Cold cases (1_8) - Le meurtre de Christelle Blétry
Cold Case, la science face au crime.
Il faut parfois plusieurs dizaines d'années aux enquêteurs avant de résoudre une affaire
criminelle.
Analyse des traces de sang, expertise ADN et médico-légale, ce sont de plus en plus
souvent les avancées techniques et scientifiques qui permettent de confondre des meurtriers
passés jusque-là sous les radars.
Je suis David Di Giacomo, chef du service Police Justice de France Info, et avec les
journalistes de mon équipe, nous allons vous raconter, au travers de grandes affaires,
comment les sciences criminelles sont devenues incontournables pour élucider les Cold Case.
Premier épisode, le meurtre de Christelle Blétry quand l'ADN conduit aux aveux.
Le corps d'une jeune femme de 20 ans portant de très nombreux coups de couteau a été
retrouvé ce matin dans un fossé près de Blanzy en Saône-et-Loire.
Quand je pense à elle, je pense à elle en train de se faire assassiner.
Des souvenirs, j'en ai plus guère.
C'est l'assassinat qui domine.
Le 28 décembre 1996, le corps de Christelle Blétry est découvert au bord d'un petit
chemin de campagne.
La jeune femme vivait à peine à 2 kilomètres de là, chez ses parents.
Étudiante, bénévole au Resto du Coeur, fan de Jean-Jacques Goldman ou encore de Céline
Dion, Christelle était, comme on dit, une jeune femme sans histoire.
Sa maman, Marie-Rose Blétry, a 65 ans aujourd'hui.
Je la rencontre dans son petit pavillon à Blanzy, près de Montsolémine, où Christelle a grandi.
Elle voulait être puéricultrice, elle adorait les enfants.
C'est compliqué, vous savez, quand on perd un enfant dans ces circonstances, de se dire
comment était Christelle.
C'était une belle ado, elle avait 20 ans.
Selon les premiers éléments de l'enquête, Christelle Blétry a passé sa dernière soirée
vendredi chez des amis dans la rue principale de Blanzy, avant de quitter leur domicile
vers 23h30.
Elle a l'habitude de rentrer chez elle à pied, elle n'habite qu'à quelques centaines
de mètres, une petite maison du lotissement du bois de Savigny.
Mais ce n'est que le lendemain, aux alentours de midi, que la jeune fille est retrouvée
par le facteur qui termine sa tournée sur un petit chemin qui mène à la ferme de l'étendocle.
Le médecin légiste va relever 123 coups de couteau, sans remarquer à ce moment-là
des traces de violences sexuelles.
Les amis qui ont passé la soirée avec Christelle sont très vite placés en garde à vue, mais
aucun élément ne pèse contre eux, ni d'ailleurs contre l'entourage familial de la jeune
femme.
Son petit copain, le prof de gym de son lycée, un pompier intervenu sur la scène de crime,
un ami de longue date de ses parents et même le tueur en série Michel Fourniret sont tour
à tour soupçonnés dans cette affaire, au fil des mois et des longues années d'enquête.
Mais rien, ce meurtre et son mobile restent une énigme.
À chaque visite chez le juge, j'avais peur qu'il me dise « je vais fermer le dossier »,
j'avais peur de ne pas voir les scellés, qu'on me dise que les scellés avaient été détruits.
On a raté le début de l'enquête sur l'assassinat de Christelle dans plein de choses, l'accueil,
l'accueil du commissariat, je n'ai pas su que Christelle avait été assassinée,
il a fallu que je devine moi-même, j'avais appris par la presse les coups de couteau,
l'enquête a très mal démarré et on a vraiment été mis à l'écart tout de suite et malmenés.
Madame, Monsieur, bonsoir.
Plusieurs personnes entendues aujourd'hui par les enquêteurs après le meurtre d'une jeune femme de 20 ans,
à Blancy en Saône-et-Loire.
Ce soir, on en sait davantage sur les circonstances exactes de ce drame.
Le meurtrier se serait notamment acharné sur sa victime.
C'est le silence des enquêteurs régulièrement, c'est les enquêteurs qui changent,
les juges d'instruction qui changent, on ne veut pas nous recevoir, c'est très compliqué.
