36a. Peut-on faire dévier les trajectoires suicidaires ? Partie 1/2.
[Générique musical]
[Applaudissements]
J'crois (Je crois) pouvoir dire que nous connaissons probablement tous quelqu'un qui au cours de sa vie a pensé au suicide, a peut-être fait une tentative de suicide ou est décédé par suicide.
Ou alors, vous connaissez peut-être des gens qui ont soutenu un proche suicidaire. Ou alors, vous connaissez des gens qui sont peut-être endeuillés à la suite du suicide.
L'Organisation Mondiale de la Santé nous apprend, imaginez… !
L'Organisation Mondiale de la Santé nous apprend qu'au cours d'une année, il y a plus de décès au monde par suicide, que de décès associés aux actes terroristes, aux homicides, et à toutes les guerres réunies. Incroyable, n'est-ce pas ?
Et toutes ces statistiques cachent des drames humains, et l'actualité nous ramène régulièrement à ces drames humains.
Que ce soit le suicide d'adolescents, d'adolescentes, après [avoir été] victime d'intimidation, que ce soit le suicide de personnes âgées mourant seules dans la solitude, ou que ce soit le suicide de militaires épuisés par des réactions de stress post-traumatique.
D'ailleurs l'armée américaine dans les dernières années, évoquait que… il y a eu plus de militaires qui se sont suicidés que de militaires morts au combat.
C'est dur à entendre hein, ces réalités-là.
Au Québec, l'Institut National de Santé Publique dévoilait récemment les données pour 2011.
En 2011, au Québec, 28 000 Québécois et Québécoises ont fait une tentative de suicide, alors que 1 105 Québécois et Québécoises se sont enlevé la vie. 1 105 drames humains. Trois par jour.
La plupart des personnes qui décèdent par suicide sont des hommes, 80 % sont des hommes, la plupart sont des personnes adultes, laissant derrière eux d'autres drames humains : des conjoints, des conjointes, des enfants, des parents, des frères, des sœurs, des amis, des collègues, qui essayent de comprendre pourquoi.
J'imagine comme vous, actuellement, vous êtes en train de vous dire : « Oui, mais pourquoi ?
» Effectivement, la question… la réponse à cette question est extrêmement complexe. Parce qu'il n'y a pas une raison, il n'y a pas une cause, il n'y a pas une façon ; le suicide est multi-déterminé, mais par contre, il y a probablement une chose de commun qui existe auprès des personnes suicidaires, c'est que ces individus ne recherchent pas la mort, absolument pas, ils recherchent une façon d'arrêter la souffrance.
Elles arrivent à un point de leur vie, où la souffrance devient intolérable.
Une souffrance qu'elles portent depuis des semaines, des mois, des années, des fois toute une vie, mais elles arrivent à un point, ces personnes, où la souffrance est intolérable, et elles cherchent toutes une façon d'arrêter cette souffrance. Elles en arrivent à croire qu'elles ne pourront plus jamais changer leur existence.
Et en fait, une existence qui est très différente d'un individu à l'autre.
Et comment effectivement ces individus qui arrivent tous à un même point de leur existence…, à un même moment, ont-ils des trajectoires variées ? Et effectivement, on peut voir des trajectoires d'individus pour qui la vie commence mal dès le départ. Et des gens pour qui la vie, très tôt, sont pris dans beaucoup d'adversité, de séparations, de pertes, de placements, de violence, de négligence, et ainsi de suite, et on a l'impression que ces personnes sont placées sur des espèces de trajectoires qui vont de mal en pire.
Et ces individus développent éventuellement des troubles de santé mentale, qui est (sont) essentiellement l'expression de la souffrance qu'ils vivent, et se suicident souvent, et les gens qui sont caractérisés un peu par cette trajectoire, sont ceux qui se suicident le plus tôt, donc souvent comme jeunes adultes, épuisés par la souffrance, par les échecs et par l'adversité.
