31b. Aveugle, arabe et citoyen: Hamou Bouakkaz. Partie 2/2.
Et cet amour immodéré de mes parents, cette passion de mes enseignants, ont été les deux piliers sur lesquels je me suis appuyé pour me construire.
J'ai quitté l'institut national des jeunes aveugles pour intégrer un lycée ordinaire ; j'ai passé le bac ; je suis devenu ingénieur de l'une des plus grandes écoles françaises ; et j'ai repris, retenu cette leçon de mes parents : rien ne sera jamais trop beau pour toi. Hamou, les évènements sont neutres. C'est toi qui leur donneras leur couleur. Et alors, ben, j'ai foncé.
Partout où on m'attendait pas. J'ai fait le trader, dans une salle des marchés. Vous imaginez un aveugle trader dans une salle des marchés ? (Rires) Ben moi non plus ! Et pourtant ! Je l'ai fait pendant 5 ans. J'avais une navette spatiale. Des ordinateurs brailles, trois ordinateurs. Et je touchais des boutons, et on m'avait fabriqué des logiciels pour que personne ne s'aperçoive que j'étais aveugle. À telle enseigne que j'avais une cliente qui fabriquait des verres de contact et des lunettes, et alors elle me parle de ses bons produits super géniaux, le matin ça fait les myopes, l'après-midi ça fait les astigmates ; et elle me dit, « Ah, un jour tu porteras ces trucs-là, et tu verras comme c'est confortable.
» Alors j'ai dit, « Non, je pense que non, moi je porterai pas ça, non. » « Mais si, tu verras bien, quand tu seras plus âgé, tu seras hyster… hypermécrope, hypermétrope, astigmate. » -- je les confonds toutes les deux. Et puis, finalement moi je parie une bouteille de champagne que jamais je serai tout ça.
Puis j'arrive à la voir et elle me dit, « Ah, ma bouteille de champagne ! » Elle l'avait perdue. Et puis, je suis devenu conseiller technique du maire de Paris, et puis adjoint au maire, et ma mère m'avait aussi dit quelque chose d'important.
Elle avait dit : « Mon fils, tu sais, moi j'aimerais bien que tu fasses fonctionnaire, mais je vois bien que c'est pas ton truc. Tu veux bouger, tu veux faire plein de choses, mais sache une chose : c'est que s'il t'arrive un ennui… » -- et vous savez ce qui se passe, les mandats, ça dure 6 ans -- et même si vous passez chez TEDx, il n'y a pas que vous qui votez. On peut être battu. Alors elle m'a dit, « T'inquiètes pas. S'il t'arrive quoi que ce soit, il y a 100 kilos de couscous sec qui t'attendent dans le cagibi. Et elle me l'a dit quand j'avais 20 ans, et ces 100 kilos de couscous sec, ça a toujours été mon amortisseur social et mon amortisseur affectif, qui a fait que je continue à gravir des échelons et que j'en ai pas fini ; parce que un aveugle qui grimperait dans la navette spatiale, ça aurait de l'allure, non ?
Un aveugle qui traverserait l'Atlantique, ça aurait de l'allure, non ?
Un aveugle arabe, qui plus est, qui se ferait élire député français ou européen et qui du haut de la tribune dirait, « Mes chers collègues, quand vous voyez deux singuliers, ne leur donnez pas des gants de boxe pour qu'ils se battent. Trouvez-en un troisième, un quatrième, et faites-en un bouquet, c'est ça l'avenir de la France. » Ça aurait de l'allure ! Alors, je continue cette vie, assuré d'une seule chose : c'est que le seul handicap dont on ne se remet pas, c'est le manque d'amour.
Et l'amour, j'en ai reçu beaucoup. Et pourtant, pour moi, ça aurait pu être difficile. Aveugle, c'est compliqué. 80 % des informations, on les reçoit par la vue. On court moins vite, on se cogne, on coûte à la société. Normalement, si je voulais vraiment faire un happening, je dirais que par ces temps de crise, je mets fin à mes jours. Mais oui, je vous coûte trop cher. Et bien je n'en ferai rien, chers amis.
Pour plein de raisons : la première raison, c'est que peut-être qu'un jour il va y avoir une éclipse, il faudra bien quelqu'un pour refaire le monde ! La deuxième raison, c'est que ça sert à quoi le handicap ?
Le handicap ça sert à faire avancer la société. Vous saviez que le téléphone avait été inventé pour permettre aux sourds de lire sur une membrane et de pouvoir comprendre des messages ? Vous saviez que la télécommande, ça a été inventé pour qu'une personne tétraplégique puisse allumer une télé ? Est-ce que vous pouvez vous passer du téléphone ? Est-ce que vous pouvez vous passer de la télécommande ? Vous savez que le scanner a été inventé pour qu'une personne aveugle puisse lire ? Et d'ailleurs, je réfléchissais, je pense qu'ils ont eu du nez chez TEDx. C'est ce que je vous ai dit : les yeux marchent, le cerveau marche, il manque un fil. Si ça se trouve, l'année prochaine, le cerveau et l'œil, ils seront reliés par le Wi-Fi. Et ils auront plus que l'Arabe, il y aura plus d'aveugle ! (Rires) Ah, ils ont eu du bol ! Le handicap, ça sert à donner le meilleur de chacun.
C'est un centre de recherche ambulant que vous avez devant vous. Et le handicap, ça sert à augmenter les possibles.
Avant, j'étais une île déserte : j'étais relié à rien. Vous vous rendez compte, le nombre de clins d'œil de jolies filles que j'ai raté ! Mais maintenant, il y a le portable, il y a l'internet, je suis en échange permanent avec chacun d'entre vous. Et puisque je vous ai parlé du paradis, je vais vous parler de l'enfer maintenant.
Parce que je sais ce que c'est que l'enfer. L'enfer, c'est pas les autres. L'enfer, c'est moi coupé des autres. Je me faisais une réflexion, j'ai eu une grand-mère Alzheimer, j'ai eu des parents, et si j'en suis là aujourd'hui, c'est grâce à vous. Grâce au supplément d'âme de tous ceux qui m'ont consacré 5 minutes pour traverser une rue, 5 minutes pour me faire un code, 5 minutes pour me lire un courrier, 5 minutes pour me décrire un film. En tout, je dois 100 jours-homme à l'humanité.
Et si je faisais le compte de tous ceux qui m'ont donné un coup de main, et que je les rassemblais, il faudrait que je loue le Parc des Princes. Et si j'avais une conclusion à faire, je dirais que, quelque fois quand on m'interroge dans la rue, on me dit, « Ah là là !
Si vous faites tout ça, c'est que vous avez un sixième sens ! » Ben je leur dis, « Non, déjà il m'en manque un, ça ferait que 5 ! (Rires) (Applaudissements)
Mais quelque part, ils ont raison.
C'est vrai que j'ai un sens supplémentaire : un sens que vous pouvez tous développer, un sens que vous me donnez tous, un sens pour lequel je veux me battre, je veux me battre pour que nous développions tous le sens des autres. Je vous remercie.
(Applaudissements)