04b. L'éducation positive. 2ème partie.
La deuxième conséquence pour moi de cette règle « il est interdit de se tromper », c'est qu'elle implique une très mauvaise estime de soi. Je voudrais juste que vous fassiez appel à vos souvenirs et que dans vos souvenirs, vous essayiez de faire remonter une mauvaise copie que vous avez eue. Une mauvaise dictée, un mauvais contrôle de maths. Essayez de vous souvenir de ce que vous avez ressenti à ce moment-là, de ce que vous avez ressenti qu'on vous a remis votre copie, quand vous avez vu la note, toutes les notes en rouge, et qu'il a fallu en plus que derrière vous alliez la rendre à vos parents. Rappelez-vous de ce que vous avez ressenti à ce moment-là, peut-être de l'injustice, mais certainement de la colère, de la déception et au final une très mauvaise image de vous-même. Ma fille donc, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, Inès, dont je vous ai parlée est rentrée donc en CE1, elle a commencé à faire des dictées en français sauf qu'elle n'avait jamais fait de dictée en français avant, parce qu'elle avait toujours étudié en anglais. Donc pour elle le français et les dictées en français, l'orthographe etc. c'était quand même quelque chose de nouveau. Forcément les premières dictées ont été assez catastrophiques et d'ailleurs pas seulement les premières, toutes celles qui ont suivi aussi. En fait nous, en tant que parents, à force de s'acharner justement sur ses échecs sur ses mauvaises notes, à force que la maîtresse aussi s'acharne sur elle et lui fasse faire des lignes de mots, des lignes d'orthographe et de corrections. Ma fille s'était tout simplement convaincue qu'elle était nulle en dictée en français et que ça ne servait même pas d'essayer de changer les choses, elle était juste nulle. Puis récemment en fait elle a discuté avec une amie à nous et cette amie lui a dit : « Mais c'est bizarre parce que avant, tu avais de très bonnes notes en dictée en anglais. Donc je ne comprends pas pourquoi tu as ce problème aujourd'hui. » Effectivement ma fille a commencé à réfléchir et elle s'est dit que, oui, effectivement elle avait déjà été capable d'avoir des bonnes notes et qu'elle avait déjà été capable de travailler sur ce domaine. Donc à la réflexion peut-être qu'elle était capable de faire. Donc elle a commencé à travailler. La semaine suivante elle a commencé à travailler ses mots en orthographe et elle est revenue avec un 16/20 en dictée. Très récemment, ça s'est passé il y a très peu de temps, et vous voyez la date de cette dictée au 17 octobre elle est revenue avec son premier 20/20 en dictée. Ce qu'a fait notre amie ici n'a rien de sorcier, c'est rien de magique. Ce qu'a fait notre amie, c'est qu'au lieu de se focaliser sur les erreurs et sur les échecs de notre fille, elle a tout simplement attiré son attention sur ses réussites, et sur ses forces. C'est comme ça qu'elle lui a changé, petit à petit, l'image d'elle-même et qu'on a réussi à voir ce genre de résultat. La troisième conséquence, pour moi, de cette règle : « il est interdit de se tromper », c'est le manque d'autonomie face à l'erreur. Je suis ingénieur de formation, ingénieur qualité. Dans mes dix ans dans l'industrie, j'ai eu l'occasion de travailler sur des méthodes de qualité japonaises et notamment, ici comme vous pouvez le lire, le jidoka. [Jidoka: Automatisation avec l'intervention de l'homme] Donc Toyota a travaillé sur une méthode de qualité au travers de la ligne de production d'assemblage de voitures. Dans le Jidoka il y a une particularité que j'apprécie beaucoup qui est de dire que les opérateurs, donc dans une ligne d'assemblage au lieu de leur mettre un contrôleur en fin de chaîne qui va dire si oui ou non, la voiture est de qualité ou pas ; c'est chaque opérateur à sa chaîne, à son poste qui va avoir la responsabilité de son contrôle. Il va faire son contrôle lui-même, s'il trouve une erreur, s'il détecte une erreur, il a même le droit d'arrêter la chaîne en tirant sur une petite ficelle, de réparer ses erreurs, pour ne passer à son voisin que des produits conformes. Quel est le