa fille l'emmène à l'hôpital. Et Caroline lui a dit : « Ben j'préfère… » Et sa mère lui a dit : « Si tu m'emmènes à l'hôpital, je ne te parle plus. » Et Caroline lui a dit : « Mais je préfère que tu ne parles plus, parce que tu pourras toujours changer d'idée, mais si tu te suicides, tu (ne) pourras plus jamais changer d'idée. Jean-François, qui a participé à une étude - je vais l'appeler Jean-François - qui a participé à une étude que je menais, nous racontait qu'à une période de sa vie, il vivait une période difficile, un divorce acrimonieux avec sa conjointe, il (ne) voyait pas beaucoup ses enfants, il avait l'impression que sa vie était devenue un échec.
Il était fâché, en colère, dépressif, suicidaire ; et un jour, un matin qu'il était au travail, son contremaître s'approche de lui et lui dit : « Écoute. Je sais que ça (ne) va pas bien là. Je veux que (tu) t'arrêtes ce que tu fais. Je veux que (tu) t'ailles aux urgences, que tu vois un médecin ; et tiens appelle à tel endroit ! » Et il lui a donné le dépliant d'un organisme communautaire, qui vient en aide aux hommes qui vivent des difficultés de séparation. Alors Jean-François nous racontait que non seulement les actions de son contremaître et les actions des gens de l'organisme communautaire l'ont aidé à avoir un point tournant, mais lui ont sauvé la vie. Donc si vous, vous (n')avez pas ce genre d'occasion dans votre vie, ben vous pouvez quand même écrire, vous pouvez signer des pétitions, vous pouvez écrire à vos députés, vous pouvez écrire à vos ministres de la santé, vous pouvez écrire au Premier Ministre du Québec et du Canada, et dire que nous on tient à la vie, parce que la vie est importante, et on veut que nos gouvernements se dotent de stratégie nationale de prévention de suicide.
Et si toutes nos actions concertées, ne servaient qu'à aider une personne, si toutes nos actions contribuaient à aider une personne, à modifier la trajectoire suicidaire d'une personne, alors toutes nos actions auront valu la peine.
Merci.
(Applaudissements)