14a. Pourquoi je ne crois pas à l'entreprise libérée. Partie1/2.
Quand j'ai parlé à l'organisateur pour la première fois de l'idée de faire ce talk, il m'a dit :
« Sylvain, ton sujet c'est l'entreprise libérée.
»Là, je lui ai répondu : « Stéphane, ça commence mal.
L'entreprise libérée, j'y crois pas. Et pourtant, j'en ai co-fondé une. »J'ai 32 ans, je m'appelle Sylvain, je vis au Vietnam depuis 9 ans. Je suis né dans les Vosges. J'ai eu un parcours assez classique : Bac S, classe prépa, école d'ingénieurs. La remise en cause avait plutôt mal commencé.
En 2006, comme beaucoup de jeunes ingénieurs, J'étais à la recherche d'un fameux « stage de fin d'études ».
Grâce à ma formation d'auto-proclamée élite de la nation, je décroche in extremis un entretien dans une société d'audit financier, Mazars. Ils me diront que je ne conviens pas. Ils avaient bien raison. Je retourne à mes recherches, le temps tourne.
C'est à ce moment que je fais la rencontre qui va changer ma vie.
« Ça te dit de venir au Vietnam ?
»Je ne connais rien du Vietnam, je n'ai jamais mis les pieds en Asie. Cela dit, je sais me servir de baguettes... J'accepte. Trois semaines plus tard, à 23 ans, j'atterris à Saigon. C'est la première étape de ma libération. Tous les expats vous le diront, rien de tel que de regarder la France de loin
pour voir ce qui cloche.
Et puis passer son temps à l'observer en vivant dans le pays le plus optimiste du monde, le Vietnam, ça doit aider aussi.
Alors au début ça s'arrête à des clichés. Oui on est quand même des sacrés râleurs, nous les Français. Et puis petit à petit, on affine son jugement.
Je réalise aussi la chance que j'ai : j'ai mis un pied en dehors de la boîte.
Côté boulot, j'arrive dans une structure en éclosion. Nous sommes trois, tout est à faire. Comment ça marche une entreprise ?
J'apprendrai tout grâce à deux alliés de taille : les livres, et l'expérience.
Alors il faut être honnête, au début on réinvente pas la roue. On s'attache à ce qui marche. Enfin, ce qui « marche »...
Je lis les classiques, tous les gros mots du monde de l'entreprise y passent : budget, reporting, évaluation, performance.
Ma vie, c'est des voyages d'affaires, des clients exigeants, des semaines de 60 heures. Ça durera 6 ans. Et ce que je vis au quotidien, je l'observe aussi dans mon entourage proche.
Mes amis travaillent tous dans des grosses boîtes, ils ont tous un manager, et pour la plupart, c'est un « gros con ».
En moi, un côté rebelle se réveille. Les questions qui me taraudent, c'est : Est-ce que ça marche vraiment ? Est-ce qu'on peut pas faire autrement ? À quoi ça sert un manager ?
Dans mon esprit, deux visions s'affrontent : d'un côté, je porte un masque, je fais semblant.
Comme ces costumes mal taillés que je mets pour aller chez le client. De l'autre, j'ai envie d'être moi-même, de dire ce que je pense.
Un matin, lors d'un voyage d'affaires en France, j'ouvre les yeux... Il est 10h45, j'ai raté le réveil.
Grosse journée, nuit difficile, travail jusqu'à 2h du matin. Problème : ce matin-là, j'ai un meeting client, à 11h.
Quelle excuse je vais bien pouvoir trouver ?
Je me rappelle alors des dimanches soirs passés devant la télé, devant « Ça Cartoone », où je réalisais que j'avais complètement oublié le test de maths du lendemain. Ces lundis matins où j'allais à l'école la peur au ventre, sachant la taule qui m'attendait. J'arrive au meeting, je m'assois, je me lance :
« J'ai raté le réveil.
