17a. Emmanuel Jaffelin - La philosophie de la gentillesse. Partie 1/2.
Bonjour !
Ma grand-mère avait l'habitude de dire : « Gentil n'a qu'un œil.
» Et elle ajoutait aussitôt : « Et moi j'en ai deux ! »J'en ai longtemps conclu que la gentillesse ne valait pas une messe. D'ailleurs, si vous vous rappelez « Le Père Noël est une ordure », Thierry Lhermitte disait : « J'veux pas dire... mais Thérèse, elle est bien gentille ! » Et on comprenait par là que la gentillesse était plutôt du côté de la faiblesse morale que de la force. Gentillesse signifie crédulité, naïveté, mièvrerie, vertu enfantine ou féminine, mais en tout cas, certainement pas vertu cardinale.
Alors pourquoi je me suis intéressé à la gentillesse, ça reste encore aujourd'hui un mystère.
Mais j'ai quand même effectué une conversion. J'(e ne) sais pas si vous vous rappelez, mais en 2009, Psychologie Magazine a introduit en France une Journée de la Gentillesse qui tombe le 13 novembre, qui m'est totalement passée inaperçue. À l'époque, je travaillais sur la cordialité. La notion est voisine hein, vous me l'accorderez. Un ami éditeur l'avait remarqué. Il m'a dit : « Tu devrais écrire sur la gentillesse. » « Ecoute, moi vivant, jamais ! Je ne veux pas être estampillé « philosophe de la gentillesse ». »Moyennant quoi, je suis retourné à mes études, avec nonchalance, et un jour, piqué par je ne sais quoi, je suis allé voir ce que mes collègues morts ou vifs, avaient écrit sur la gentillesse. Donc j'ai ouvert un dictionnaire. À la lettre « G » d'un dictionnaire de philosophie, de deux dictionnaires de philosophie, de tous les dictionnaires de philosophie que j'ai pu rencontrer à la BNF, à la Bibliothèque Nationale de France, je n'ai rien trouvé à « Gentillesse ».
Donc j'ai poursuivi mon enquête un peu plus loin et je me suis dit : « Est-ce qu'il y a des livres que les philosophes ont écrits sur la gentillesse ?
» Et depuis Néandertal, rien. Alors je me suis dit : « En philosophie morale, peut-être qu'il y a un chapitre, peut-être qu'il y a un passage, un paragraphe ? » Et rien, c'était le néant.
Et là j'ai compris que mon dédain pour la gentillesse était le fruit de ma culture, de ma culture philosophique.
Et je me suis mis à m'intéresser à l'histoire de la gentillesse.
Et là j'ai trouvé que cette histoire était passionnante, palpitante. Et je me suis dit : « Maintenant que j'ai pigé pourquoi la gentillesse signifiait la noblesse, il fallait que je la consolide et que j'en fasse une vertu, peut-être pas cardinale, mais en tout cas une vertu qui s'adosse à une morale. »Et donc c'est ce que je vais vous narrer : l'histoire de la gentillesse, « en 3 temps et 2 mouvements ». Je dirais que l'histoire de la gentillesse, elle a trois racines : une romaine, une chrétienne et une médiévale.
● Si tous les chemins mènent à Rome, la gentillesse en part.
« Gentilis » en latin, ça désigne le noble, celui qui est bien-né. Celui qui fait partie des 100 familles qui fondèrent Rome. D'ailleurs, on appelle la « gens », l'ensemble de ces familles, ce clan, qui bâtit d'ailleurs la politique de la monarchie au début de Rome.
Et puis le terme « gentilis », « gentiles » au pluriel, va se galvauder.
D'abord, il désigne celui qui appartient à la famille, y compris celui qui n'est pas de sang noble, c'est-à-dire l'esclave. Et puis, de fil en aiguille, le « gentilis » va désigner les nations qui appartiennent à l'Empire, puis les nations qui sont extérieures à l'Empire. Et donc on voit bien que « gentilis » désigne aussi bien le noble que l'ignoble.
● Deuxième racine : la chrétienne.
Les Chrétiens cherchent un terme, comme les Juifs, pour désigner ceux qui ne sont pas Chrétiens.
Les Juifs ont le leur. En hébreu, c'est « goy », (« goyim » au pluriel). Et les Chrétiens vont jeter leur dévolu sur un terme qui s'est déjà galvaudé, à savoir : « gentilis ».
Donc, le gentil, c'est celui qui n'est pas Chrétien.
Il n'est pas méchant pour autant, il est juste mécréant, il n'a pas la bonne foi. Et à la différence du judaïsme, le gentil peut être converti. Saint Paul sera baptisé (bien qu'il soit Juif et qu'il parle grec) apôtre des gentils en latin. C'est-à-dire qu'il va parcourir le bassin méditerranéen pour convertir à la bonne foi ceux qui sont dans la mauvaise foi.
Donc voilà pour le christianisme.
Saint Thomas écrit une somme contre les gentils.
● Troisième racine : la médiévale.
Au Moyen-Âge, après les invasions, le noble s'ennuie dans son château.
Il pratique deux vertus : l'honneur et la charité. Il abrite les villageois quand des brigands arrivent, voire encore des peuples invasifs ; et il se tourne vers Rome, en tous cas historiquement, spirituellement, et il se proclame lui-même « gentil homme », en 2 mots. C'est Guillaume Budé, à la Renaissance, qui collera les 2 mots, en fera un néologisme : le gentilhomme. Donc le gentilhomme, c'est l'aristocrate.
Et ce que je trouve cocasse : imaginez au XIIème siècle, dans une chapelle ou une église, le prêtre qui parle au premier rang au gentilhomme et à sa famille et qui parle de Saint Paul, l'apôtre des gentils.
Dans une unité de temps, de lieu et d'action, vous avez deux sens du gentil, qui sont réunis et structurés par le christianisme.
« Gentil », c'est à la fois « noble » et « gentil », c'est en même temps « ignoble ».
Donc voilà pour l'histoire.
Je la trouve fabuleuse. Elle s'arrête, alors elle s'arrête pas elle se prolonge... Il se trouve que l'aristocratie va s'avachir, va devenir courtisane.
À partir de la Renaissance, (c'est Norbert Elias qui explique ça dans « La société de cour ») le noble va se structurer autour du roi.
Et donc va flatter, va se regarder dans un miroir, jouer à cache-cache dans les jardins de Versailles, se mettre une perruque, des hauts talons, et donc va devenir un tartuffe, un hypocrite. Et la noblesse va finir ainsi. En 1789, on pend l'aristocrate à la lanterne et c'en est fini de la gentillesse comme mode de vie social, comme mode de vie raffiné, comme mode de vie aristocratique.
Mais moi j'y vois une chance : pas dans la Révolution Française, mais dans le fait qu'elle abolisse la gentillesse comme mode de vie et qu'elle lui laisse une chance de devenir une vertu morale et une vertu républicaine.
C'est donc ce que j'ai essayé de théoriser dans un deuxième temps.