Si on n'avait pas eu aussi le cabinet Seban pour pousser et demander régulièrement des entretiens
au ministère de la Justice de l'Intérieur, où on avait enfin réuni aussi tous les dossiers
dans le même tribunal, enfin bon, voilà, c'est une bagarre de 18 années.
Tous ces dossiers dont parle Marie-Rose Blétry, appelés par la presse les « disparus de la 6 »,
ce sont 12 meurtres de jeunes femmes commis entre 1984 et 2005,
dans un rayon de 200 km, en Bourgogne et aux abords de l'autoroute A6.
Révoltée d'avoir été maltraitée, mal accueillie et très mal renseignée par les forces de police
et le centre hospitalier, ulcérée de voir l'enquête piétinée,
avec famille et proches, en février 1997, elle va créer l'association Christelle.
Son objectif, veiller au bon déroulement des enquêtes et à leur aboutissement.
C'est compliqué, alors, les suspects, oui, mais chaque fois on nous disait
« non, c'est pas lui » ou « c'est lui à... »
Je sais que le commandant a terminé son enquête en disant que c'était un ami de la famille
qui était l'assassin Christelle.
Encore une fois, il a détruit l'amitié qu'on avait et voilà, un travail mal fait, encore une fois.
Je m'appelle Raphaël Nédilco, aujourd'hui j'ai 50 ans.
Je viens d'arriver du Quai des Orfèvres, la brigade criminelle, en affectation à la DIPJ de Dijon.
Et je découvre plusieurs meurtres anciens non résolus qu'on appelle aujourd'hui Cold Case.
Avant d'arriver à Dijon en 2008, Raphaël Nédilco a passé 8 ans au sein de la prestigieuse
Brigade criminelle de la police judiciaire de Paris.
C'est un enquêteur méticuleux, perfectionniste.
Il reconnaît aussi une certaine obsession pour les Colquez.
L'affaire Blétry, c'est une affaire qui a représenté au niveau de la Saunée-Loire
un véritable cataclysme.
Je fais le nécessaire pour que le dossier Blétry me soit attribué en qualité de directeur d'enquête.
Donc on est à peu près en décembre 2013.
Il s'installe un tandem magistrat-OPJ qui va permettre de faire avancer des choses.
Donc ce n'est pas moi tout seul.
Si je n'avais pas eu un magistrat de la trempe d'Emmanuel Dion ou d'Elsa Savy, je pense que
la sauce n'aurait pas pris de la même façon.
Il y a aussi, en parallèle, et il faut le souligner, la pression qui est exercée par
l'association Christelle, par ses actions, par la voix de leur avocat, Didier Seban,
Corine Hermann, à l'époque.
Ce qui fait que le Cold Case non résolu et qu'il convient maintenant de gérer en priorité,
le dossier Blétry.
Ce dossier Blétry, en 2013, ce sont déjà 27 fausses pistes en 17 ans d'enquête.
Mais aussi deux expertises ADN des vêtements de Christelle qui n'ont absolument rien donné.
Alors, quand il reprend l'affaire, Raphaël Nédilco décide de tout remettre à plat.
Lorsque l'on prend le dossier laissé par ses prédécesseurs et que l'on fait le constat
que les scellés ont été exploités et qu'aucun ADN n'a été trouvé, les gens ont ce petit
réflexe qui est pour moi une grave erreur, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'ADN.
C'est une erreur.
Si on a un esprit scientifique, on doit se dire non, à l'époque où les scellés ont
été expertisés, avec les méthodes qui étaient celles de la science à l'époque, on n'a
pas trouvé d'ADN.
Donc le réflexe a été, à madame Aussavie et à moi-même, de réinventorier les scellés,
de faire une liste exhaustive, de constater la qualité des conditions de leur conservation,
de faire l'état de l'évolution de la science au moment où on décide de les reprendre,
bien évidemment de faire aussi l'état de combien cela coûterait à la justice de
tout faire expertiser, d'obtenir des autorités compétentes, le feu vert pour pouvoir lancer
les choses et c'est ce qu'on a fait au printemps 2014.
