32a. Et si nous éduquions nos enfants à la joie ? Antonella Verdiani. Partie 1/2
J'ai dix ans.
C'est le jour de l'admission pour entrer à l'école de la Scala de Milan. Je monte les marches d'un immense escalier qui m'amène à la salle d'examen.
J'ai peur !
J'ai vraiment très peur ! Et pendant que je monte, il y a une foule d'enfants magnifiques, ce sont les élèves de la Scala qui descendent, ils sont tous beaux, parfaits et minces. Moi, qui ne suis ni parfaite ni particulièrement mince, je commence à me sentir différente.
Au bout de l'escalier, il y a deux dames au sourire assez figé, le même qu'il faut afficher lorsque l'on danse, et qu'on (que l'on) a des crampes insoutenables au mollet.
C'est ça, la danse classique !
Elles nous disent : « Voilà, rentrez.
» Et c'est une énorme salle avec des énormes miroirs. Et là je vois que nous sommes une vingtaine de fillettes, et nous sommes toutes assez terrorisées par ce lieu austère. Le piano démarre une musique, je me souviens, c'était un (une) Nocturne de Chopin. C'était magnifique !
Et ces dames, elles nous disent : « Là, vous pouvez danser à votre façon, les pieds nus.
» Heureusement, je pense, parce qu'à ce moment, j'oublie tout ce que j'avais appris pendant deux ans de cours. Et je danse, je m'élance dans la danse et je suis, je suis portée par la musique. Et pendant (que) je danse, il y a les mots rassurants ; les mots qu'avait mon professeur, mon maestro, Maestro Morucci, lorsqu'il disait :
« Écoute, il y a une chose importante : la technique et la passion vont faire une seule chose.
Le jour va venir qu'ils vont faire une seule chose. Toi tu as la passion, c'est ton trésor ! »Brusquement, la musique avec un claquement de mains, elle est arrêtée. Maintenant, il faut passer l'inspection devant ces deux dames - toujours le même sourire. Et maintenant, il y en a une qui commence à inspecter mes pieds et mes jambes, surtout mes pieds. Elle commence à les regarder avec insistance, et puis elle appelle quelqu'un ; sa copine là, sa, sa, sa collègue lui dit quelque chose que je ne comprends pas.
Elle me dit aussi de faire un tour devant elle.
Et à ce moment, la même sensation de différence, la même qui m'avait pris(e) dans la cage d'escalier lorsque je, j'étais là en train de regarder les élèves ; elle me reprend ! Je dois être vraiment quelqu'un de bizarre, je pense à mes pieds, ils sont vraiment bizarres !
Et en cachette, je regarde les pieds de mes copines qui me semblent, bien sûr, les plus élégants du monde.
Heureusement, ça se termine l'inspection. Maintenant, il faut aller dans une autre salle, et celle-ci est une salle de classe. C'est la classe des élèves de l'école, de l'école primaire des élèves de la Scala.
Et c'est une classe avec des vieux bancs en bois, avec un tableau noir, une salle de classe.
« Mettez-vous sur les bancs ! », on nous ordonne. « Maintenant on va faire l'appel. » Et au fur et à mesure que les noms sont appelés, on nous indique la droite ou la gauche. Et puis une (de) des dames, toujours le même sourire bien sûr ; elle nous dit : « Maintenant, nous avons pris notre décision : ici à notre droite, les élèves que avons sélectionnées pour entrer à la Scala et à gauche celles que, malheureusement, nous ne pouvons pas retenir. Vous pouvez disposer. »Je suis à gauche. Soudain, je comprends le pourquoi de cet examen si approfondi de mes pieds et la confirmation que je suis quelqu'un de vraiment bizarre arrive. D'un coup, les larmes commencent à couler sur mes joues. Je me souviens, plus que des larmes, c'était des sanglots désespérés. Et avec ces larmes, j'arrive quand même à descendre l'escalier et j'arrive là où il y a ma maman qui m'attend au rez-de-chaussée et je lui dis avec beaucoup de fatigue : « Maman, on m'a refusée. »D'un seul coup, en un claquement de mains, ma vie, mon monde magnifique de petite fille promise à la danse s'écroule. De bonne élève, je deviens quelqu'un de mauvais, un monstre aux pieds difformes.
Aujourd'hui encore, je me revois dans le bus qui me ramène à la maison.
J'étais en sanglots... Et puis je me revois encore, pendant des années où je devais chausser des sandales en été, j'avais honte de mes pieds sans savoir pourquoi ! Personne ne me l'avait dit ! Et puis, encore, pendant au moins dix ans après cet épisode, j'avais le cœur qui se serrait à chaque fois qu'on m'emmenait voir des spectacles en croyant bien faire, des spectacles de danse ; ou je les regardais à la télé.
Et là c'était la souffrance qui se réveillait à chaque fois, c'était comme si j'avais perdu à jamais le sens du mot « être heureuse », le droit d'être heureuse, pardon !