Une autre forme de trajectoire, est celle d'individus pour lesquels la vie commence relativement bien, dans des familles bienveillantes et protectrices, mais pour qui l'adversité arrive beaucoup plus tard dans la vie, souvent sous la forme d'événements qui se multiplient en peu de temps, qui arrivent un après l'autre, et qui entraînent l'individu dans une spirale où l'individu se sent découragé et n'arrive plus à croire que sa vie pourra un jour se modifier.
Et les individus souvent dans cette trajectoire se suicident dans un moment de rupture, peut-être avec l'une des dernières personnes avec qui elles sont encore en lien.
Une autre trajectoire est celle d'individus qui vont porter plutôt en eux une certaine vulnérabilité, un certain mal-être, une difficulté à vivre la vie et à bien se sentir dans la vie.
Et par moment les individus qui vivent ce mal-être, vont le vivre de façon secrète, vont le vivre sans jamais en parler à personne. Même pire, des fois (ils) vont faire le boute-en-train pour faire semblant que tout va bien ou pour essayer de se faire croire que les choses vont bien. Et ces individus vont espérer qu'un jour, leur difficulté va partir.
Et lorsque ces individus se suicident, épuisés, dans lesquels toute leur énergie a été effritée graduellement, lorsqu'elles [ils] se suicident, elles [ils] laissent autour d'eux un entourage médusé, qui comprennent par (ne comprend pas) comment ça se fait que ces personnes-là se sont suicidées.
Et effectivement, j'imagine que, lorsque je relate les trajectoires comme je viens de le faire, vous êtes peut-être vous-mêmes en train de vous dire : « Mais mon dieu ! Ce sont des trajectoires inévitables ? Il n'y a rien qu'on puisse faire ? »Pas du tout ! Mais vraiment pas du tout ! Bien au contraire ! Et on peut modifier les trajectoires suicidaires. D'ailleurs au Québec, depuis le début des années 2000, le taux de décès par suicide a diminué de 25 à 30 %. Comment ça s'est produit ? Ben (Et bien) effectivement le ministère a mis sur pied au début des années 2000, une stratégie nationale de prévention de suicide. Alors qu'est-ce que c'est une stratégie nationale ? C'est composé d'un ensemble d'actions, et il y a eu beaucoup d'actions qui ont été faites, comme par exemple, la sensibilisation aux difficultés de santé mentale. Donc des campagnes populationnelles qui sensibilisent les gens à… aux signes et aux symptômes de dépression. Parce qu'il y a une différence entre le blues du dimanche soir, un découragement passager, et un état qui perdure, qui reste, et qui ne se modifiera peut-être plus seul et pour lequel on a besoin d'aller consulter. Et souvent les gens ne font pas la distinction entre l'un et l'autre et continuent à croire que ces difficultés vont finir par s'en aller toutes seules.
Donc à partir du moment où on a identifié, qu'on avait ces difficultés, ou qu'un proche à ce genre de difficultés, il faut aussi aller consulter.
Deuxième difficulté populationnelle.
Vous connaissez peut-être des gens qui ne veulent pas aller consulter, et vous ne serez probablement pas surpris si je vous dis que beaucoup d'homme… beaucoup de jeunes hommes ne souhaitent pas aller consulter : ils n'iront jamais consulter pour des difficultés psychologiques. Et en fait, c'est souvent la barrière. Parce que la barrière, ce n'est pas toujours l'accès à la consultation, mais l'acceptabilité de la consultation. Et si on arrive à modifier cette dimension-là, ce regard-là sur la consultation, on va peut-être aider un peu plus de personnes.
Une autre action a été celle de former les intervenants de première ligne, médecins, infirmières, psychologues, travailleurs sociaux, etc., à identifier rapidement et plus tôt les troubles de santé mentale, les troubles de dépendance.
On sait qu'associés au suicide, deux troubles sont extrêmement fréquents et importants, des troubles dépressifs et des troubles de dépendance, alors qu'on sait très bien comment traiter ces difficultés.