Chaque fois que je rencontrais le juge, chaque fois je demandais à voir les vêtements de
Christelle, car malheureusement, avec l'expérience qu'on avait dans les dossiers de l'association,
on savait que les scellés pouvaient être détruits.
Donc moi je voulais voir les scellés, je voulais voir les vêtements de Christelle.
Et chaque fois je demandais d'analyser les vêtements, de couper les vêtements s'il
le fallait, enfin bon, c'était toujours ma demande.
Et on nous disait mais oui, mais il faut attendre, les techniques évoluent, après on nous a
opposé les coûts, enfin bon, voilà, c'était très compliqué.
Et c'est lors d'un énième rendez-vous auprès du ministère de la justice où vraiment on
s'est mis en colère avec les avocats, où vraiment moi j'ai craqué, j'ai dit c'est
pas possible, moi je sais que la vérité viendra par l'ADN.
Et là, enfin, on nous a accordé cette possibilité d'envoyer les vêtements au laboratoire de Bordeaux.
Moi je pense que c'était une intuition et ne voyant rien dans le dossier, c'est ça
aussi, ces 18 ans de silence, des pistes explorées mais qui ne donnaient rien, voilà, il fallait le faire.
Il y a eu un devis global que je ne critiquerai pas, puisqu'il faut avoir conscience de la
complexité du coût du matériel qui est utilisé pour mettre en place de telles expertises,
et de mémoire, pour l'analyse totale de tous les scellés, ça dépassait les 200 000 euros.
Donc c'est la raison pour laquelle on a jugé opportun de faire un ordre de pertinence,
et dans sa bienveillance, Mme Ossavi a su hiérarchiser l'importance des scellés pour
faire déjà un premier jet qui était déjà d'une cinquantaine de milliers d'euros.
Donc sont envoyés les scellés les plus pertinents, sac à main, vêtements, sous-vêtements.
On arrive en gare de Bordeaux-Saint-Jean, Bordeaux, le terminus de notre TGV Inouï.
Le laboratoire d'hématologie médico-légale.
18 ans après le meurtre de Christelle, les scellés vont être expertisés dans l'un des
meilleurs laboratoires français en matière d'analyse ADN. Le professeur Christian d'Outre-Mepuiche
a accepté de nous ouvrir les portes de son labo.
Hématologie médico-légale, qu'est-ce qu'il y a derrière ce terme ?
Alors derrière ce terme, il y a la notion de tâche de sang qu'on analysait et qui était
presque la seule analyse que l'on faisait dans les années 90. Et donc ce laboratoire
a été créé le 1er janvier 1996, principalement sur les tâches de sang et tâches de sperme,
donc le terme d'hématologie médico-légale.
Nous ici, on est des biologistes, on analyse des scellés judiciaires pour trouver des
profils génétiques.
Audrey Esconda, directrice générale du laboratoire, expert près de la Cour d'appel de Bordeaux.
Nous sommes en fait un expert judiciaire au service de la justice, c'est-à-dire qu'on
va donner du renseignement aux requérants. On va donner simplement du profil génétique
et ensuite c'est l'enquêteur vraiment qui est maître de son enquête. Nous, on n'interprète
pas les résultats, on donne simplement un résultat biologique, scientifique qui va
pouvoir aider la justice.
Je dis souvent dans mon laboratoire « notre jardin ». Notre jardin, c'est d'obtenir
une trace ADN. L'utilisation de la trace ADN n'est pas notre ressort.
Donc là, on est sur les scellés qu'on appelle identifiés comme appartenant à la victime.
On a des salles de séchage et tout se fait dans des zones séparées. Les laboratoires
sont identiques. Les techniciens peuvent travailler dossier par dossier et scellé par scellé,
jamais deux scellés ouverts en même temps. On va ouvrir le scellé, l'observer. On fait
toute la partie traçabilité. On prend en photo ce que l'on visualise sur le scellé.
On va décrire tout ce que l'on fait.
Pour tenter d'extraire un ADN des vêtements et sous-vêtements de Christelle Blétry,
le laboratoire va utiliser une méthode bien spécifique, la méthode dite du quadrillage.
La biologiste Alice Peters est la responsable des analyses.
