13c. Le kimono Africain : Serge Mouangue. Part 3/3.
À la fin de cette cérémonie du thé, il n'y a pas eu de controverse.
Un vieux monsieur japonais, très très vieux, mais très très vieux ! - comme les vieux quand vous les voyez en Asie, Ils sont ... bien vieux, courbé et tout -
Il vient me voir, comme ça, il m'accroche par le vêtement, il me tire, je me suis senti tout petit.
Il me tire comme ça vers le bas, il me regarde dans les yeux ... Vous savez, les vieux, quand ils vous tiennent des fois, les vieux, quand ils vous tiennent comme ça, vous avez l'impression qu'il y a 150 ans d'histoire qui vous ... hein ? Et donc il me tient comme ça, il me regarde dans les yeux et il me dit :
« Merci pour ce moment d'harmonie.
» Traduit en français. Il me tire encore plus fort, il me descend, il me regarde dans les yeux : au Japon, on ne regarde jamais dans les yeux. Il me regarde dans les yeux comme ça pendant au moins 10 secondes.
C'était très long, là c'est même pas 10 secondes !
C'était, c'était ... Et ça m'a rappelé les vieux au pays, quand vous allez voir un vieux pour un conseil, effectivement c'est la même chose. Vous allez le voir, vous lui demandez un conseil, il vous dit deux mots, et vous êtes obligé de vous assoir à côté pendant deux heures.
(Rires)
Et puis vous êtes supposé savoir ce qu'il vous a dit.
Eh oui ! Et souvent, on comprend. On comprend même mieux que quand ils parlent. Et moi ce que j'ai compris, c'est que ce vieux m'a dit :
« On n'est pas si éloignés que ça.
» Alors maintenant, je vais vous raconter une histoire. C'est l'histoire de deux personnes qui ne se sont jamais rencontrées. Jamais. Et qui ne se rencontreront probablement jamais. Le premier est un artisan africain, d'Afrique Noire, il est sculpteur, il travaille le bois, il travaille l'os, il travaille ce qu'il y a à l'intérieur.
L'autre travaille le bois différemment, il travaille la laque, en réalité.
Donc il coupe dans le bois, un autre bois, pour récolter la sève de ce bois, le sang du bois, et avec ce sang, il recouvre la texture des objets sur lesquels il va travailler. Donc il y en a un qui s'occupe de la structure, de la chair, et l'autre qui s'occupe de la peau, de la texture donc.
J'ai voulu faire que cette rencontre se réalise, et je suis allé avec ma sœur et ma mère au pays Bamiléké, au Cameroun, et on a été chercher 4 statuettes au pays Bamiléké qu'on a importées au Japon - des statuettes qui sont grandes comme ça à peu près, qui font 43 cm à peu près.
On a travaillé, j'ai travaillé, avec l'un des plus grands laqueurs japonais.
Qui travaille d'ailleurs pour l'empereur du Japon. On a passé deux ans et demi sur ces pièces. Deux ans et demi, c'est long. Il faut être patient. Deux ans et demi sur les pièces, on a mélangé les techniques, des techniques ancestrales qu'on utilise au Japon, et qu'on utilisait il y a très longtemps au Japon pour mettre de la laque sur des objets.
Donc on a utilisé du « washi paper » avec des fibres vivantes, on a mis plusieurs couches de préparatifs, on a épuré le bois au départ pour que les insectes s'en aillent du bois, on a mis des couches et des couches et des couches, des centaines de couches de laque.
Le résultat, c'est celui-là : les frères de sang.
Les frères de sang auront à partir d'aujourd'hui une durée de vie de 800 ans, due aux techniques qu'on a utilisées. 800 ans ! Ces frères de sang, c'est des objets qui me regardent. Qui vous regardent aussi. Et qui nous questionnent. Vient-on réellement de là d'où on croit que l'on vient ?
Alors je vous invite aujourd'hui, je vous invite à aller vers l'étranger, l'étrange, celui qui vous ressemble pas, a priori, qui est bizarre.
Allez vers lui, c'est peut-être celui qui est assis à côté de vous aujourd'hui, votre voisin, celui qui est à l'autre bout du monde, et discutez, et créez, surtout. Créez. Et par cette création, découvrez le foyer et le noyau d'universalité que nous portons tous.
Merci.
(Applaudissements)