»Silence gêné. Rater le réveil, ce n'est pas dans le manuel utilisateur de l'entreprise. Je regarde autour de moi, ces gens qui me jugent ont des vies, et parfois bien plus dures que la mienne. Ils ont des enfants qui pleurent jusqu'à 3h du matin, ils ont des engueulades de couple pendant la pause déjeuner, des RER qui partent en retard. Oui mais voilà dans beaucoup d'entreprises avoir une vie, c'est interdit.
« J'ai raté le réveil », cette phrase, ce sera la deuxième étape de ma libération.
Je décide alors que ma vie et mon travail ne feront plus qu'un. Pas un équilibre non, une fusion. A commencer par les vêtements. Alors, je vais travailler en tongs et en t-shirt le lundi matin. On est au Vietnam.
Mes clients deviennent mes amis, et vice-versa.
Facebook remplace LinkedIn. Je ne fais plus des voyages d'affaires pour 2 jours, non, je pars en voyage. A Singapour, à Tokyo. Mes voyages s'allongent.
J'en profite pour me mettre à la photo.
Je ne fais plus des meetings, je rencontre des gens. Et pire, je m'intéresse à eux. Puis au hasard d'une conversation dans un bar à Paris, un ami me pose la question qui va me guider jusqu'à aujourd'hui :
« Mais, tu es sûr qu'on peut le souhaiter à tout le monde, ce mode de vie ?
»La réponse me paraît évidente, et pourtant cette question revient si souvent qu'elle en devient légitime, même pour moi. Je retourne une nouvelle fois au Vietnam. Nous sommes maintenant une grosse société de 300 personnes. Par chance, on est déjà plusieurs à avoir fait ce cheminement, à avoir mis les deux pieds en dehors de la boîte.
C'est décidé, si nous voulons prouver que c'est possible, que oui, on peut souhaiter ce mode de vie à tout le monde, remettons l'humain au cœur de notre entreprise.
Libérons-la. Mais comment on libère une entreprise ? Eh bien pas avec des manuels.
D'ailleurs il n'y a pas de manuels pour faire ça.
Alors on avance à tâtons. On teste, on itère, et on fait des erreurs. Beaucoup d'erreurs. Comme ce jour où on a eu la brillante idée de dire :
« Fini les managers ».
Sur le papier, ça avait l'air d'un vrai plan.
Oui mais voilà le problème, c'est que les managers, c'est pas seulement un symbole. Devenir manager, c'est une évolution de carrière. C'est un statut social. C'est la promesse d'un gros salaire. Les managers, ils sont censés aussi représenter ce leadership dont on a tous besoin.
Sur les salaires aussi, on (ne) pouvait pas faire comme tout le monde.
Alors on a dit : chacun va décider de son salaire. Je me souviens encore de ce jour où une équipe de 10 personnes a décidé de prendre 50% d'augmentation. Alors on a fait la gueule, on s'attendait pas à ça.
D'un côté, si un co-fondateur refusait ces augmentations, c'était probablement la fin de l'histoire, fini l'autonomie.
De l'autre, si ça passait, c'était probablement l'escalade des salaires, et probablement la fin de l'aventure.
Eh bien devinez quoi, ça n'est pas passé.
Parce que chacun pouvait prendre 50% d'augmentation, oui, mais en le disant à tout le monde. En toute transparence. Et quand tout le monde l'a su, et bien une personne a levé la main, et a posé une question, plutôt sympa :
« Mais tu demandes 50% d'augmentation, c'est cool.
Tu pourrais nous expliquer comment ça va faire avancer notre mission ? »Et puis une deuxième personne a levé la main, et une troisième. Des questions moins sympas :
« Dis donc, tu es sûr que tu les mérites, ces 50% ?
»L'équipe avait des comptes à rendre, mais pas au manager, pas au chef : À leurs collègues. Et chaque personne s'est retrouvée en face de ses responsabilités.