Par technique d'écouvillonnage, ils ont prélevé à la surface des vêtements toutes
les cellules qui auraient pu être présentes. C'est-à-dire qu'il faut se mettre dans
la tête qu'on a quadrillé le vêtement par écouvillonnage. Ils ont fait des prélèvements
sur l'intégralité du vêtement. Centimètres par centimètres, on est venu récupérer
l'ensemble des cellules qui étaient présentes. Ensuite, on a extrait l'ADN correspondant
à ces prélèvements.
Les experts du laboratoire vont ensuite utiliser une technique inspirée de l'oncologie,
la micro-dissection laser. Ils sont les premiers en France à avoir adapté cette technique
de traitement du cancer à la recherche d'ADN.
Nous récupérons des cellules que nous allons extraire en quelque sorte d'un milieu et
on va travailler à l'échelle cellulaire. Demain, je pense qu'on ira au-delà de l'échelle
cellulaire, c'est-à-dire qu'on ira à l'échelle du noyau ou du cytoplasme. Mais là, aujourd'hui,
on est à l'échelle cellulaire. Et donc, on peut récupérer par ces méthodes de l'ADN
des cellules brutes, en quelque sorte, que nous allons amplifier, séquencer par la suite.
Et nous obtenons le profil ADN, qu'on appelle le profil ADN, qui sera transmissible dans
la base de données qui s'appelle le fichier national automatisé des empreintes génétiques.
Donc là, une fois que le prélèvement de cellules, le prélèvement de sang ou le prélèvement
de sperme est réalisé, on va venir extraire l'ADN et le purifier, c'est-à-dire éliminer
tout ce qui pourrait nous gêner pour la suite. Tout ce qui est, par exemple, sur une découpe
sur un jean, ça peut être le colorant, ça peut être de la terre, ça peut être tout le composé
qui pourrait nous gêner. On va vous montrer comment on travaille en micro-dissection laser.
Donc là, vous avez le microscope. La lame est positionnée dessous. On va venir choisir les
cellules que l'on veut prélever. Donc là, il a sélectionné une cellule. On vient appliquer
un laser qui va découper autour de la cellule. Et une fois que le laser aura terminé son cercle,
on va dire, la cellule va tomber dans un tube qui est positionné dessous. C'est-à-dire qu'on va
venir isoler les cellules une à une à partir d'un prélèvement qui a été réalisé sur un
cellule judiciaire. Je dis souvent qu'on est au niveau de l'âge de pierre. Donc ça veut dire
que tous les progrès sont devant nous. Depuis dix ans, nous avons pu faire quelque chose que
l'on n'imaginait pas il y a vingt ans, c'est-à-dire d'analyser la couleur des yeux, de la peau,
des cheveux. À partir d'un spermatozoïde, à partir d'une cellule de contact, à partir d'un globule
blanc, on peut sortir ces résultats. On ne l'imaginait pas. On peut aujourd'hui travailler
en micro-dissection laser dans des situations encore plus différentes. Aujourd'hui, en dix ans,
nous avons fait de très gros progrès en sensibilité, en précision. On peut travailler
sur une cellule, ce qu'on ne faisait pas. Donc oui, les progrès sont tous les jours.
Donc c'est quelque chose qui est tout à fait normal que lorsqu'un objet quitte notre laboratoire,
eh bien nous ayons retrouvé toutes les cellules différentes de la victime ou différentes du
suspect selon la situation. Alors on est au printemps 2014, je suis dans mon bureau,
mon téléphone sonne, je décroche et puis donc c'est madame Ossavi, la juge d'instruction. Et
la première chose qu'elle me demande, c'est de m'asseoir. Donc là je lui dis, voilà qu'est-ce
qu'elle va m'annoncer et tout. Donc écoutez, ça a été quand même beaucoup plus vite que je le
pensais parce qu'il s'écoule, entre le moment où les cellules sont envoyées et les premiers résultats
tombent, il ne s'écoule que quelques semaines, ce qui est très très très très très rapide. Et elle
me dit, écoutez, bingo, le laboratoire vient de me contacter, on a trouvé un ADN et un seul. Et
tenez-vous encore mieux à votre chaise, on en a sous deux formes des cellules épithéliales,
c'est-à-dire des cellules de peau, mais aussi du sperme à l'intérieur et à l'extérieur du pantalon.