lien entre les opérateurs à Toyota et les enfants dans l'éducation ? En fait votre enfant dans l'éducation est exactement à la place de cet opérateur sur la chaîne. Aujourd'hui ce qu'on fait, c'est qu'on met un contrôleur en fin de chaîne. Ce qu'on fait c'est qu'on lui met toujours un adulte : le maître, la maîtresse, les parents. C'est cet adulte qui va vérifier son travail. En fait quand l'enfant travaille et qu'il essaie de ne pas faire d'erreurs, il ne le fait pas pour lui-même, mais il le fait pour faire plaisir à l'adulte, il le fait pour éviter de décevoir l'adulte, pour éviter de se faire réprimander par l'adulte. Je vous ai ramené ici la photo d'un matériel que mes filles utilisaient dans leurs classes à Tokyo qui est un matériel de mathématique tout simple. C'est un ensemble de petites cartes sur lesquelles des opérations sont proposées aux enfants. Les enfants posent leurs opérations, calculent le résultat et ils n'ont qu'à retourner la fiche pour vérifier leur résultat. Peut-être qu'ils se sont trompés, peut-être qu'ils vont voir qu'effectivement ils ont fait une erreur et ils vont refaire leur opération, mais en tout cas le sentiment qu'ils auront à ce moment-là, peut-être un petit problème d'estime de soi, mais rien à voir avec ce qu'ils pourraient ressentir si c'était un adulte qui leur avait dit : « Ici, tu t'es trompé et c'est moi qui vais te donner le résultat. » Je pense que c'est ça, qu'il faut qu'on apprenne à nos enfants. Nos enfants doivent devenir autonomes par rapport a ça. Ils doivent être capables de détecter leurs erreurs tout seuls. Nous ne voulons pas qu'ils deviennent des adultes qui attendent toujours d'une autre personne de savoir si leur travail est bon ou pas bon. La dernière conséquence est, pour moi, le manque de persévérance.
Quand je suis rentrée d'Asie l'année dernière, j'avais le projet d'ouvrir une école internationale pour partager avec d'autres enfants ce que mes filles avaient vécu à l'étranger. Pendant un an, j'ai travaillé à l'obtention de subventions, d'agréments, d'autorisations de la mairie, recruté des instituteurs, recruté des familles, commandé du matériel, commencé ma communication. J'avais même fait faire trois t-shirts. J'ai transformé mes filles en hommes-sandwichs, avec le logo de l'école devant au dos duquel j'avais fait floquer « Ouverture prévue en septembre 2011 » Sauf qu'en juin 2011, le propriétaire du local que je devais louer m'a tout simplement annoncé qu'il ne voulait plus me louer le local. Donc cette rentrée de 2011, elle est tout simplement tombée a l'eau. Mais de ce premier échec, j'ai tiré beaucoup d'enseignements notamment sur ma façon de travailler, sur les objectifs à fixer, sur le planning, sur la communication. Aujourd'hui je repars sur un nouveau projet, en appliquant justement les enseignements que j'ai tirés de ce premier échec. Il y a une phrase que j'aime beaucoup de Winston Churchill qui dit : « Le succès c'est d'aller d'échec en échec sans perdre son enthousiasme. » C'est ça que nous voulons apprendre aujourd'hui à nos enfants. C'est ça que nous voulons pour les adultes qu'ils vont devenir. C'est qu'ils soient capables d'aller de l'avant, de faire des erreurs, de vivre avec ces erreurs, mais de continuer à avancer. « Il n'y a que celui qui ne fait rien qui ne se trompe pas, » c'est ce qu'on dit toujours. C'est vrai que si on interdit aux enfants de se tromper, ils n'ont plus qu'à rester là et ne plus se lancer dans rien. Ce que je voulais vous dire, c'est que les enfants que nous avons aujourd'hui autour de nous sont la société de demain. Si nous voulons que cette société de demain soit formée d'adultes qui ont envie d'aller de l'avant, qui ont envie de se lancer dans des nouvelles choses, qui n'auront pas peur de prendre des risques qui n'auront pas peur de l'échec, du regard de l'autre, il est temps de changer notre message. C'est pourquoi je vous propose dès aujourd'hui d'entrer dans une nouvelle ère. Une ère de fin d'interdiction, une ère dans laquelle nous allons donner à nos enfants le droit de se tromper. Merci.
(Applaudissements)