18b. Le pouvoir de la gratitude: Florence Servan Schreiber. Partie 2/2.
Moi je suis comme certains d'entre vous ici, je suis née à Paris, j'ai grandi à Paris, il n'est pas du tout « stylé » ici de parler de ce qui va bien et de ce qui nous émerveille.
Mais, à force de fréquenter David, à force d'avoir lu toute cette documentation, j'ai quand même eu envie d'essayer, pour voir. J'ai dû me tourner vers l'évidence, vers Martin Seligman, fondateur de la psychologie positive, chercheur à l'Université de Pennsylvanie, lui aussi, décidément aujourd'hui on en parle beaucoup, qui est arrivé à identifier ceci : il suffit dans sa journée de repérer 3 situations, moments, interactions, goûts, sensations, qui nous on fait du bien et pour lesquelles on a envie de dire, « Alors là, merci »; pour faire progresser son niveau de bonheur de façon durable au bout de 3 semaines seulement.
Je lis ça, je rentre à la maison relativement excitée par l'information, je passe à table, avec mon mari et mes 3 enfants, qui à ce moment là ont entre 8 et 14 ans, et je leur dis, voilà, j'ai lu un truc dément aujourd'hui, qui dit que si on sait repérer dans sa journée et au moment où je vais dire « voilà des moments, situations » pour lequel, bon, bref, ce que je leur ai dit, c'est si on sait repérer 3 kifs dans sa journée, on vivra plus longtemps, on vivra en meilleure santé, on sera plus heureux.
Et on s'est lancé.
C'est pas facile pour tout le monde. C'est pas évident. Notre niveau d'accès immédiat à la gratitude est un peu différent d'une personne à l'autre. Et notamment, pour Léon, le plus jeune, c'était extrêmement difficile. Il était comprimé, il n'avait pas envie, il n'avait pas envie de jouer. Une de mes grandes fiertés de maman, c'est qu'aujourd'hui Léon a 14 ans, il pourrait descendre cet escalier, venir devant vous, vous dire « voilà, moi mes 3 kifs, c'est ça ».
J'ai appris ça à mes enfants. C'est une manière de faire.
Quand on fait ça avec des gens qu'on connaît, des gens avec lesquels on vit, des gens avec lesquels on travaille, des gens que l'on ne connaît pas, que l'on vient de rencontrer, il se passe quelque chose de très particulier, parce que c'est pas un sujet de conversation extrêmement courant. Si ça vous touche, ça me touche. Quand je vous entends dire ce qui vous a fait kiffer aujourd'hui, il y a une règle : un kif, ça ne se commente pas, ça ne se critique pas, si on le fait publiquement.
On écoute le kif des autres, on l'absorbe, en général, ça vous fait remarquer que vous aussi, vous aviez ce kif là et ça en rajoute… ; et çà en rajoute à votre liste. Ça c'est une manière de faire, c'est le niveau zéro.
Ensuite, il y a le niveau 1 qui consiste, là aussi, si on n'a pas nécessairement envie d'en parler, on peut tout à fait commencer par là, à avoir sur sa table de nuit, ce que moi j'ai appelé un « carnet de kif » qui dans les laboratoires s'appelle un « journal de gratitude » et qui vous permet simplement de noter avant de vous coucher, c'est la dernière chose que vous faites avant de vous endormir, au moment où vous éteignez l'iPad, vous remplissez le carnet. Le Dr Emmons s'est aperçu que lorsqu'on fait ça, si c'est la dernière chose qu'on fait dans sa journée, le sommeil est plus profond, le sommeil est plus long, et si on souffre de douleurs chroniques, ces douleurs se dissipent.
Alors ensuite, il y a le niveau suivant : c'est la lettre de gratitude.
Voilà ce qui se passe dans notre cerveau lorsque nous nous connectons à ce sentiment de reconnaissance. Le cerveau ne peut pas dans le même temps, il lui est impossible d'éprouver du ressentiment ou de la colère. Donc le moment où vous vous asseyez en disant « "je vais écrire à quelqu'un », c'est ramener les choses à soi pour se rendre compte de la merveille qu'on a en face de soi.
Pendant un an, je n'ai fait aucun cadeau ; le seul cadeau que j'ai fait, j'ai écrit pour les anniversaires de mes amis, je leur ai écrit des lettres de gratitude.
J'ai donc visité, revisité mes amitiés, mes relations, et je me suis rendue compte de la chance que j'avais. C'est une lettre, en fait, qui permet de dire « Si tu n'étais pas dans ma vie, voilà ce que je ne serais pas, voilà ce que je ne saurais pas. Ça permet de mesurer la relation et la profondeur de la relation qu'on a avec les autres.
Alors ensuite, ce qu'a fait Martin Seligman, c'est qu'il a envoyé des sujets en visite de gratitude. Vous écrivez la lettre, et au lieu de l'envoyer, vous prenez rendez-vous avec la personne, vous ne lui dites pas, pourquoi vous venez, et vous venez lui lire cette lettre là. J'en ai faite une, je vous l'avoue, pas plus.
C'est puissant, ça m'a demandé pas mal de Kleenex pendant, pas mal de Kleenex au moment de la restitution. J'ai écrit une lettre de gratitude à mon mari. Il est dans la salle ce soir, je n'ai jamais dit ça devant lui, mais je vais le dire même s'il est là. Nous sommes ensemble depuis 25 ans. En 25 ans de vie commune, la liste des reproches est très facile à faire, extrêmement facile à faire. Mais là il ne s'agissait pas de ça.
Il s'agissait de lui dire « Voilà, si tu n'étais pas dans ma vie, si je ne t'avais pas rencontré, si je n'étais pas tombée sur toi ce jour-là, voilà exactement tout ce que je ne serais jamais devenue. Et je l'ai fait.
Et, je vais vous faire une confidence, Alex pardon, Alex lit aux toilettes. Lorsque je me suis assise pour écrire cette lettre, j'ai réalisé que, jamais, sans cette pile de magazines, je n'aurais appris une quantité de choses que je lui devais. Et je me suis entendue le lui dire. Je lui ai dit. Voilà exactement à quoi ça sert, la gratitude. C'est simplement à vivre exactement la même vie mais en mieux. Je ne change pas les personnages, Je ne change pas le décor.
Et là où ça devient vraiment extraordinairement utile, c'est lorsque ça ne va pas. C'est lorsque la vie ne nous donne pas ce que nous voulons, lorsque la vie nous donne le contraire de ce que nous voulons. Lorsque le temps que nous avons passé, à passer avec quelqu'un que l'on aime est compté, que l'on réalise, en appliquant ce filtre-là, malgré tout cela, la chance que l'on a.
Moi, ma chance à moi, c'est d'être là au nom de nous tous, d'être assis patiemment ici, je vous remercie.
(Applaudissements)