Et là pour moi ça fait l'effet d'une bombe. Bien évidemment, d'aucun ne vous dirait que c'est le
tournant de l'enquête. Et puis bien évidemment, avoir un ADN c'est une chose, maintenant il faut
savoir s'il appartient à quelqu'un. Et la première chose qu'on fait avec une deuxième ordonnance de
commission d'experts, c'est la comparaison avec la base de données du fichier national automatisé
des empreintes génétiques. Donc elle me dit, je l'envoie, on croise les doigts, ça devrait être
rapide. Donc là on sent, aussi bien chez elle que chez moi, c'est une appréhension énorme. Parce que
si le gars est inconnu, alors là on est reparti pour un tour. Et donc elle me rappelle, ça doit
être le lendemain je crois, donc rebelote, réasseyez-vous sur votre chaise, il est connu.
Elle me donne le nom, elle me dit, là maintenant M. Nédicot, je vous en supplie, dites-moi qu'il
n'est pas connu dans le dossier, dites-moi qu'il n'est pas passé entre les mailles des filets. Et
comme j'ai une connaissance totale du dossier, je lui dis, non, c'est un total inconnu.
Pascal Jardin.
Pascal Jardin, mais évidemment. Et ce nom est d'autant plus intriguant que c'est quelqu'un qui
est déjà connu des services de police, c'est la raison pour laquelle il est inscrit au fichier des
empreintes génétiques. Mais en plus, il est connu pour des faits qui sont à tout point similaires,
puisque il a été inscrit dans ce fichier-là suite à l'agression qu'il commet en 2004 au domicile
d'une jeune femme qu'il a pris soin de repérer dix jours auparavant, et où il s'introduit en se
faisant passer sous un faux plombier, il se dévèle totalement en slip avec un couteau dans son slip,
et ils tentent de l'agresser. Donc elle se met à hurler et le compagnon sort de la chambre,
maîtrise l'individu, il a un bon coup de poing dans la figure, et le maintient au sol jusqu'à
l'arrivée des forces de police.
Inconnu. Je ne connais pas du tout ce personnage. Non. Inconnu. Même dans Blanzy,
beaucoup de personnes m'ont dit après qu'ils ne le connaissaient pas.
Donc là, on rentre vraiment dans une phase d'enquête qui est celle de creuser l'avis de
Pascal Jardin jusque dans ses moindres détails pour savoir quel était son lien par rapport à
Christelle Blétry. Il est le fils d'un policier à la retraite, il a une soeur jumelle, il a des
frères, il a des soeurs, il a des voisins, il a des collègues. Donc l'ave-maison qui l'occupait
à l'époque de Blanzy, il ne l'occupe plus, il l'a vendue, ce qui l'a cherché à fuir peu de temps
après les faits. Pendant 18 ans, entre 1996, le meurtre de Christelle Blétry et son interpellation
en septembre 2014. C'est Monsieur Tout le Monde. C'est un bon vivant, employé, cadre. C'est quelqu'un
qui a fait sauter sur ses genoux des enfants qui l'appelaient papa. C'est une personne qui a été
mariée, qui a eu des emplois successifs. Donc on pourrait dire que c'est extérieurement monsieur
et madame Tout le Monde. Il est décidé d'un commun accord avec la juge de l'interpeller le 9
septembre 2014 dès 6 heures du matin dans son logement dans l'Élande, qui est une date qui
n'est pas n'importe quelle date puisqu'elle correspond à mon anniversaire et à celle de la
juge d'instruction. C'est le hasard qui a voulu ça. Je prends le volant d'un véhicule et je me
souviens très bien rouler carrément sur sa pelouse, garer mon véhicule. Il se retrouve comme le
lapin dans le halo des phares. Il est sur le pas de sa porte en train de boire son café et de fumer
son cigarette en regardant le soleil se lever. Je vais tout de suite à son contact pour me
présenter, expliquer la raison de notre venue et puis lui passer les menottes et procéder à son
interpellation. Ce qui me marque tout de suite, un couteau pliant de marque L'Aïeul dans un étui
en cuir à sa ceinture. J'envoie ce fameux SMS à Elsa Ossavi et je lui dis, Pascal Jardin interpellé
sans difficulté, joyeux anniversaire Madame Ossavi. Elle me répond, nickel, joyeux anniversaire à vous
Monsieur Nédilcou. Il y a la première audition sur les faits et là c'est ce qu'on appelle couramment
dans le jargon policier, le PV de chic. C'est à dire, comme j'arrive avec une copie pour le moins
bien travaillée, bien creusée, je ne lui pose que des questions dont je connais pertinemment la
réponse. Ça permet de jauger le niveau de sincérité de l'individu et là, bien évidemment,
Christelle Blétry, il ne la connaît pas l'affaire, ça ne lui dit rien. C'est une étape qui peut paraître
vraiment, on pourrait s'en passer. Non, non, non, il faut refermer toutes les portes parce que je sais
ce que j'ai dans mon jeu et c'est là, à partir de là, une fois que vous avez soigneusement refermé
toutes les portes pour éviter qu'il puisse prendre la fuite lorsque vous dévoilez vos éléments lourds,
à dévoiler un par un vos cartes maîtresses et là vous dites écoutez monsieur Jardin, je vous avise
qu'au terme d'une expertise faite par un laboratoire faisant autorité, votre ADN a été trouvé sur la
scène de crime. Et là, c'est l'avocate qui pousse un cri et donc lui, fin la surprise, il me dit, je ne
comprends pas mais comment ça se fait et donc il n'aura de cesse pendant toute cette longue audition
du 9 septembre 2014 en fin d'après-midi, il me dit, je ne comprends pas. Il y a un moment, je lui dis, je vous
informe que au terme de l'expertise, votre ADN a été découvert aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur
du pantalon. Et lui me répond, mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse si on a retrouvé mon ADN sur
son jean ? Là, il me suit, j'ai jamais dit jean, j'ai dit pantalon. Il me dit, si vous avez dit jean et même
l'avocate lui dit non, l'inspecteur a dit pantalon, il n'a pas dit jean. Et là, on sent la panique. Donc
l'audition se termine là, je pensais très honnêtement qu'il allait vaciller mais visiblement non et je
le reconduis dans sa cellule pour sa première nuit en garde à vue. Je décide le lendemain matin de
travailler ce qui moi me touche le plus, c'est l'humain. C'est-à-dire qu'il faut savoir, c'est quelqu'un
qui s'est toujours présenté comme étant le père de famille idéal avec des enfants, la pêche, la pétanque,
les copains, les barbecues, voilà. Et puis j'avais remarqué qu'au moment de la perquisition, sa nouvelle
épouse et ses filles prenaient sa défense de façon extrêmement agressive et l'appelaient papa en
disant mais vous vous imaginez pas tout le bien qu'il nous a apporté, il a redonné un équilibre
entre famille, il nous protège, c'est quelqu'un d'extraordinaire. Et là j'ai décidé de revenir
vers lui pour une discussion informelle. Je le regarde droit dans les yeux, je reviens sur l'affaire
en disant de toute façon monsieur même si je vous juge pas, vous avez beau nier comme vous voulez,
moi je vous le dis en face, pour moi le meurtrier Christelle Blétry c'est vous. Et là je vois
qu'il est pris d'une réelle émotion, il me regarde et me dit oui effectivement je crois qu'il faut
que je parle. Je les emmène donc dans la salle d'audition, je lance l'enregistrement et là je
le laisse parler spontanément et me déroule ce qui s'est passé la nuit des faits, la façon
dont il tombe nez à nez avec elle en rentrant ce soir du travail, un moment où il n'était pas bien
dans sa vie, il n'était pas bien dans sa tête. Il accable son épouse de l'époque comme étant à
l'origine de cette fureur qu'il a en lui et donc il entrevoit dans cette rencontre fortuite avec
Christelle la possibilité de s'extraire de cette vie qui ne le satisfait pas. Il exigera d'elle
de monter dans la voiture, d'avoir une relation imposée et puis à un moment où elle profite
donc de voir Pascal Jardin se rhabiller, elle s'est rhabillée elle-même, elle ouvre la portière de
la voiture, elle prend la fuite en courant. Pascal Jardin m'expliquera à ce moment là,
se prendre immédiatement un couteau dans la voiture et se lancer à sa poursuite. La rejoindre
alors qu'elle hurle et la frapper jusqu'à ce qu'elle arrête de hurler. Il remonte dans sa voiture
sans se poser d'autres questions, rentrer chez lui, se laver les mains, se faire un sandwich,
puis se coucher aux côtés de sa femme et retourner au travail comme si de rien n'était.
Et c'est donc Raphaël Nédilco qui me tient informé de la garde à vue de Jardin et qui
m'informe qu'il a avoué. Donc c'est beaucoup en deux jours, c'est beaucoup. C'est connaître
l'assassin de sa fille, ce qui a été vraiment très très difficile c'est d'apprendre qu'elle
avait été violée et c'est vrai que c'est comme si elle avait été de nouveau assassinée quoi,
c'est violent, c'est violent. Pascal Jardin réitère ses aveux devant la juge d'instruction.
Avant de changer totalement de version seulement quelques semaines plus tard.
Il n'avouera alors plus jamais le viol et le meurtre de Christelle Blétry. Mais les éléments
à charge, dont la fameuse expertise ADN, vont convaincre les jurés. En février 2017,
il est condamné à perpétuité devant la cour d'assises de Châlons-sur-Saône. La même peine
est prononcée un an plus tard, cette fois-ci à Dijon lors de son procès en appel. Pour autant,
à 63 ans, Pascal Jardin n'en a peut-être pas fini avec la justice. Le pôle de Nanterre,
spécialisé dans les cold case, a en effet décidé, fin 2022, d'examiner son parcours criminel. En
clair, les enquêteurs vont reconstituer en détail l'ensemble de son parcours de vie,
à la fois quand il vivait en Saône-et-Loire et dans les Landes, à la recherche d'autres victimes
potentielles. Quand on imagine que Christelle a été tuée de 123 coups de couteau, je me suis
toujours dit, c'est pas possible, il ne peut pas être son premier coup d'essai. Les experts,
lors des deux procès, même la première psychiatre qu'il a vue après l'agression de 2004, a dit
qu'il avait un profil très inquiétant, un profil de tueur en série. Ils sont tous unanimes, il n'y
a pas un qui a dit, non le pauvre, c'était un accident de parcours, non. Il a le profil de
tueur en série. Moi j'ai passé plus d'un quart de ma vie à chercher la vérité pour l'assassinat
de Christelle. Je crois que c'est le combat de ma vie. Donc vous pouvez imaginer le nombre
d'années qu'il a fallu pour qu'enfin on dise, le dossier je peux le ranger. Et vous l'avez rangé,
ce dossier ? Je l'ai rangé, je l'ai rangé, alors il n'est pas loin. Il est où ? Il est dans le placard,
il est dans le placard là. Mais vous ne l'ouvrez plus ? Non, non, non, je ne l'ouvre pas, non, non.
Mais six autres dossiers, eux, restent encore bien ouverts et toujours non élucidés. Six meurtres de
jeunes femmes commis en Saône-et-Loire ces trente dernières années. Alors Marie-Rose Blétry et son
association Christelle continuent à se battre aux côtés des familles, avec l'espoir que ces affaires
ne tombent pas aux oubliettes et qu'un jour elles soient enfin résolues. C'est comme ça qu'on arrive
à tenir aussi, c'est à dire qu'on aura des moments de joie pour ces familles qui attendent,
donc de joie et de peine parce que c'est toujours douloureux d'avoir la vérité. Mais en même temps
il la faut pour être plus serein. Moi c'est ce que ça m'a apporté, je trouve que je suis beaucoup
plus sereine, j'ai plus toutes ces questions qui me hantent, mes nuits sont plus calmes.
C'est pour ça aussi que c'est bien de connaître la vérité sur l'assassinat.
C'était Cold Case, la science face au crime. Un podcast original France Info. Premier épisode,
le meurtre de Christelle Blétry quand l'ADN conduit aux aveux. Un récit de David Di Giacomo.
Réalisation Vanessa Nadjar. Coordination Pauline Penanec. Prise de son Alexandra
Bergel et Thomas Robin. Archive Denis Forget.